I.'AI'OTHK SAINT JIÎAN
moral, avec le monde des âmes, qu'il se met en rapport comme lumière et vie. « Il était dans le monde , en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes; c'était la vraie lumière qui éclaire tout homme qui arrive en ce monde. »
Justin l'Apologiste compare le Verbe, ainsi répandu dans l'humanité , à un germe fécond de vérité et de vertu que fera épanouir le soleil de l'Évangile, et tel est le sens du nom que lui donne ce grand homme, disciple de saint Jean, dans le siècle qui suit'.
Dieu parle : c'est le second degré de sa manifestation au sein de l'univers. L'univers matériel n'avait que son empreinte; les âmes reçoivent sa parole. Parole intime, elle retentit dans la conscience humaine, où elle dicte les préceptes de la loi naturelle; elle réside dans les profondeurs de la raison humaine, et la sagesse de la nature n'est que l'écho de sa voix.
A cette intime et mystérieuse expression du Verbe, 'Dieu en a joint une autre par une révélation extérieure et sensible. Sa parole a retenti des cimes de rOreb à celles du Sinaï, elle a tonné dans les menaces des prophètes, elle a chanté, prié, pleuré sur les harpes saintes, et les nations en ont retenu les échos dans leurs religions et leurs philosophies.
C'est ainsi que le Verbe « était déjà dans le monde ».
1 STOpfiaxixôç A6yo;.(S. Justin. Apolog. II, § 13.)
Il était la lumière, a. Il y a, dit Fénelon, un soleil des esprits qui les éclaire beaucoup mieux que le soleil visible n'éclaire les corps : ce soleil des esprits nous donne tout ensemble et sa lumière et l'amour de sa lumière pour la chercher. Ce soleil de vérité ne laisse aucune ombre , et il luit en même temps dans les deux hémisphères. Il brille autant sur nous la nuit que le jour : ce n'est point au dehors qu'il répand ses rayons; il habite dans chacun de nous... Ce soleil ne se couche jamais : c'est un jour sans ténèbres. Il éclaire les sauvages mêmes dans les antres les plus profonds et les plus obscurs. Il oiiVre les yeux fermés, il guérit les yeux malades, et se fait aimer de ceux mêmes qui craignaient de le voir', y>
(( Cette lumière illumine tout homme venant en ce monde. » Ainsi, dit saint Chrysostome, ce ne sont pas seulement les Juifs qui en reçoivent l'éclat, les Gentils également sont pénétrés par elle. Les anges mêmes, ajoutait- il, tout éclatants qu'ils sont, ne brillent que de l'éclat qu'ils lui ont emprunté '^
Directe et pure au sein de l'ancien judaïsme , brisée et divergente dans la gentilité, c'était donc l'universelle lumière où toute sagesse allumait son flambeau. Ainsi saint JustiiTl'expliquait-il déjà aux sages
1 Fénelon, De l'Existence de Dieu, première partie, ch. iv. V. la belle prière de Malebranche, xnie Médit, chrétienne , î. Et la seconde Méditation, n° 15 : « Quoi ! mon Jésus, c'est donc
vous même qui me parlez dans le plus secret de ma raison?» elc.
2 S. Chrysost. inJoan. Evang. Homil. IV.
L'APOTRK SAINT .IRAN 387
de son temps, et, si le christianisme est la religion du Verbe, le christianisme dès lors est aussi vieux que le monde. Il a fleuri, en germe, partout où l'on a vu se produire l'amour sincère du vrai et dii bien , et ce soleil des âmes a eu une longue aurore avant le beau midi qui reluit sur nos tètes. « La source de la sagesse, dit la sainte Écriture, est le Verbe de Dieu habitant dans les cieux, et ses démarches sont les commandements éternels'. » Il inspirait les sages avant qu'il eût fait les saints'. La vraie philosophie né lui est pas moins redevable que la vraie religion. Tous les Pères des premiers siècles commentent ainsi la large et généreuse parole du bien -aimé disciple , et Lactance ne craint pas d'ajouter quelque pârit : « S'il existait quelqu'un qui, prenant la vérité éparse chez les sages, diffuse chez les sectes, la recueillît et la réunît en un corps, celui-là serait avec nous \
Puis « le Verbe était la vie ». Mais ce n'est plus ici la vie grossière des plaiîtès, coihmé l'explique Bossuet, croître, pousser des fleurs, des boutons et
1 Fohs sâpientiae Verbum Dei in excelsis , et ingressus illius mandata seterna. Eccli. i.
2 Kai oi (J.£Tà Xôyou ptwffavTEi; xpKïTiavoi elci, xàv àÔeoi èvo[Aia9ri(Tav , x.T.X. Ceux qui ont vécu d'une manière conforme à la raison sont chrétiens, eussent-ils même passé pour athées. Tels furent, chez les Grecs , Socrate , Heraclite et ceux qui leur ressemblent, etc. (S.Justin. Apol. /, § 46, p. 110.)
3 Quod si extitisset aliquis qui veritatem sparsam per singuios per sectasque diffusam colligeret in unum ac redigeret in corpus, is profecto non dissentiret à nobis. (Lactant. Instit. div., VII , 7.)
des fruits. Ce n'est pas davantage la vie animale et muette, voir, goûter, sentir, aller deçà delà, comme on est poussé. On appelle vie, entendre, connaître, se connaître soi-même, connaître. Dieu, l'aimer, le vouloir, le contempler dans l'espérance, puis enfin le posséder dans la jouissance pleine : c'est la véritable vie , et le Verbe en est la source V.
Le Christ ne cessait de le répéter en saint Jean : « Je suis la vie. Je suis descendu du ciel pour que vous ayez la vie. Je veux que les hommes aient la vie, et qu'elle déborde en eux. Celui qui demeure en moi a la vie éternelle; » vie de sainteté en ce monde, de béatitude en l'autre. L'antiquité sans doute en possédait le germe; mais la plupart des hommes vivaient-ils de cette vie? En connaissait-on d'autre que celle de la sensation, de l'appétit, de l'instinct, celle que chantait Horace et que prônait Épicure? Or cet abrutissement méritait-il le nom de vie, et cette vile pâture d'orgueil et de plaisir n'étaitelle pas plutôt l'aliment de la mort.^
« La lumière, qui est la vie, a lui dans les ténèbres, les ténèbres ne l'ont point comprise. Le Verbe était dans le monde, et le monde ne l'a point connu. » Voilà, dans son résumé, toute l'histoire de Dieu et toute l'histoire de l'homme durant quatre mille ans. Dieu nous avait donné premièrement son image dans l'œuvre de ses mains. Il nous avait, en outre, donné sa divine parole dans sa révélation
1 Bossuet, Elevât, sur les mystères, i2« semaine, ixe élév.
L'AI'OTUK SAINT .IKAN aS!)
naturelle ou écrite. Mais, ces grands dons du Verbe n'ayant pu nous maintenir dans le vrai et le bien. Dieu fera-t-il davantage? N'y a-t-il pas de l'amour une manifestation supérieure à la parole, et, ayant l'image de Dieu, l'humanité ne pourra-t-elle avoir sa présence?
L'esprit humain disait que non. J'ai déjà fait remarquer que, dans ces derniers temps, le judaïsme avait une tendance prononcée à éloigner Dieu de l'homme. Le Talmud nous fait voir le docteur Gamaliel exagérant Tincompréhensibilité de l'Être souverain. On en avait conclu que ce grand être ne pouvait en aucune manière se révéler ni se communiquer à l'homme. La traduction des Septante, les paraphrases d'Onkelos avaient déjà infirmé, à ce nouveau point de vue, les manifestations de la Divinité racontées dans la Bible '. Même chez le peuple fidèle, l'abîme entre l'homme et Dieu se creusait dans l'opinion plus profond que jamais.
Une tendance pareille existait chez les Grecs. Le
1 Ainsi, quand Jacob s'écrie qu'il a vu l'Éternel face à face (Gen. XXII, 30), Onkelos lui fait dire : J'ai vu VAnge de l'Éternel face à face. Quand le texte porte : Ils virent le Dieu d'Israël (Exod. XXIV, iO), on lit dans la Paraphrase : Ils virent la gloire de Dieu. Quand le serpent dit à Eve : Vous serez comme des dieux , le commentateur traduit : Vous serez heureux comme des princes, etc.
390 L'APpTRE SAINT JEAN
spiritualisme des meilleures philosophies, en cherchant à épurer en elles l'idée de Dieu, n'avait pu y réussir qu'en le reléguant dans d'inacçe§sil;)ies hauteurs. « Dieu ne s'unit pas à l'homme ',, » tel qst le dernier mot de la sagesse de Platon, a La nature divine, disait ce philosophe, ne pouvant entrer en communication avec l'homme, c'est par l'intermédiaire des génies entremetteurs entre le ciel et la terre que la Divinité s'entretient avec nous 'K L'Alexandrin Philon est plus exclusif encore : « Jamais, écrivait-il, le mortel et l'immortel n'habiteront ensemble ^ » Les génies ou démons, les anges, les éons, que le platonisme, le pbilonisme et le gnosticisme plaçaient entre le monde et Dieu, n'étaient pour eux des médiateurs nécessaires que parce que toute voie directe était fermée pour nous conduire à Lui.
La raison fuyait Dieu; mais le cœur l'appelait. Le monde païen se débattait dans cette antinomie.
Le Dieu de la raison réside dans la splendeur de l'immuable félicité, loin des maux des mortels, et les orages de notre existence éphémère ne sauraient agiter la surface toujours limpide de sa béatitude; notre cœur implorait une douce Providence capable de s'attendrir au cri de nos douleurs. Le Dieu de la raison est le Dieu juste et parfait dont notre terre
1 f^eôç 8e àvôpwTtw oO [AÎ^vuTai. {Banquet , xxni.) 'i Iljid.
3 OeiJLiç yàp oOx iaxi ôvyitov à6av(XTw avjvoiic^aai. (Pljiloil. Leg. Alleg , I, 3.)
L'APOTRR SAINT JEAN 391
souillée ne pouvait attirer le regard sans allumer sa colère; il fallait au cœur un Dieu dont la miséricorde oubliât nos péchés pour ne voir que nos maux. Par delà tous les cieux habite le Dieu de la raison; le cœur appelait un Dieu habitant parmi nous. Tout le polythéisme n'est qu'une tentative aveugle pour rapprocher l'homme et Dieu. Toute la philosophie les isole Tun de l'autre : qui donc conciliera ces désirs contradictoires? Quelle révélation nouvelle nous montrera à la fois un Dieu inaccessible, et un Dieu abordable; un Dieu élevé au-dessus de tous les mondes, et un Dieu mêlé au monde; un Dieu qu'on n'ose nommer, et un Dieu qu'on puisse aimer; un Dieu qui fait justice, et un Dieu qui pardonne ; un Dieu différent de l'homme, et un Dieu pareil à l'homme '?
Interprétant le Cantique de Salomon, Origène nous représente l'âme humaine, fiancée mystique du Verbe, appelant en ces termes l'Époux divin qui est l'objet de ses désirs :
(( J'ai été comblée de biens, j'ai reçu en abondance les gages et les dons de mon divin mariage. Pendant mes fiançailles avec le Fils du Roi des cieux, avec le premier roi de toute créature, les anges m'ont donné la loi comme un présent de mon époux. Les prophètes, remplis du Saint-Esprit, ont, do plus, enflammé mon amour et réveillé mon désir de
1 V. le développement éloquent de ce contraste dans M. A. de Broglie, L'Église et l'Empire romain au ive siècle, t. I, p. 80 et suiv.
le voir ^ ; ils m'ont peint sa noble beauté et sa miséricorde. Aussi ne puis -je supporter l'attente d'un tel amour ^ Mais voici qu'il approche : voici ses serviteurs qui montent et qui descendent l'échelle lumineuse. Je me tourne donc vers toi, Père de mon Époux, et je te supplie d'avoir pitié de moi, et de me Tenvoyer, afin qu'il ne me parle plus seulement par ses serviteurs, mais qu'il vienne luimême, et que je l'entende lui-même parlant et enseignant. »
« L'âme, ajoute Origène, même parmi les païens, a soif de s'unir au Verbe. Elle a reçu, elle aussi, les arrhes du divin mariage. De même que la loi et la prophétie ont été des gages de l'avenir pour Israël, de même la loi de la conscience, l'intelligence et la liberté ont été pour l'âme humaine, même en dehors du judaïsme, les présents des fiançailles. Nulle doctrine philosophique n'a pu remplir ses vœux. Elle demande la lumière et la visite du Verbe. Ni hommes ni anges ne lui suffisent, il lui faut l'embrassement du Verbe même de Dieu ^ »
L'Evangile de saint Jean répondit à ces vœux. Ayant montré la vie du Verbe dans le sein de Dieu , son action dans le monde, son action dans les âmes, Jean termina cette page, que nulle autre n'égale, par la sublime parole : « Et le Verbe s'est fait chair,
i Ad desiderium ejus succenderunt. (Origen. m Cantic. cant. lib. I; edit. Delarue.)
2 Ad amorem ejus intolerabiliter inflammarer. (Ibid.)
3 Ipsius oscula Verbi Dei. (Ibid.)
L'AI'OTUK SAINT .IKAN '{93
« et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa « gloire, la gloire du Fils unique du Père, et il s'est « montré plein de grâce et de vérité. »
Voilà l'Incarnation , voilà ce qu'Origène appelait le divin mariage et l'alliance éternelle de l'humanité et du Verbe. Nous n'avions plus seulement l'image de Dieu réfléchie dans son œuvre visible, sa parole dans la conscience et la révélation , nous possédions sa présence; et sa présence non point apparente seulement, comme le voulait le docétisme, non point idéale non plus, comme le rêvait le platonisme. Ce n'était plus un être purement intelligible, comme le Verbe des philosophes, ou vivant solitairement et dédaigneusement dans les sphères glorieuses où le reléguaient le rabbinisme et les Alexandrins.
Il est comme nous d'abord : c'est le Verbe fait chair. Saint Jean ne recule pas devant le réalisme de cette expression, pour couper court de suite aux délicatesses de l'école qui soutient que le Dieu bienheureux ne saurait s'allier à la matière '.
Trois siècles plus tard, réuni dans le même lieu où Jean avait écrit cette grande parole, le concile d'Éphèse la commentait par cette image : « Le verbe, la parole dont se sert notre langage, n'est chose ni sensible, ni visible, ni tangible. Mais, quand l'écri-
1 Ou yàp YJv 6s(iLi<; \tkt\z 4"*^^^'^ '^^'^ (laxàpiov. ( Philon. de Sa,crific ,xiii.)
3,04 L'APOTRB SAIIîïT JEAN
ture la traduit par les ^raits et les lettres, on le saisit alors, on le voit, on le touche. Ainsi le Verbe de Dieu, invisible par nature, s'est rend,u visible aux hommes, et l'être incorporel a revêtu un corps que nous ^Yons touché '. »
C'était (ionc un Di,eu fait homme, et son humanité n'e.^t pas moins manifeste dans l'Evangile de saint Jean que sa divinité. Celui qui fait asseoir sa Mère à ses côtés aux noces de Gana, et qui du haut de la croix la lègue à son disciple, c'est notre frère, c'est l'homme; celui qui a un Père invisible dont il dit : « Le Père et moi nous ne sommes qu'un , » c'est le Verbe, c'est Dieu. Celui que la fatigue a contraint de s asseoir au bord du puits de Jacob, et qui demande à boire, c'est l'homme; mais celui qui, pénétrant la conscience de la femme coupable, lui dit les secrets de sa vie et la soif de son cœur, c'est le Verbe, c'est Dieu. Celui qui s'émeut de pitié et de
1 Sermo quem proferimus seimo est incorporeus, non aspectui subjectus, non tactu tractabilis. Sed cùm sernoo induerit litteras et elementa, visibilis lit, aspectu comprehenditur, tactu traclatur. Sic et Yerbum Dei, quod naturaliter invisibile est , visibile fit, et quod naturâ incorporeum est, invenitur esse tratabile. {Act. Conc. Ephesini pars 3, in Homil. de Nativit. ab Theodolo Ancyrano.)
Voyez, sur la doctrine du Verbe dans saint Jean :
Le P. P^trizzi, Lib. IIJ^ Diss. VIII.
Le P. Petau, î)ogm. fheol., de Trinitate.
Dœrner, Hist. de la Doctrine de Jésus-Christ , introd.
Mgr Ginouilhiac. Hist. du dogme cathol., t. III, liv. XV.
M^'' Meignan , les Évangiles.
L'abbé I)pramey, Défense du quatrième Évangile, oh. vu, 2»= partie. -
L'APOTRE SAINT JEAN 'è^%^
miséricorde devant la femme adultère, c'est l'hor^oiç; celui qui la venge du mépris et la relève du crime, c'est le Seigneur, c'est Dieu. Celui qui se trouble et pleure devant le sépulcre de Lazare, c'est le tendre anii, c'est l'homme; celui qui bénit le Père, et commande à la n^ort de lâcher sa proie, c'est Dieu. Celui que la trahison attriste mortellement au cénacle, c'est Thomme; celui qui se livre lui-même en déclarant que son supplice va devenir sa gloire, c'est le Tout-Puissant, c'est Dieu. Celui qui sur la croix se plaint d'être délaissé du ciel comme de la terre, c'est le mortç^, c'est l'homme; celui qui, embrassant d'un intrépide regard le passé comme l'avenir, déclare que « tout est consommé », c'est vraiment le Fils de Dieu. Celui qui meurt, et paye ce terrible tribut de notre condition, c'est l'homme; celui qui, l'ayant prédit, se ressuscite, c'est Dieu. Celui. qui, vainqueur de la mort, mange avec ses disciples et se fait toucher par eux , leur disant qu'il est fait de chair et d'os, c'est l'homme; celui qui donne à Pierre la puissance surhumaine de paîtje ses brebis, et devant qui Thomas tombe à genou^., c'est Dieu.
Vé^ritablement Dieu contre le gnosticisme, véritablement homme contre le gnosticisme, il semble que, chez saint Jean, le Christ est tellement Dieu, que Tévangéliste éprouve bien plutôt le besoin de montrer qu'il est homme. Ce dont il rend le plus insistant témoignage, c'est, qu'au pied, de sa croix, il a vu l'eau et le sang de l'humanité sainte découler
de son côté. Ce qu'il déclare aux chrétiens, dans sa première épître, c'est qu'il a vu, regardé, touché, palpé de ses mains le Verbe de la vie ; et c'est lorsque Thomas a mis, en effet, ses mains dans les plaies glorieuses de l'humanité sainte qu'il rend témoignage aus^i à sa divinité : « Vous êtes bien mon Maître et mon Dieu ! »
Puis le Verbe n'est pas seulement esprit et chair comme nous, il est encore avec nous, il habite parmi nous, et ce n'est plus vainement que l'humanité aspire au bonheur de posséder dans ses rangs ce grand Dieu qu'appelait une religion trop souvent égarée dans la superstition et dans l'idolâtrie.
Mais Jean dit plus que cela. Ce n'est pas avec nous, c'est en nous que le Verbe habite : Et habitavit in nobis. C'est « en nous que le Verbe demeure » , comme Jean écrivait encore à ses disciples d'Éphèse. Il y demeure par la grâce et par la vérité, plénum gratiœ et veritatis. Jusqu'à cette heure le monde n'avait de la vérité qu'une étincelle fugitive, en voici le foyer. Jusqu'à cette heure les hommes ne se désaltéraient qu'au ruisseau de la grâce, en voici la plénitude : De plenitudine ejus omnes accepimus.
Enfin l'Eucharistie achève et remplit le sens de la parole suprême; car c'est là que vraiment et littéralement le Verbe fait chair réside en nous , selon le terme de saint Jean. C'est là que sa présence est une réalité. C'est là que l'incarnation du Verbe so perpétue, se dilate, se fait immense et immortelle comme Dieu, mais en même temps se fait indivi-
L*APOTHIi SAINT JEAN 397
duelle pour l'homme, se renouvelant, si j'ose dire, pour être et pour agir dans chacune des âmes.
C'est par là que se conclut l'exposition sublime de VEvangile étemel, selon le nom qu'Origène applique au livre de saint Jean. Nul autre ne le mérite mieux. Nous avons vu comment le prologue nous transporta au sein de l'éternité par sa première parole; et voici que, par la dernière, il nous fait voir l'Agneau de Dieu vivant et habitant parmi nous et ' en nous dans les siècles des siècles.