‹ l'Apotre Saint JeanChapitre 39 sur 59 · LA PERSONNE DIVINE DE JESUS- CHRIST EN SAINT JEAN · texte numérisé non relu

LA PERSONNE DIVINE DE JESUS- CHRIST EN SAINT JEAN

Il ne suffisait pas d'annoncer que Jésus -Christ était le Verbe de Dieu ; il fallait que l'Évangile fût la preuve vivante et comme la mise e-n œuvre de cette divinité. C'était, pour saint Jean, une tâche impossible si Jésus n'était qu'un homme; on ne crée pas un Dieu, et « l'inventeur en serait plus étonnant que le héros ». Mais c'était, au contraire, la plus simple des tâches si Jésus était Dieu ; car, pour en reproduire une image divine, il ne fallait que l'avoir vu, se souvenir et raconter.

Or l'Évangile a-t-il rempli cette promesse? Jésus- Christ y est-il Dieu ? Se montre-t-il comme Dieu dans toute sa personne, sa parole, sa vie? A-t-il soutenu ce rôle simplement, constamment et naturellement? Et ne peut-on trouver, dans sa physionomie reproduite par l'Évangile, je ne dis pas la preuve, mais le spectacle même de la Divinité?

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Il faut s'arrêter à voir comment il en est ainsi. Il faut contempler en Jésus l'intelligence, le courage, Tamour. Il faut considérer comment, chacune (le ces facultés étant absolument parfaite et infinie, saint Jean a dû conclure que c'était l'infinitude et la perfection de Dieu.

D'abord, Tintëlligence de Jésus, en saint Jéan, niorilrè iirie souveraineté qui défie toute limite et toute comparaison avec l'esprit de l'homme.

Nous, hommes, nous ne possédons que Tintelligëhce contingente, et Jean entendait le Maître se nommer l'intelligence substantielle et par essence : « Je suis la vérité K Je suis la lumière du monde *. Moi, je suis le principe! ■' »

Tandis que l'exercice de l'intelligence, chez nous, procède en grande partie de l'éducation humaine, Jésus proclame, en saint Jean, que son intelligence était venue du ciel , et qu'il la tenait de Dieu : « Je « dis les choses célestes; car c'est du ciel que je « descends. Je ne parle pas de moi-même, mais « selon ce que j'entends... Ma doctrine n'est pas « mienne, c'est celle de mon Père, par qui je suis « envoyé. Le Père aime le Fils, il lui montre tout ce « qu'il fait. Je ne dis au monde que ce que j'ai apte pris de Dieu. Je ne fais rien de moi-même; mais,

1 Ego sum Veritas. Joan. xiv, 6.

2 Ego sum lux mundi. Ibid., vni , 12.

3 Principiurn qui et loquor vobis. Ibid., viii, 55.

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« comme mon Père m'a enseigné, ainsi je parle \ » Enfin, tandis qu'en nous toute science, même venue de Dieu, est une science réflexe, elle est directe en Jésus. Nous en avons le rayon, Jésus en possède le foyer; nous buvons au ruisseau, Jésus est à la source : « Mes jugements sont vrais, parce « que je ne suis pas seul. Il y a moi et celui par « qui je suis envoyé. Je suis dans mon Père, et mon « Père est en moi -! » C'est la science immanente, perpétuelle, intuitive : « Celui qui m'envoie demeure « en moi. Celui qui me voit voit celui qni m'a « envoyé. Moi et mon Père nous ne sommes « qu'un ^ 1 y>

En effet, entendez Jésus-Christ : comme il parle! Son éloquence est sublime parce que le fond en est naturellement divin. C'est le Verbe de Dieu épanché au dehors. Aussi ne trouverez-vous pas dans la parole de Jésus la vive excitation qui inspirait aux prophètes leurs brûlantes ardeurs et leurs images hardies, quand

1 Joan.iii,42, 13, 31.

2 Ego ex meipso non sum locutus , sed qui misit me Pater... Quae ego loquor, sicut dixit mihi Pater, sic loquor. Joan. xii,

Doctrina non est mea, sed ejus qui misit me. Joan. vu, 16.

Pater enini diligit Filium , et omnia demonstrat ei quae ipse facit. Joan. v, 20.

A meipso facio nihil , sed sicut docuit me Pater , hsec loquor. Ibid., VIII, 28.

Ego quod vidi apud Patrem meum loquor. Ibid., viii, 38.

3 Et si judico ego, judicium meum verum est, quia solus non sum, sed ego et qui misit me Pater... Non creditis quia ego in Pâtre, et Pater in me est? Joan. viii,16.

Pater in me est, et ego in Pâtre. Ibid., x, 38.

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l'Esprit divin, les prenant sur ses ailes, les transporlait au sein des visions surhumaines. Rien en Jésus qui sente l'exaltation momentanoe d'une heure d'exception : l'Esprit de Dieu ne le transporte pas, mais il habite en lui; il n'en est pas possédé, il se possède lui-même. L'éclair ne l'éblouit pas; car il est la lumière. Il ne lui faut point d'ellbrt pour atteindre les cimes, parce que c'est le lieu de son âme, et qu'il vit au sein même du mystère qu'il révèle.

Voilà pourquoi cette parole est toujours aussi simple qu'elle est naturelle et haute. Les fils de roi, dit Bossuet, nés au sein des grandeurs, parlent sans nulle emphase des sceptres et des couronnes. Jésus ne discute pas, ne raisonne pas, ne pérore pas. Il ne prouve même pas; car, pour se démontrer, la lumière a-t-elle autre chose à faire qu'à se montrer? « Cela est ou n'est pas; » voilà tout le discours, tel que le voulait Jésus. « En vérité, en vérité, » voilà toute l'argumentation de l'Évangile de saint Jean, et la parole est semée comme le grain dans les campagnes, avec profusion, car Dieu en a le trésor; avec sérénité, car il en est le maître ; avec simplicité, car il peut s'abaisser sans rien perdre de sa grandeur; avec confiance enfin , car il sait l'heure et le jour de la moisson. Lui-même avait un jour défini l'éloquence, l'écoulement du cœur : Ex ahundantiâ cordis us loquitur. N'était-ce pas ici le profond écoulement de l'âme même de Dieu ?

Puis notre intelligence, à nous, est limitée; Jean

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montre en Jésus -Christ l'intelligence infinie. Il a la science profonde, elle pénètre les âmes : « Il sait ce « qui est dans l'homme sans que nul homme le « lui dise '. » Et la Samaritaine ne peut s'étonner assez de ce que son divin regard ait sondé toute sa vie. Il a la science immense; elle perce le passé : « Celui qui vient à moi, je lui révélerai les choses « qui sont cachées depuis la constitution du « monde '-. » Elle devance l'avenir : « Voici la crise du monde , voici que le prince de ce siècle sera jeté dehors ^ » Puis il disait encore : a Levez les yeux, voyez ces vastes champs où commence à blanchir la moisson! » Il entendait sonner l'heure de la résurrection générale des peuples. Il voyait se soulever les morts de toute sorte pour venir à la lumière. Il voyait se dresser dans le lointain le nouveau culte en esprit et en vérité. Prophète pour lui-même, il se voyait mourir et tomber dans le sépulcre comme le grain tombe en terre, mais pour devenir un épi. Il disait que son sang serait son baptême, que sa passion serait sa gloire, que son gibet serait le levier qui soulèverait le monde; que tout serait consommé enfin dans l'unité, qu'il n'y aurait plus alors qu'un troupeau et qu'un pasteur. Tout ce que nous avons vu de plus miraculeux depuis dix-huit cents ans, tout ce que l'humanité empruntera de lumières fé-

1 Opus ei non erat ut quis testimonium perhiberet de liomine. Ipse enim sciebat qiiid esset in horaine. Joan. ii, 25.

2 Mattli. XIII, 35.

3 Joan. XII, 31, supràcit.

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condes à l'Évangile jusqu'à la fin des âges, Jésus le prédisait, et son disciple pouvait lui rendre ce témoignage : « 0 maître, vous savez tout, et il n'est plus besoin que l'on vous interroge : vous êtes venu de Dieu K »

C'est une autre faiblesse de l'intelligence de l'homme d'hésiter et de fléchir; c'est une troisième puissance de l'intelligence de Jésus de ne point connaître le doute, et de demeurer certaine et maîtresse d'elle-même. Cette double protestation de Jésus : (( En vérité, en vérité je vous le dis, » formule particulière à l'Évangile de saint Jean, était l'afiîrmation de la vérité nette qui se possède dans le calme, et qui dit ce qu'elle voit.

Cette certitude sereine ne quitte jamais le Maître. On conteste ses paroles, il en appelle aux œuvres. On veut surprendre son secret : « Jusques à quand , (( lui dit-on, nous tiendrez-vous en suspens? et que (( ne dites -vous ouvertement si vous êtes le Fils de (( Dieu^? » Mais le mot intime ne diffère pas de la parole pubbque : le Dieu ne peut se désister de sa divinité. On la discute, il la soutient; on la nie, il la confirme. On ose lui objecter qu'il ne sait pas les lettres, il répond qu'il est lui-même la Sagesse de Dieu. On ne veut voir en lui que le fils de Joseph,

1 Nunc scimus quia scis omnia , et non est opus ut quis te interroget. In hoc crediraus quia à Deo existi. Joan. xvi, 30.

2 Quousque animam nostram toUis? Si tu es Ghristus, die nobis palàm. Joan . x , 24.

dont on connaît le père et la mère à Nazareth; il assure doucement que Dieu même est son Père, et qu'il est venu de Dieu. Que son discours surprenne, il ne s'en émeut point; que son langage scandalise, il ne le réforme pas; que sa parole semble dure, il n'en rabattra rien. Qu'on le quitte pour sa doctrine, il plaint les dissidents, mais il les laisse partir : la défection des siens ne change pas ce qui est, et, à chaque étonnement sur ses assertions , le Verbe de vie répond par une affirmation plus positive encore.

Si, comme on l'a définie, l'éloquence est une vertu, l'éloquence, en Jésus, c'est la vertu divine. Fénelon a dit d'elle qu'au lieu que la parole de l'homme signifie ce qu'il fait, la parole de Dieu fait elle-même ce qu'elle dit. C'est la parole créatrice par qui tout a été fait, la parole de vie par qui seule tout subsiste. Elle participe à tous les attributs divins : la puissance, la bonté, la fécondité, la simplicité , l'immortalité enfin , et l'on verra passer le ciel et la terre avant qu'une seule syllabe périsse d'entre celles qui sont tombées des lèvres de Jésus.

Le courage de Jésus, son indomptable force et sa grandeur d'âme étaient une autre vertu non

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moins divine que l'aiitro. Quand l'a-t-on vu reculer dans la défense de sa foi et de la vérité? Lorsque les Juifs rient de lui, et que leur dédain renvoie à sa province de Galilée ce prophète de campa^^ne, Jean le voit qui monte au temple, et qui, sur la terrasse des portiques pleins de peuple, annonce qu'il est le Christ ^ On le traite de blasphémateur; Jean Tentend qui répond : « Je glorifie mon Père, et mon « Père n'a pas de gloire plus haute que celle-là. » On le traite de contempteur de la loi du sabbat; il répond qu'il fait ce qu'il voit faire à son Père, le créateur infatigable, dont il est l'envoyé. On lui suggère une sentence contre une femnre coupable; il écrit sur le sable la sentence mystérieuse des dénonciateurs.

Au moins lui demanderait -on d'atténuer ses reproches, d'avoir avec l'orgueil des compromis de doctrine , et aVec les puissants des ménagements de personnes. Il ménage les humbles, il pardonne aux pécheurs; mais il démasque les hypocrites, il confond les superbes, parce qu'il est la vérité, et qu'ils sont le mensonge. Saint Jean le remarquait : (( C'étaient des yeux aveugles, disait -il, c'étaient (( des cœurs endurcis. C'étaient des lâches à qui « les pharisiens faisaient peur, et qui préféraient la « gloire de Dieu à celle de l'homme -. »

1 Glamabat Jésus de templo docens, etc. Joan. vu, 28.

2 Dilexerunt gloriam hominum magis quam gloriam Dei. Joan. XII, 40-43.

Mais lui n'est soucieux que de la gloire de Dieu , et il va la soutenir contre la violence comme il l'a défendue contre la contradiction.

On en veut à sa vie, il ne l'ignore pas : « Vous « voulez me faire mourir, dit-il, parce que mon « discours ne prend point en vous. » Mais est-ce que l'on pourra jamais tuer la vérité ^ ?

On envoie des valets pour mettre la main sur lui : il plaint ces pauvres gens, il leur dit qu'il sait bien quel dessein les amène; mais, loin de se dédire, il annonce que « bientôt il montera en un lieu où ils ({ ne pourront le prendre -. n Ceux-ci tombent sous le charme, et il se fait des disciples de ses persécuteurs.

On complote sa mort : Jésus marche au-devant. « Maître, lui disent avec Jean les disciples effrayés, hier encore les Juifs voulaient vous lapider, et voici que vous pensez à retourner chez eux ^? » Il répond, en saint Jean, qu'il est la lumière du monde, et qu'il l'éclairera jusqu'à ce que vienne la nuit.

Cette nuit ne l'effraie point; car la vérité en aura une plus belle aurore : « C'est lorsque vous aurez

Quomodo vospotestiscredere, qui gloriam ad invicem accipitis, et gloriam quse à solo Deo est non quseritis? Ibid., xii, 44.

1 Quseritis me interficere quia sermo meus non capit in vobis. Joan. VIII, 37,

2 Quaeritis me, et non invenietis \ et ubi sum ego , vos non potestis venire. Joan. vu, 34.

Quo ego vado, vos non potestis venire. Ibid.^ viii, 21.

3 Rabbi , nunc quserebant te Judsei lapidare , et iterùm vadis illuc? Joan. xi, 8.

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(c élevé le Fils de l'homme au-dessus de la lerie que « vous saurez qui je suis '. »

C'est pour la vérité que saint Jean l'a vu vivre, c'est pour la vérité qu'il le verra mourir : « Je suis « venu dans le monde, disait au procurateur le (( sublime accusé, je suis né afin de rendre témoi- « gnage à la vérité ^ »

Enfin, quand il n'eut plus qu'un souffle sur la croix, il voulut encore, d'un dernier et intrépide regard, s'assurer i|ue toute vérité avait été accomplie. Puis, (( Tout est consommé, » dit- il en expirant.

Voilà ce que Jean devait voir, voilà ce qu'il devait redire : une telle force de caractère, une telle magnanimité était-elle chose humaine? et si la vie et la mort de Socrate sont d'un homme, la vie et la mort de Jésus ne sont-elles pas manifestement d'un Dieu?

Mais l'amour en Jésus, la bonté de Jésus ont dans l'Évangile de Jean des profondeurs telles, que l'infini divin s'y montre de toutes parts.

C'était l'amour immense, et tandis que chez nous, borné dans son objet, il embrasse peu de monde, l'amour de Jésus-Christ déborde sur a tout le monde » . « 0 mon Père, disait-il, je ne vous prie point uni-

1 Quum exaltaveritis Filium hominis , lune cognoscetis quia ego sum. Joan. ix,28.

2 Ego in hoc natus sum et ad hoc veni in mundum ut testimonium perhibeam veritati. Joan. xviii, 37.

« quement pour ceux-ci, mais pour ceux encore (( qui, dociles à leur parole, croiront en moi; afin « que tous soient ainsi dans l'unité, comme vous, « mon Père, vous êtes en moi et moi en vous, afin « qu'eux tous ne soient qu'un en nous '. »

Puis, comme si pour ce grand cœur ce n'était point assez d'un seul monde à aimer , d'un seul monde à unir, il se retoure vers les brebis qui ne sont pas de cette bergerie, vers d'autres sphères, vers d'autres cieux, comme quelques-uns l'entendent, et il appelle le jour où il n'y aura plus qu'un bercail et un pasteur.

C'était l'amour absolu, se donnant tout entier, sans acception de personne. Au lieu que, chez nous, le cœur ne veut qu'un noble objet de sa prédilection, la prédilection de Jésus est pour les petits, les pauvres, les déchus, les misérables, laissant le troupeau au désert pour la brebis blessée, qu'il charge sur ses épaules et rapporte au bercail. Il a passé sur terre loin des princes et des grands. Il a rappelé à lui les ignorants et les pécheurs. 11 a aimé les petits jusqu'à s'agenouiller pour leur laver les pieds. Il y avait en Samarie une femme dont l'âme souffrait sous le poids du péché : Jésus-Christ s'est lassé à l'aller chercher chez elle, au milieu de son peuple.

1 Non pro eis autern rogo tanlùm , se J et pro eis qui credituri Bunt per verbum eorum in me.

Ut omnes unum sint^ sicut tu, Pater, in me et ego in te, ut et ipsi in nobis unum sint.

Ut sint unum sicut et nos unum sumus. Joan. xvui, 20.

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Il y avait en Judée une femme pécheresse devenue le jouet des p;ens; Jésus, rayaul pardonnée, l'a conduite à sa croix, où elle a tant pleuré, que les cieux eux-mêmes admirèrent sa douleur. Knfin il a confié son Église très-sainte à un pêcheur vulgaire; et, lui voulant conférer cette puissance suprême, il ne lui a pas demandé ce qu'il avait, ce qu'il savait, mais il s'est assuré que cet homme savait aimer, et (ju'il saurait mourir.

Puis , c'est l'amour généreux et désintéressé. Quand songe-t-il à lui? Il multiplie le pain pour la foule affamée; mais lui-même vit d'aumônes et jeûne dans le désert. Il change l'eau en vin aux noces de Cana ; mais il demande à boire à une femme étrangère. Au lieu que tout dévouement exige le retour, ne se donnant qu'à ce prix, l'amour de Jésus-t^hrist ne fait pas de condition, et celui qui le vend peut devenir son ami comme celui qui le tue. Enfin, au lieu que l'homme aime petitement, étroitement, et (|ue les meilleurs dons de soi ne sont que des dons à demi, c'est sa vie que Jésus donne. C'est sa vie qu'il nous livre avec surabondance ' : il n'y a pas en saint Jean d'expression plus familière à Jésus que celle-là.

C'était l'amour perpétuel, intarissable, immortel. Jean le nommait ainsi : « Ayant aimé les siens, qui « étaient dans le monde, Jésus-Christ les aima jus-

' Ego veni ut vitani habeant , et abundantiùs habeant. Joan. X, 10.

(( qu'à la tin, » disait-il; et cette fin se perdait dans l'éternité même, au sein de laquelle Jésus nous voulait auprès de lui.

Or l'amour est le trait le plus caractéristique de la Divinité : Deiis charitas est. L'antiquité le savait. Quand elle gravait le nom de Dieu sur le frontispice des temples^ c'était le nom de la bonté qu'elle faisait passer avant celui de la grandeur : Optimo maximo. Les barbares eux-mêmes ne pensaient pas d'autre sorte, et si, comme le disait un Scythe à Alexandre, être Dieu c'est être bon, qui s'est montré plus Dieu que le très-bon Jésus?

« Vous représentez -vous, a dit un écrivain, la plus parfaite harmonie vitale qui fut jamais au service de la plus grande âme, du plus généreux cœur et du plus vigoureux courage? Vous représentezvous cette vie héroïque et sacrée, toujours émue d'inspiration, toujours prête à la mort, toujours recueillie dans la paix, affermie dans la certitude, dans la sérénité royale, dans cette joie pleine que donne l'union à Dieu, et à tout l'univers et à tous les esprits en Dieu?... Vous représentez-vous toutes ces forces splendides rassemblées, ordonnées; cet abrégé de l'univers, cette vie universelle constamment gouvernée en Jésus par l'amour et par la bonté? Vous représentez -vous Jésus en face des pauvres hommes abattus de douleur, des pauvres

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corps soutirants, des pauvres cœurs navrés, et des pauvres esprits esclaves, possédés, enchaînés '? »

C'est dans cette perfection et beauté souveraine que Jean l'avait vu chaque jour levant les yeux au ciel, invoquant Dieu d'une irrésistible prière, posant ses mains sacrées sur la tête du malade qui l'appelle avec foi, versant de profondes larmes sur le sépulcre d'un ami, et de toute son âme et de ses mains faisant ruisseler la vie, faisant ruisseler la grâce dans les corps et les âmes de ces êtres bien-aimés. Il l'avait vu d'un mouvement tranquille de sa main dominant la nature, éclairant sa parole de la vérité de son geste, du mouvement de ses lèvres, de l'accent de sa voix, de la lumière de sa face. Il l'avait lu dans ce regard dont parle l'Évangile, dont un seul suffisait à conquérir un apôtre , à transformer un homme , à ravir des âmes pour toujours. C'était une autre éloquence, une autre révélation de la divinité, la manifestation plus pleine de sa gloire. « Nous l'avons vue, » disait saint Jean, et, la voyant, ce n'était pas celle d'un homme qu'on voyait, on était « en société avec le Père et le Fils». On était avec Dieu aussi réellement qu'on y sera dans le ciel.

Tel est le portrait que Jean a tracé de son Maître. Je ne cite rien qu'il n'ait dit;.il n"a rien écrit qu'il n'ait vu. C'est l'irrémédiable infirmité humaine, que toute grandeur touchée de près y perd de son pres-

1 Voy. le P. Gratry, les Sophistes et la Critique, p. 362, et tous ces chapitres auxquels je suis très-redevable.

tige. Trois ans au moins passés dans la familiarité de l'âme de Jésus n'avaient, fait qu'accroître Téclat de sa divine beauté aux yeux de son disciple : (( Qui de vous me convaincra de péché? » disait le Juste '.

Il y a dix-huit cents ans que TÉvangile ne cesse de porter le même défi au monde. Le monde l'a-t-il démenti? Les siècles ont-ils trouvé une seule obscurité dans cette intelligence, une seule défaillance dans ce ferme caractère, une ombre dans cet amour? Aucune image a -t- elle éclipsé celle-là? Aucune a-t-elle même prétendu l'égaler? L'Évangile du Verbe fait chair a-t-il tenu sa promesse? Or l'aurait-il pu, si le modèle n'avait point posé devant lui? Est-ce ainsi qu'on invente? Ne serait-ce pas la plus grande des merveilles que celle-là?

Hâtons-nous de conclure que Jean a peint ce qu'il a vu , mais il a vu le Verbe de vie , comme il l'a dit, et lui qui venait de vivre en société intime avec un homme, « le plus grand entre les fils des hommes, » était forcé d'avouer que son maître nouveau était un plus grand maître, et qu'il était passé à lécole d'un Dieu.

« L'avouerai-je en finissant, dit, dans une page émue, un délicat esprit, quand à la suite des meilleurs d'entre les philosophes, j'ai traversé toute cette mêlée de doctrines , au sortir de ce bruit et de cette poussière , je me sens triste et découragé.. . Las

1 Quis ex vobis arguet me de peccato? Joan. vin , 46.

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et abattu , comme un homme accablé par un rêve pénible, j'ouvre l'Évangile : il me semble que je sors de l'empire des ombres pour entrer dans le royaume de la vérité. Ce langage familier qui a charmé mon enfance m'étonne par sa profondeur. J'y vois, j'y sens une science qui dépasse de bien loin toutes les conceptions humaines. Après dix -huit siècles, la sagesse du siècle nous ramène aux doutes d'un monde expirant : après dix siècles le Christ nous parle de Dieu, de notre âme, du salut, de la liberté, du devoir, de lajusticC;, de la vérité, comme s'il venait d'entendre notre voix émue, comme s'il répondait au cri de notre âme troublée. .. Prenez l'Évangile et lisez au hasard un discours du Christ ; osez mettre à côté de Spinosa et d'Hegel la douce et sereine figure de Jésus ! Où est l'idéal du Beau , du Vrai, du Bien? Où est la doctrine qui puisse charmer les plus grands esprits et consoler les plus petits? Où trouve -t-on la règle des mœurs pour l'homme , la règle du devoir et de la justice pour le citoyen? Où est la vie, où est l'espoir ? Encore une fois , oubliez votre Église ou votre secte et regardez froidement.

« Les systèmes de Spinosa n'ont pas survécu à leur maître. Le système de Hegel est mort et ruiné, comme toutes les œuvres humaines. Une seule philosophie est debout. Dix -huit siècles l'ont si peu usée que c'est à peine si l'humanité commence à la comprendre : c'est la doctrine de celui qui seul a pu dire aux hommes :

(( Si VOUS VOUS tenez à ma parole , vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira. {Joan. vni, 32.) » \

1 M. Ed. Laboulaye, Étud. morales et politiques, p. 56.

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