CHAPITRE XVIII
PREMIERE EPITRE DE SAINT JEAN. — PREFACE DE SON EVANGILE. — LA LOI DE CHARITÉ.
L'Évangile étant écrit, il fallait le faire connaître aux Églises chrétiennes.
Saint Jean disait plus tard dans son Apocalypse : « Je vis un ange qui volait dans le milieu du ciel. « Il portait en ses mains l'Évangile éternel, pour « évangéliser les habitants de la terre, de toute « race, de toute tribu, de toute langue et de tout « peuple. Il criait à haute voix : Craignez Dieu , « rendez -lui honneur, parce que voici l'heure de « son jugement. Adorez Celui par qui ont été faits « le ciel , la terre , la mer et les sources des eaux ^ . »
1 Et vidi alterum angelorum volantera per médium cœli, habentem Evangelium seternum , ut evangelizaret sedentibus super terram, et super omnem gentem, et tribum, et linguara, et populum.
Dicens magnâ voce : Timete Dominum , et date illi honorem, quia venit hora judicii ejus : et adorate eum qui fecit cœlum et terram , mare et fontes aquarum. Apoc. xiv, 6, 7.
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L'Évangile de Jean ne devait pas tarder à avoir cette divulgation universelle dans le monde.
L'apôtre y pourvut d'abord en l'adressant luimême aux fidèles d'Asie. Il écrivit une lettre annonçant aux chrétiens le livre qu'il venait de faire, et les principaux points de doctrine et de morale qui en faisaient l'objet. C'est le sujet de la première des tfois épîtres de saint Jean.
Adressée collectivement aux chrétientés de l'Asie, l'Épître ne portait point de suscription ni de salutation spéciale à aucune d'elles. Celui qui l'écrivait ne se- nommait même pas; c'était chose superflue, puisqu'elle n'était que la préface de son livre, et que saint Jean s'était nommé dans l'Évangile,
Quant au titre d'Épître aux Parthes, qu'on lui attribuait du temps de saint Augustin, il parait bien probable qu'il n'avait d'autre raison qu une abréviation mal comprise d'un mot grec. C'est l'épître non « aux Parthes », mais « aux vieiges », qu'il faut lire; et ce titre du vieux texte, bien caractéristique dans la langue de saint Jean, s'appliquait à l'ensemble des Églises restées pures de la contagion de l'erreur et de l'iniquité \
Les premiers mots de l'épître : « Ce qui fut dès le
l Clément d'Alexandrie (Adumbr. in II Joan., t. II, p. -lOil) a écrit : « Secunda Joannis Epistola ad virgines (IlapÔEvoijç) scripta est. » On aura probablement intitulé de même la première Épître. Il existe plusieurs manuscrits dans lesquels la seconde Épître porte en suscription ou en signature : npoç Ilàpôoyç. (Voy. Hug., Einleit., II, p. 253, et M. de Valroger, t. II, p. 401.)
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commencement,. le Verbe de la vie, nous vous l'annonçons, » se reportaient à ceux-ci : « Au commencement était le Verbe, » et le début de la lettre rappelait, dans ses termes mêmes, le prologue de l'Évangile. Il en garantissait aussi la véracité et l'authenticité, alléguant l'autorité d'un témoignage oculaire. Saint Jean écrivait donc :
.< Ce qui fut dès le commencement, la Parole de « vie que nous avons entendue, que nous avons « vue de nos yeux, que nous avons considérée et « qu'ont touchée nos mains, nous vous l'annon - « çons.
« Car c'est la vie elle-même qui s'est rendue « visible. Nous l'avons vue, nous en rendons té- (( moignage; et nous vous annonçons cette vie éter- (( nelle qui était dans le Père, et qui est apparue « parmi nous,
« Nous vous annonçons donc ce que nous avons « vu et entendu, afin que vous entriez en société « avec nous; et que notre société soit avec le Père « et Jésus-Christ son Fils '. »
Un peu plus loin, le même caractère de témoin n'était pas accusé moins fortement en ces mots :
1 Quod fuit ab initio, quod audivimus, quod vidimus oculis nostris, quod perspeximus, et manus nostrse contrectaverunt de Verbo vitse.
Et vita manifestata est, et vidimus et testamur, annuntiamus vobisvitam seternam quae erat apud Patrem et apparuit nobis.
Quod vidimus et audivimus annuntiamus vobis , ut et vos societatem habeatis nobiscuni, et societas sit cum Pâtre et cum Filio ejus Jesu Christo. I Joan. i, 1, 2.
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(( La nouvelle que nous vous apportons, nous la « tenons de Jésus-Christ '. »
C'était la bonne nouvelle; et, l'expliquant en ce sens, il ajoute que cette annonce devra combler les vœux de ses fils bien -aimés : « Nous vous avons « écrit ceci, afin que votre joie soit remplie '. » Saint Jean n'avait- il pas obéi à leurs désirs? Ne l'avaient-ils point prié d'écrire l'Évangile?
Enfin, comme l'Évangile présentait le témoignage collectif et unanime des disciples contemporains du saint évangéliste, l'emploi alternatif du nombre singulier et du nombre pluriel, désignant les témoins, rappelait de même, dans l'épître, et le concert des frères et l'œuvre individuelle de l'auteur sacré .
D'ailleurs même style, même langue, même fond de pensées, même choix d'expressions dans le livre et dans la lettre. Celle-ci se montre en tout comme le péristyle harmonieux du temple de l'Évangile. Le portique et le temple sont de la même architecture, parce qu'ils sont de la même main et de la même date.
Il restait à nous apprendre dans quelles circonstances et contre quelles négations ce livre était écrit : « Je vous ai écrit ceci contre ceux qui vous
' Et hsec est annuntiatio quatn audivimus ab eo et annuntianius vobis. IJoan. i, 5.
2 Et ha}c scribimus vobis, ut gaudeatis etgaudium vestrum sit plénum. I Joan. i, A.
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« séduisent ', » disait d'abord l'apôtre, indiquant le caractère militant et apologétique du quatrième Évangile.
Puis à ces séducteurs il donnait leur nom générique d'antechrists, ou d'ennemis de Jésus le Christ, Fils de Dieu. « Vous avez entendu dire que l'anto- (( christ doit venir. Or voici que plusieuis ante- « christs ont paru. Celui-là est Tantechrist, qui nie « le Père et le Fils; car quiconque nie le Fils ne « reconnaît pas le Père, et qui confesse le Fils a le « Père avec lui ^. »
Or qui donc niait le Fils et sa divinité, sinon les cérinthiens et leurs sectes impies? Qui donc niait Jésus-Christ dans la vérité de sa chair, sinon les partisans du docétisme dualiste? Qui divisait Jésus-Christ, comme s'exprime saint Jean, sinon ceux qui, faisant deux parts dans l'Homme-Dieu, prenaient sa divinité sans son humanité, comme faisaient les docèfes; prenaient son humanité sans sa divinité, comme faisaient les gnostiques? Quels étaient les faux prophètes et les esprits auxquels il ne fallait pas croire, sinon les charlatans de vertus et de miracles, tels qu'Apollonius ou Simon le Magicien? Saint Jean les dénoncé clairement, il n'y manque que les noms :
I Hsec scripsi vobis de his qui seducunt vos. II Joan. i, 26.
'i Audistis quia antichristus venit , et nunc antichrisli multi facti sunt.
Hic est antichristus qui negat Patrem etFiliura.
Omuis qui negat Filium, nec Patrem habet. Qui conlitetur Filium, et Patrem habet. / Joan. ii, 18, 22, 23.
(( Mes bien-aimés, ne croyez pas à lout esprit; (( mais éprouvez les esprits, pour savoir s'ils sont « de Dieu, parce que plusieurs faux prophètes sont « venus dans le monde .
« Voici à quelle marque on reconnaît l'Esprit de « Dieu. Tout esprit qui confesse que Jésus- Christ est « venu dans la chair est de Dieu.
(c Tout esprit qui divise Jésus n'est pas de Dieu. « Celui-là est l'antechrist, dont on vous a dit qu'il ({ doit venir. Or voici que déjà il est venu dans le « monde.
« Vous, vous êtes de Dieu, mes petits enfants; « et vous avez vaincu le monde, parce que celui « qui est en vous est plus grand que quiconque « demeure dans le monde '. »
Jean adressa sa lettre particulièrement au peuple des chrétiens, qu'il distingue soigneusement de la foule infidèle , et dont il établit les saintes prérogatives dans le royaume de Dieu.
« C'est à vous que j'écris, parce que vous con- (( naissez Celui qui est depuis le commencement, « disait l'apôtre à ceux qu'il appelle les Pères. » Je « vous écris, enfants, parce que vous connaissez le « Père. Je vous écris, jeunes gens, parce que la « parole de Dieu demeure en vous. Vous savez K tout, disait saint Jean un peu plus loin, et vous
1 I Joan. IV, 1-4.
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(• n'avez même plus besoin qu'on vous instruise'.» Ce n'est point à dire pour cela qu'il faille considérer l'Evangile de Jean comme le texte d'un enseignement exclusivement réservé aux esprits délicats, et que Jésus ait eu deux doctrines différentes, l'une pour la multitude, l'autre pour les âmes d'élite, formant le patriciat de l'idée ou de la foi. Mais « l'Évangile spirituel », afin d'être entendu, demandait des âmes élevées, et voilà pouiquoi il s'adresse à des âmes chrétiennes. Il faut être « né de Dieu », comme lui-même l'explique, pour entrer dans le mystère divin de l'Évangile.
L'expression dont saint Jean se servait pour signifier cette initiation, cette renaissance divine, c'était Vonction, chrisma : « Pour vous, vous avez reçu l'onction du Saint des saints, et vous connaissez toutes choses... Que l'onction que vous avez reçue demeure en vous '-. » Une onction extérieure consacrait, en effet, le chrétien dans le baptême. Mais ce n'était là que l'emblème d'une onction spirituelle bien autrement profonde, et qui devenait la marque du nouveau peuple. Les parfums odorants que les Asiatiques faisaient couler sur eux, l'huile que les
i Scribo vobis , Patres , quoniam cognovistis eum qui ab initio est.
Scribo vobis, infantes, quoniam cognovistis Patreiii. Scribo vobis, juvenes, quoniam... Verbum Dei manet in vobis.
Non necesse habetis ut aliquis doceat vos, sed unctio docet vos de omnibus. IJoan. ii, 13, 14, 27.
2 Et vos unctionem quam accepistis à Deo maneat in vobis. -
Unctio ejus docet vos de omnibus, etc. Ihid., \i , 27.
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athlètes répandaient sur leurs membres, celle qui prêtait aux hommes sa clarté pendant la nuit, le sacre des prophètes, des prêtres et des rois : beauté, force, douceur, consécration, lumière, il y avait toutes ces choses dans cette riche image.
Mais surtout elle rappelait, dans sa racine même, le nom sacré du Christ. C'était , dans son sens historique et étymologique, le christianisme lui-même qui recevait ce dépôt de l'Évangile de saint Jean, avec le double précepte de le garder dans son cœur et de le répandre dans le monde.
Quelles dispositions exigeait l'Évangile? C'était l'objet d'une autre admirable instruction de l'épîire de saint Jean.
« Malheur, a dit Bossuet, à la connaissance stérile qui ne se tourne pas à aimer, et qui se trahit ellemême! » Ce malheur précisément était celui de la gnose. La gnose était la science, comme son nom l'indique, la science transcendante,- ainsi qu'elle le prétendait; mais la science était tout pour elle, le reste n'était rien. Connaître était le bien, ignorer était le mal; et, s'il y avait alors des fanatiques qui poussaient l'abomination jusqu'à s'appeler ophites, ou disciples du serpent, c'est que dans le serpent ils vénéraient celui qui avait le premier fait cueillir à l'homme le fruit de l'arbre de la science.
Jean renversa d'un mot cette orgueilleuse sagesse. Son épîlre déclara que la lumière n'était pas uniquement dans l'esprit, mais que le loyer en était princi-
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paiement dans le cœur. « Celui qui n'aime pas n'est pas dans la lumière; et pour connaître Dieu, il faut d'abord qu'on l'aime '. »
Cet amour, ce désir, cette bonne volonté, étaient, selon saint Jean, la disposition première de quiconque voulait arriver à la vérité pure , de sorte que la foi était une affaire d'âme non moins que de raison. Ainsi se trouvait condamnée cette lumière sèche de laquelle Bacon proclame qu'elle est vaine. Ainsi se trouvait formulée la méthode complète pour parvenir au vrai, comprenant ensemble ce qu'on appela plus tard la logique et la mystique, la raison et le cœur, l'une dirigeant l'essor, l'autre emportant son vol dans l'infinie vérité et charité de Dieu.
L'épître exposait ensuite les vertus que l'Évangile devait produire dans le monde; car l'Évangile n'était pas une foi seulement, c'était une loi.
C'était une loi religieuse rattachant l'homme à Dieu par le lien de l'amour et celui de la grâce. Saint lean avait déjà indiqué ce bienfait de l'Incarnation dans le prologue de l'Évangile, quand il avait écrit : « Tous ceux qui ont reçu le Verbe, le Verbe leur a donné la puissance de devenir les fils de Dieu. « Mais l'épître développait les conditions et le prix de celte filiation.
' Qui non diligit non novit Deum. / Joan. m, 8.
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Pour être fils de Dieu, il fallait l'aimer d'abord : « Aimons Dieu, disait saint Jean, qui nous a tant aimés'. » Puis, pour l'aimer vraiment et efficacement, il fallait lui ressembler; car comment l'aimerait-on si on ne l'imitait point? a II faut donc être saint, de même que Dieu est saint-. )> Voilà ce que Jean appelle « vivre de Dieu, être né de Dieu, faire demeurer Dieu en soi, avoir l'esprit de Dieu, être animé par lui ». — <( Voyez, s'écriait -il, voyez quelle n'est pas la charité de Dieu, de nous nommer et de nous faire ses fils ' ! »
Ainsi une race divine naissait dans le baptême, qui devait porter en elle tous les traits de son Père; et si la divine présence et la grâce de Jésus- Christ est capable de produire déjà dès ici-bas cette transformation et cette ressemblance, que ne devra- t-elle pas faire quand nous aurons au ciel sa pleine possession et sa vision manifeste! « 0 mes bien -aimés, disait Jean, nous sommes maintenant les fils de Dieu ; mais ce que nous serons un jour ne paraît pas encore. Nous savons que, quand Jés>us-Christ apparaîtra, nous serons semblables à lui, car nous le verrons comme il est ^ »
• Nos ergô diligamus Deum quoniam Deus prior dilexit nos. IJoan. IV, 19. — Ibid., iv, 10, 11,16.
2 Omnis qui habet banc spem in eo, sanctiflcans se, sicut ille sanctus est. Ibid., m, 3.
•'• Videte qualem charitatera dédit nobis Pater, ut filii Dei nominemur et simus. Ibid., m, 1.
4 Charissimi, nunc filii Dei sumus : et nondum apparuit quid