‹ l'Apotre Saint JeanChapitre 43 sur 59 · V. l'abbé Cruice, Étude sur les P hilosopho amena , p · texte numérisé non relu

V. l'abbé Cruice, Étude sur les P hilosopho amena , p

autres, pauvres, mendiants, n'ayant pour toute richesse qu'une corljeille et le foin où ils reposaient la nuit, dans les espaces délaissés de la Transtibérine. Ce sont leurs catacombes, retrouvées de nos jours, qui nous rendent compte de leur orageuse existence comme de leurs différences de doctrine et d'usages. Ceux de la Transtibérine, Grecs de langue et de goûts, avaient vers le philonisme une tendance funeste, tandis que le pharisaïsrae orgueilleux dominait parmi la colonie de la porte Capène. Mais alors l'oppression les rendait tous égaux devant les amères railleries de Martial ou de Stace, comme sous le joug de Domitien ; et Jean rencontrait partout l'image de l'asservissement de sa patrie chérie. Au centre de la ville, ses yeux étaient offensés par la vue de l'arc de triomphe de Titus, sous lequel on dit que les descendants des Juifs refusent encore de passer aujourd'hui. Tout auprès il pouvait voir s'achever enfin ce Colisée des Flaviens, où ses frères vaincus travaillaient enchaînés, et où ses frères dans l'Évangile devaient bientôt descendre pourtémoigner et mourir.

C'étaient cependant ceux-là qui le devaient consoler de l'irrémédiable ruine de la patrie juive, en lui montrant la jeune et grande patrie chrétienne plus prospère que jamais. Dans quel empressement durent lui présenter le saint baiser du Christ ces fils de la Rome nouvelle, transformée par eux et désormais immortelle!

A leur tête était leur évèque, Clément, que l'on disait issu de race sénatoriale. I! avait suivi Paul;

L'APOTKE SAINT .IKAX 443

Pierre lui avait ensuite laisse le soin de son troupeau ; Jean lui-même l'avait vu peut-être jadis h Sardes : c'était donc un frère qu'jl retrouvait en lui. Mais Clément était revenu à Rome, sa ville natale, et nul n'élait plus propre que ce sage à combattre les sectes de philosophie qu'il avait connues à fond. Si les Récognitions, qui lui sont attribuées, sont véritablement de lui, c'était le noble souci de l'immortalité qui l'avait engagé dans le christianisme : « J'étais ballotté de doctrine en doctrine, disait mélancoliquement le jeune Romain , plus maiheureux que jamais, comme emporté dans un tourbillon d'idées contraires, et je soupirais du plus profond de mon âme \ » Je ne sais si les aveux que l'inquiétude de l'autre vie a souvent arrachées aux âmes de notre temps approchent des pages émues oij l'auteur de ce livre raconte les mêmes tourments, l'impuissance des écoles à résoudre le problème, et enfin son bonheur et sa paix reconquise, quand un jour vient un Juif,, appelé Barnabe, qui annonce Jésus-Christ et le chemin du ciel. Du moins est-il certain, comme le dit saint Irénée, que, disciple des saints apôtres, « il entendait sans cesse retentir à ses oreilles les paroles de ses maîtres, comme il avait toujours leurs exemples sous les yeux '-. » Autour de lui, comme d'un centre, rayonnaient

' Recognitiones , ci; édit. Cotellier.

2 S, Irénée dans Eusèbe {Hist. Eccl. V, vi.) Clément d'Alexandrie lui donne le nom d'apôtre : 'O àTtÔTToXo; KXtiixy);. {Stromat. IV, xvii.)

lAk L'APOTRE SAINT JEAN

les plus grandes âmes de ce lieu comme de ce temps. Selon l'opinion d'Origène et d'Eusèbe, c'était d'abord Hermas, qui, dans ces mêmes années, venait de rédiger ces Visions du Pasteur, dont une copie avait été adressée à Clément par ordre du Seigneur Jésus. (( Nul écrit de cette époque, a dit un écrivain, ne nous représente mieux le caractère aimant, naïf, poétique même, d'une chrétienté encore adolescente que le péril, en la forçant de se replier sur elle-même, rendait plus intérieure et plus pure. Ce n'était pas encore le temps des grands génies et des grands docteurs, c'était le temps des imaginations pures et des âmes candides '. »

Toute l'Église de Rome se retrouve dans les livres d'Hermas et de Clément. L'esprit de pureté, de concorde et de pardon; la charité, la grâce, l'onction de Jésus-Christ, la force des martyrs, la continence des vierges, y coulent à pleins bords. On sent que l'on est près de la source divine, et que Jean n'est pas loin.

Quelle littérature auprès de celle de Stace, de Ju vénal et de Pétrone! C'est le même siècle pourtant. Tandis que Stace célébrait le lion de Domitien

' M. de Champagny, les Antonins, t. I, liv. I, p. 135.

Le livre du Pasteur est attribué à Hermas , contemporain de saint Paul {Rom. xvi, 14) et du pape saint Clément, par Origène (Z in Rom. xvi, 14, etc.), par Eusèbe {Hist. III, m), par saint Jérôme (de Viris illustrib. x.)

D'un autre côté TertuUien {Contr. Marcion. m, 9) et le fragment publié par Muratori, l'attribuent à un autre Hermas, frère du pape Pie 1er.

OU la chevelure d'Earinus, Hermas, près de là, sur le chemin de la Campanie, recevait dans sa maison la visite du pasteur qui lui dictait les hymnes austères de la sainteté et de la charité '. Tandis que Juvénal riait agréablement du turbot de l'empereur, le pontife Clément traçait, dans sa lettre à l'Église de Coiinthe, un idéal de beauté et de grandeur morale qui laissait derrière lui les rêves de lous les poètes et de tous les historiens. C'était la même année où Jean entrait à Rome, que cette admirable épître allait porter la paix aux Corinthiens divisés. Ceux qui y sont nommés, Claudius, Ephebus, Valérien, Vito, Forlunatus, purent voir le martyre de l'apôtre. Là se trouvait aussi cette sainte femme Grapté, qui se chargeait d'enseigner les divines Écritures aux veuves et aux enfants-. Quant aux illustres femmes Dania et Dircé, elles avaient les premières enduré les tourments de la persécution et précédé saint Jean. C'est saint Clément luimême, dans sa lettre aux Corinthiens, qui raconte ces souffrances. Hermas lui en avait donné l'avertissement; l'ange lui avait dit : « Voici qu'une grande tribulation approche. Heureux ceux qui persévéreront et qui ne renieront pas leur propre vie! Le

1 « Comme je priais à la maison, couché sm* mon lit, entra un homme d'une figure vénérable, vêtu comme un berger, ayant un manteau de blanche peau de brebis , portant une besace sur le dos, et tenant une verge à la main. Il me salue... « Ne me connais-tu pas? dit-il. Je suis le pasteur à qui tu as été confié. »

2 V., sur Grapté, Origen. Periarch. lib. IV, cap. n.

U() L'APOTRE SAINT .IKAN

Seigneur a juré par son Fils. Quiconque reniera son Fils, sera destitué à jamais de la vie éternelle '. »

Ainsi l'armée des saints se tenait sous les armes, mutilée, mais invincible, quand apparut son chef, le dernier vétéran de la troupe apostolique, qui venait l'animer à de nouveaux combats. C'étaient les combats du droit contre l'oppression , et de la liberté contre l'iniquité, « Ces chrétiens, remarque une histoire récente, vieillards, enfants, jeunes femmes et jeunes filles, qu'on allait amener sous la dent des lions, étaient les seules créatures humaines qui résistassent, dans l'empire, à une tyrannie devant laquelle tout ployait. Ils ne conspiraient point, ils laissaient frapper ces maîtres du monde, qui en étaient aussi la honte, par la main de leurs soldats et de leurs affranchis, ou du moins s'ils conspiraient, ce n'était pas en tuant, mais en mourant, non occidendo , sed moriendo, selon la belle expression de saint Hilaire de Poitiers. Obéissant aux lois tant que leur conscience pouvait y obéir, ils attendaient le jour où on leur demandait de brûler un grain d'encens devant l'image de l'empereur : alors, sans haine, sans violence, que l'empereur fiit bon ou mauvais, ils refusaient, et la dignité humaine était sauvée'-. »

1 Herm. Visio m, 2.

2 M. Ampère, l'Empire romain à Rome.

Ce dut être, en effet, à la divinité de l'empereur (ju'on commanda à Jean de sacrifier. Cotait dans ce temps-là (jue homitien venait de songer à se déilier lui-même; il avait fait placer sa statue dans les sanctuaires les plus vénérés, et des hécatombes entières étaient immolées sur ses autels'. « Et tout écrit public, aussi bien que tout discours autorisé de son nom, devait porter en tête : C'est ainsi que l'ordonne notre Seigneur et Dieu -, » Devant ce parallèle sacrilège d'un Domitien avec son divin Maître, on pense quelle dut être la réponse de Jean. L'apôtre fut condamné ; et il se prépara;, dans Tallégresse du cœur, à une mort que pei'sonne n'avait souhaitée plus que lui.

Le jugement et le supplice se passèrent, comme on sait, à la porte Latine. C'était une des portes principales de la ville, à l'extrémité orientale de Rome , sur la voie Appienne , et un peu au-dessous du monument des Scipions, que l'on visite encore. Elle menait à Albanum, où Domitien possédait sa villa impériale, et dont il avait fait sa demeure favorite, demandant à son beau site, à son lac endormi dans une coupe de verdure, ce repos de l'âme qui

1 Plin. Panegyr., c. ui.

• Dominus et Deus noster hoc fieri jubet. (Sueton. Domitian., c. xni.)

n'est pas accordé au méchant. Autour de la porte Latine, construite en blocs de tuf, flanquée de tours carrées, s'étendait l'espace libre appelé Pomœrium, qui entourait la ville d'une ceinture d'ombrages assez semblable à celle de nos boulevards plantés dans les villes modernes. De là la vue se prolongeait sur la voie Appienne, bordée de tombeaux, sur la ligne d'aqueducs de TAqua-Appia, sur les jardins de Térence, le cours sinueux de l'Almon, et se reposait au loin sur les collines Albaines, étalant au soleil leurs suaves contours et la pourpre, l'azur, la neige de leurs sommets. Du côté de la ville, quelques temples contigus formaient une sorte de petite place circulaire. C'étaient, d'un côté, les temples d'Apollon, de l'Espérance, de l'Honneur et de la Vertu ; et au-dessus, de l'autre côté, celui de Diane, plus grand et plus beau que les autres. N'y avait-il pas là une intention religieuse; et n'est -il pas possible qu'on ait cherché exprès la maison de la déesse pour lui sacrifier une victime de choix, et immoler son grand contempteur sous ses yeux?

On se représente donc bien cette exécution. On voit arriver là cette hideuse populace, curieuse de voir mourir un de ces Juifs qu'elle hait. S'il n'est pas présumable que le sénat s'y rendit, comme le veulent quelques-uns; il est probable que plus d'un sénateur, du moins, voulut entendre lui-même le témoignage d'un homme qui se vantait d'avoir vécu dans l'amitié d'un Dieu. Les plus anciens auteurs disent que l'empereur y fut. Le supplice d'un homme

L'APOTRK SAINT JEAN U\^

était pour Domitien un spectacle ducjuel il se privait rarement, raconte Suétone. Puis, lui qui prenait plaisir aux jongleries» savantes d'Apollonius de Tyane, n'espérait-il pas aussi obtenir de ce prêtre, venu de l'Orient, quelque prodige qui divertît ses ennuis de tyran? Il vint donc là, sans doute dans cet appareil théâtral qu'il aimait à déployer dans ces circonstances, portant le brodequin et la chlamyde de pourpre , à la mode des Grecs , assis près de son nain , entouré des flamines, assisté du collège de ses prêtres flaviens, tous vêtus comme lui. Autour de lui les patriciens, ceux qui , près de là, avaient respectueus.ement délibéré sur le plat qui pourrait contenir le turbot impérial, applaudissaient sans doute; tandis que Stace et Martial méditaient à l'écart quelle nouvelle flatterie ils pourraient tirer de là pour le très -clément empereur.

On rapporte que le prince commença par faire couper les longs cheveux que Jean portait à la nazaréenne. Je le crois facilement : Domitien était chauve. Une chrétienne était là, dit-on, qui les recueillit, et on les vénère encore dans la petite chapelle de Saint-Jean in Oleo, dont ils sont le trésor. La loi romaine ordonnait que les condamnés à mort fussent premièrement frappés de verges par les licteurs. Ce n'était qu'à la suite de cette flagellation qu'on leur faisait subir la peine capitale. Celle que le choix de l'empereur réservait à saint Jean consistait à être plongé dans une cuve d'huile bouillante ' ,

1 Ista est felix Ecclesia ubi apostolus Joannes, posteaquam in

^oU L'APOTRE SAINT JEAN

OU seulement d'eau bouillante, comme l'a expliqué saint Grégoire de Nysse. Ce n'était pas là un genre de supplice inconnu , et l'histoire des martyrs nous montre plus d'un chrétien plongé dans les étuves. Au milieu de tous les thermes, même dans les bains privés, se trouvait un grand bassin de forme circulaire, appelé Caldarium , environné de quelques gradins, dans lequel était placé un réservoir d'eau incessamment chauffé par des flammes souterraines qui embrasaient ses flancs. « La température de ce bain est telle, disait Sénèque dans une de ses lettres, que l'on pourrait condamner à être baigné vif quelque grand criminel. » Ce jour-là, le grand criminel était saint Jean! N'était-ce pas ce baptême, ce bain prophétisé auquel le divin Maître avait fait allusion, quand il avait prédit à Jean qu'une part lui serait donnée dans ses douleurs ' ? « Aussi y entra-t-il , comme s'exprime Bossuet, avec la même promptitude que, dans les ardeurs de l'été, on se jette dans le bain pour se rafraîchir. »

il n'y trouva point la mort. Selon le beau tableau qu'en a fait le grand évêque, « l'étuve ardente et

oleum igneum demersus, nihil passus est, in insulam relegatur. (Tertull. Prœscript., xxxv, p. 215. Paris, in-fol., 4675.)

Et S. Hieronym. in Jovinian. lib. I; in Matth. c. xx.

PVagmenta S. Polycarpi, apud Victorem Gapuanum; Wouters, p. 1046.

J Calicem sanè ebiberunt et baptismate baptizati sunt lilii Zebedsei, quoniam Herodes Jacobum gladio interemit, Romanorum autem irnperator Joannem... in Patmos insulana relegavit. (Origen. m Joan., t. II, p. 6.)

L'APOTHE SAIxNT JHAN 451

fumante se changea tout à coup en une douce rosée. » Tous les ordres du préteur, toute la l'age des bourreaux fut impuissante à rallumer la fournaise; et, comme l'aigle, saint Jean sortit du sein des flammes rajeuni et renouvelé : Renovabitur ut aqui/œ juventus tua.

Cela se passa environ dans Tan 92 de Notre- Seigneur, la onzième année du règne de Domitien, l'empereur étant consul pour la seizième fois, vers l'année soixantième de l'âge du saint apôtre, et le sixième jour de mai, auquel l'Eglise célèbre la fête de ce supplice et de cette délivrance.

Ce fut cette délivrance qui devint le plus rude martyre de saint Jean. Écoutons encore Bossnet : c( Tout homme que Jésus-Christ aime , il attire tellement son cœur après lui, qu'il ne souhaite rien avec plus d'ardeur que de voir abattre son corps comme une vieille masure qui le sépare de Jésus- Christ. Mais quel autre avait plus d'ardeur pour mourir que Jean, qui avait humé ce saint désir aux plaies mêmes de son Maître ! Il est donc embrasé de la soif du martyre. Mais, ô soif inutile! Jésus prolonge sa vie pour aggraver sa croix. Il faut vivre jusqu'à une vieillesse décrépite. » C'est le poids de la croix, mais c'est le poids de la gloire : gloriœ pondus, selon le beau mot de saint Paul. Ah! si pour gagner le ciel il ne fallait (ju'un jour, une heure décisive et un effort unique, fût-ce un effort sublime, tous les saints répondraient que ce serait acheter le bonheur à peu de frais. Mais, au lieu de mourir

45i> L'APOTRE SAINT JEAN

dans un jour de triomphe, se condamner à languir dans une patience obscure; porter sans murmurer le poids des jours vulgaires et de la chaleur poudreuse; boire le calice non d'un trait, mais lentement, goutte à goutte, dans sa longue amertume; el, quand on se sent consumé de l'ardeur de combattre, demeurer fidèle au poste, l'arme au bras, loin de l'éclat des brillantes affaires et de l'enivrement des batailles publiques; veiller enfin, c'est-à-dire non pas vivre seulement, mais se survivre, et remonter soixante ans sur la croix que le Seigneur a dressée pour chacun de ses fils, non pas sur la montagne, mais dans l'obscurité de sa propre demeure : c'est là ce sacrifice perpétuel qu'il préfère. Et, s'il y a un martyre qui puisse être supérieur à celui d'une belle mort, qui doute que ce ne soit le martyre d'une telle vie?

Jean fut condamné à vivre. Il ne resta pas à Rome. Domitien n'aimait pas à voir les sages de si près , et ceux qu'il épargnait étaient relégués par lui aux frontières de l'empire. C'est ainsi qu'Épictète et Dion - Chrysostome avaient été contraints de fuir chez les barbares. Jean ne revit pas Éphèse. Mais on le mena en exil dans une des Sporades, en face même de T'Église qu'il venait de fonder, comme pour aggraver son supplice par le regret sans cesse renouvelé de cette patrie de son cœur, voisine, mais absente.

Il nous faut suivre saint Jean dans l'île de Patmos.

Page 1