‹ l'Apotre Saint JeanChapitre 44 sur 59 · SAINT JEAN A PATMOS · texte numérisé non relu

SAINT JEAN A PATMOS

Il serait difficile de trouver dans l'Archipel un rocher plus désolé que l'ile dans laquelle était relégué saint Jean.

Quand, du port de Milet, on se rendait aux rives du Péloponèse, on ne tardait pas à voir sortir, du sein des eaux de la mer Icarienne, un soulèvement de montagnes auxquelles un certain revêtement de verdure donnait une apparence de fertilité. C'était rîle de Patmos, appelée aussi Patnos dans les inscriptions grecques trouvées en ce pajs. Avant que le séjour de saint Jean l'eût rendue immortelle, elle était tellement ignorée, que Thucydide, Strabon, Pline l'Ancien, citent à peine son nom.

Il y avait là cependant une civilisation ancienne dont les traces se retrouvent de nos jours. Les Cariens, les Doriens et les Ioniens s'en étaient disputé l'empire tour à tour. Au centre, et dans l'endroit le plus resserré de l'île, au fond d'une anse profonde

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défendue par les montagnes, des tronçons de colonne du plus beau marbre blanc, plantés sur le rivage, servent à amarrer les caïques des pêcheurs et les goélettes des marchands venus de TAnatolie : c'est là qu'était le port, appelé Phora ou Pthora, aujourd'hui la Scala, où débarqua saint Jean. Près du port , sur les premières pentes de la montagne , gisent des débris antiques, des fragments de poterie, des briques primitives semées dans les pâturages, de grands blocs helléniques, et des marbres engagés dans les murs d'une enceinte où les pâtres renferment leurs bestiaux pour la nuit.

C'est tout ce qui est resté de Tancienne ville de Patmos, où une population de douze à treize mille hommes faisait le commerce de l'Orient, de la Grèce et des îles. L'Acropole était au-dessus. Sur la crête, que les Grecs appellent encore maintenant « la Montagne du château )), entre deux isthmes étroits, audessus d'un étang qui dégorge dans la mer par un petit canal, de belles ruines cyclopéennes, les premières assises d'un ancien édifice qui fut peut-être un temple, des tours écroulées et d'innombrables fragments, ensevelis maintenant sous des touffes épaisses de lentisques sauvages et de caroubiers nains, indiquent suffisamment la place de la forteresse, au centre de laquelle un rocher taillé en forme de base semi -circulaire devait porter jadis un phare ou une statue. A ces monuments détruits joignez encore un temple de Diane Scythique, dont la fondation était attribuée à Oreste; dans ce temple.

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une statue consacrée à Hécate par la fille du médedecin Glaucias, prêtresse d'Artémis, et vous aurez une idée de ce que rencontra à Patmos le banni de Domitien.

Toutefois, alors du moins, les montagnes étaient couronnées de forêts, et on retrouve le lit des ruisseaux qui descendaient rafraîchir les vallées : un seul et pauvre torrent, appelé Nero-Mili, traîne à peine en été un mince filet d'eau sur un lit presque à sec. Quelques maigres oliviers, une trentaine de miniers, presque autant de figuiers, de rares citronniers, des pins, des caroubiers, quelques chênes velanèdes et une vingtaine de cyprès, remplacent les forêts antiques. Moins de cent cinquante familles sont établies dans le port; et l'île, que les Italiens désignaient par le nom de Palmo ou de Paliiiosa, n'a plus qu'un seul palmier, qui se dresse dans une vallée appelée le Jardin du saint, de même que, dans son histoire, elle n'a plus qu'un nom (pii domine les autres ^

1 Je suis redevable de cette description et de beaucoup des détails relatifs à Patmos à la relation de M. V. Guérin : Description de Vile de Patmos; Paris, 1856.

Voy. aussi dans la Revue des Cours littéraires, 2 mars 1867 , no 14, p. 217 , une leçon de M. Petit de JuUeville : Une Visite à Patmos.

Le souvenir de saint Jean est encore très-vivant dans l'île de Patmos. On y montre tous les lieux où l'on dit que l'apôtre signala son passage par quelque bienfait. On fait voir un endroit où il donnait le baptême. Ce lieu est appelé aujourd'hui Rouvali. Deux chapelles byzantines y ont été bâties, l'une en l'honneur de saint Jean, l'autre sous le vocable de saint Polycarpe, son disciple, et près de ces chapelles sont les restes d'un bassin que les insulaires appellent encore le baptistère.

Toutes les démarches de l'apôtre ont ainsi leur théâtre et leur tradition dans le lieu de son exil. L'homme divin s'arrête à l'occident de l'île, près du bourg d'Agrikia, dont on retrouve les vestiges aussi bien que le nom dans le port de Gricou.

Il stationne quelque temps dans le bourg de Myrrhinousa, où il lutte patiemment contre un magicien nommé Notianus. Quelques ruines antiques ont été découvertes dans un endroit appelé actuellement Myrsini : c'est presque le même nom.

Jean descend à l'hippodrome, où il convainc, convertit et baptise le Juif Philon, ainsi que son épouse. L'existence d'un hippodrome dans l'ancienne Patmos vient de nous être révélée par une longue inscription, constatant qu'on y faisait cette

course des flambeaux qui était un des jeux préférés de la Grèce ' .

A Proclos, Jean résout les doutes du Juif Caros, qui reçoit le baptême. A ïychi ou Tuchê il guérit un paralytique; car les miracles abondent dans la tradition locale. Jean n'est pas débarqué, qu'il a déjà sauvé et rendu à son père un enfant qui vient d'être englouti par les flots. A peine entré dans l'île, il délivre du démon le fils aîné de Myron, grand personnage du pays, et ce fils est baptisé entre sa mère et sa sœur, converties comme lui. Le gouverneur lui-même ne résiste pas longtemps à l'empire de la vérité et de la charité. Les âmes sont éclairées, les signes se multiplient, l'Evangile est porté dans les vallées et les montagnes, toute chair est appelée à voir le salut de Dieu. L'île renaît en peu de temps. Le rocher voit fleurir les plus odorantes vertus, et Patmos compte encore, parmi ses titres de gloire, celui d'avoir reçu son christianisme de la main de saint Jean '.

Une partie de ces merveilles, chères au souvenir des pauvres chrétiens de ce lieu, se retrouve dans le récit légendaire deProchore, qui paraît avoir écrit sur ce fond des traditions locales de Patmos, mais en les dénaturant sous prétexte de les embellir.

Un miracle, entre ceux-là, a pris plus de consis-

1 Cette inscription a été publiée par M. Ross , dans son Recueil d'inscriptions grecques.

2 Sur la conversion de l'île par saint Jean, voy. Melaphrast. in Joan., apud Œcumen.

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tance dans la croyance des peuples. Il se trouve dans presque tous les anciens récits; le moyen âge l'a accueilli dans ses monuments de tout genre, et l'iconographie en a rendu le souvenir inséparable de celui de l'apôtre saint Jean.

Voici comment le raconte Bède le Vénérable, d'après l'antiquité '.

« Un magistrat de l'île, appelé Aristodème, voyant les miracles de Jean, s'en montrait fort courroucé, et, désirant en finir, il dit au saint apôtre : « Voulez-vous que je croie aussi en votre Dieu? Acceptez cette épreuve : voici un poison violent, prenez- le; s'il arrive que vous n'en mourez pas, je serai de vos disciples. Mais, afin que vous sachiez d'abord à quel breuvage vous allez avoir affaire, je le ferai avaler à deux condamnés à mort : ils en mourront de suite, et vous boirez après eux! » Le méchant croyait bien se défaire de Jean par ce cruel artifice. Mais celui-ci accepta; les deux condamnés burent le breuvage, et expirèrent. Alors le saint évêque prit la coupe à son tour, s'arma du signe de la croix, et épuisa lentement tout ce qu'elle contenait. Il la remit en souriant à celui qui venait de la lui présenter, après quoi il se hâta de ressusciter les deux infortunées victimes de la coupe mortelle. Ce que voyant Aristodème, il crut en Jésus- Christ. »

C'est en mémoire de ce fait qu'on représente

I Bedse opéra, t. VII, col. 356.

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l'Apôtre tenant en main une coupe tl'oii s'écliappe un serpent.

i.e Seigneur avait dit : « Entre autres signes qui marqueront les pas de mes disciples, ils toucheront aux serpents, et ils boiront du poison qui ne leur fera point de mal. »

Cependant quelle était la condition de saint Jean dans l'île de Patmos?

Un évêque fort ancien, martyrisé sous le règne de Dioclétien, saint Victorin, évêque de Pettau en Styrie; puis saint Priraatius, évêque en Afrique dans le vi'' siècle, afifirment que le saint apôtre subissait à Patmos le supplice des mines ^

Tls ne disent rien de plus; mais la tradition locale confirme ce souvenir. C'est dans un endroit de l'île où Ton retrouve encore les excavations d'un sol ferrugineux , autrefois exploité par le travail de l'homme, (jue l'on place le théâtre de presque tous les mi-

' Biblioth. Patrum, t. I, p. 579. Comment. S. Victorini in Apoc.

Primat. Comment, in Apec.; Bibl. Patrum, , t. I, p. 1357.

Sulpice Sévère dit (lib. Il, p. 149) :

Quando hoc vidit Joannes, erat in insulâ Pathmos, in metallum damnatus à Domitiano Cœsare.

Dans la Chronique de Freculfe (t. II, lib. II, cap. ix, apud Biblioth. Patr., t. XIV, p. 1153) :

« Hic dùm Evangelium Christi in Asiâ prsedicaret, à Domitiano Gaesare in Pathinos insulâ métallo relegatur. î

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racles de l'apôtre saint Jean. C'est de là que , dit-on , le grand exilé chassa le magicien Cynops, qui avait fasciné les insulaires de Patmos par ses enchantements.

Maintenant une petite chapelle est dédiée à saint Jean aux lieux mêmes où peut-être le vieillard s'enfonçait dans les mines, qu'il remplit de la lumière de la foi. Du faîte de la montagne on voit distinctement le continent de l'Asie , où l'apôtre avait laissé tant de regrets et d'amis qui l'y rappelaient de leurs vœux.

En efl'et, nous possédons une lettre adressée par un évêque d'Asie à l'apôtre saint Jean pendant son bannissement. Cette lettre est de saint Denys, alors évêque d'Athènes, suivant la tradition. Nous ne pouvons ignorer combien cette tradition a été attaquée dans les deux siècles précédents. Mais nous savons aussi quelle patiente érudition et quelle forte discussion l'ont confirmée de nos jours. Or Denys était l'ami de ïimothée, comme lui disciple de saint Paul. C'était à lui que Denys avait dédié son livre mystique des Noms divins. Plus âgé que Timothée, l'Aréopagite l'appelait « son enfant, son bienaimé Timothée »; et, cette amitié sans doute l'amenant à Éphèse, il y avait rencontré et entendu saint Jean dans ces entretiens célestes dont, mieux que tout autre, Denys semble avoir eu le secret. Aussi t]uand il apprit que Jean avait porté devant l'empereur Domitien le témoignage de Jésus, et qu'il était maintenant exilé à Patmos, il. s'empressa de lui

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adresser une épître dans la(iuclle a passé lo sonfïle de Platon avec celui de saint Paul. Il lui écrivit donc :

« Je vous salue, ô âme sainte, vous êtes mon l)ien-airné : c'est le nom (jue je vous donne pardessus tous les autres.

(( Je vous salue encore, ô bien-aimé, vous qui fûtes si cher à Celui qui est la beauté véritable, la séduisante beauté qui seule mérite l'amour.

(( Que les méchants chassent de leurs villes les disciples de Jésus, que les impies éloignent d'eux la société des saints, faut-il s'en étonner quand le Christ l'a prédit?

« Mais quant aux justes, déjà dès ce monde ils préludent aux joies de la vie future. Ils mènent parmi les hommes une vie angélique; rien ne trouble leur esprit; ce'sont les vrais enfants de Dieu, remplis de sa bonté, enrichis par lui de tous les biens.

« Loin de moi la pensée de soupçonner seulement que vous ayez de la douleur. Les tourments de votre corps, vous les sentez seulement, mais vous n'en souffrez point.

« Je blâmerai, comme il convient, ceux qui vous persécutent, insensés qui espèrent de la sorte éteindre le soleil de l'Évangile! Mais en même temps je prie Dieu que, cessant de vous nuire, ils se convertissent au bien, et vous rappellent auprès d'eux pour entrer à leur tour dans la sainte lumière.

« D'ailleurs, quoi qu'il arrive, rien ne nous ravira les clartés resplendissantes de Jean, l'apôtre du

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Christ. Nous les possédons aujourd'hui dans la véritable doctrine que nous tenons devons; nous vous la rappelons sans cesse; et, j'en ai l'assurance, nous ne tarderons pas à être réunis à vous.

(( Vous et moi nous l'avons appris de Dieu luimême; c'est pourquoi je mérite confiance quand je dis sûrement : Vous serez délivré de la prison de Patmos, vous retournerez en Asie, et là vous donnerez l'exemple d'imiter le Dieu bon, à la race de vos fils qui marcheront sur vos traces ^ . »

Mais, avant de le rendre aux souhaits de sa famille, Dieu devait à son apôtre une consolation. C'est quand on vient de tout sacrifier à Dieu , que Dieu s'apprête à nous combler de tous ses dons. Dès le jour de son élection Jean avait entendu son Maître faire cette promesse rapportée au premier chapitre de son livre : « En vérité , en vérité je vous le dis : vous verrez le ciel ouvert , et les anges de Dieu montant et descendant auprès du Fils de l'Homme ^ » Cette annonce allait avoir son accomplissement. Nous avons vu le jour de la soutfrance de Jean; voici que nous touchons aux grands lendemains de Dieu, et le mystère de l'Apocalypse va se dérouler devant nous.

1 Œuvres de saint Denys l'Aréopagite , traduites du grec par M^" Darboy, p. 516; Paris, 1845.

Voyez, sur l'authenticité de ces Œuvres, la savante introduction de M^"' l'archevêque de Paris.

2 Joan. I, 51.

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