CHAPITRE XXI
l-APOCAI.YPSE DE SAINT JEAN
Ce fui dans l'exil que Jean eut la célèbre vision de l'Apocalypse.
« Jean, votre frère, écrit-il en tête de ce beau livre, moi qui ai part à la tribulation, et au règne et à la patience de Jésus-Christ, j'ai été dans l'ile de Patnios pour la parole de Dieu et pour le témoignage que j'ai rendu à Jésus.
« Un jour de dimanche je fus ravi en esprit, et j'entendis une voix éclatante comme une trompette ' , »
C'était la voix solennelle des révélations divines, et nous touchons ici à la plus étonnante merveille de cette histoire.
' Ego Joannes frater vester , et particeps in tribulatione , et in regno et patientiâ in Christo Jesu, fui in insulâ quœ appeliatur Patnios propter Verbum Dei et testimonium Jesu.
Fui in spiritu in Dominicâ die , et audivi post me voceiu niagnam tanquam iubse. Apoc. i, 9, 10.
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A une très-petite dislance du port de la Scala et de l'ancienne ville de Patmos, on gravit, par une chaussée rapide et malaisée, la montagne de Saint- Jean; ayant passé l'École hellénique, construite il y a deux siècles sur le rocher lui même, et oii des maîtres renommés attiraient alors les nombreux étudiants de la Grèce continentale et des îles, on arrive à une grotte que les insulaires appellent la Grotte de l'Apocalypse. C'est une grande cellule formée par les excavations naturelles de la montagne, couverte par la voûte crevassée du rocher, et dans laquelle on remarque la trace d'un ruisseau qui sortait de la pierre , comme on représente la demeure des premiers anachorètes. Saint Christodule, fondateur du couvent de Patmos, en a fait une chapelle dont le templon, ou portique, est orné de vieilles peintures représentant des scènes de l'Apocalypse.
C'est là, en effet, que , selon le récit manuscrit de Nicétas, archevêque de Thessalonique, saint Jean vit les mystères du royaume des cieux. Il s'y prépara, dit-il, par le jeûne, le silence et la prière. Après dix jours de recueillement une voix descendit du ciel, l'extase sainte commença, Jésus- Christ apparut aux yeux de son ami, et Jean fut transporté dans la puissance de Dieu.
L'Apocalypse de saint Jean est bien de la même main et du même auteur que l'Évangile. Sans doute elle en diffère, et doit en différer en quelques points, comme la prophétie diffère du récit, comme la vision diffère de l'action historique. Mais c'est partout la
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doctrine et le langage de Jean. Le fond dogmatique est la théologie de Jésus-Christ Dieu fait homme. Il est homme d'abord : c'est le lion de Juda, c'est le rejeton de Dacid. Il est Dieu, il s'appelle TAlpha et l'Oméga , le premier et le dernier, le commencement et la fin. Le Verbe de Dieu est le nom qu'il se donne lui-même. Comme dans l'Évangile, il est l'Agneau de Dieu qui ôte le péché, et l'Église est l'épouse qu'il lave de son sang. Comme dans l'Evangile, la grâce est représentée sous l'image de la source d'où jaillit l'eau de la vie. Les hébraïsmes, mêlés avec les formes grecques, y accusent également le pêcheur galiléen et le prêtre de Tlonie. Enfin la preuve externe de son authenticité laisse moins de doute encore; et l'Apocalypse a pris rang au nombre des livres canoniques de l'Église '.
Bossuet a sur ce livre des pages admirables, mais à peine égales à l'éloquence du sujet.
i Les écrivains des premiers siècles citent l'Apocalypse ou y font allusion. Polycarpe s'y réfère dans le chap. vi de sa lettre aux Philippiens. Papias y cherche un appui à ses idées millénaires ; et Andréas, écrivain du v*^ siècle citait une explication de lui sur l'Apocalypse, xii, 7 (Andrese Prœfat. ad Comment, in Apocalyps. )Sa.mi Justin, martyr, qui écrivait vers l'an 139, la cite positivement comme de Jean {Dicd.cum Tryphon.). D'après Eusèbe (Hist. eccl. III, xxvi), Méliton aurait écrit un commentaire sur l'Apocalypse. Les allusions à ce livre sont évidentes dans la lettre de TÉglise de Lyon aux Églises de l'Asie Mineure (Euseb. Hist. eccl. V, I.) Le témoignage d'Irénée {contra Hœres. IV, xx), de Clément d'Alexandrie {Stromat. VI, 66), de TertuUien (advers. Marcion. m, 54), et d'Origène (Voir Euseb. Hist. eccLVI, xxv), est sans aucune espèce d'équivoque sur l'authenticité de l'Apocalypse.
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« Ceux, écrit-il, qui ont le goût de la piété trouvent un attrait particulier dans cette révélation de saint Jean. Le seul nom de Jésus -Christ, dont elle est intitulée, inspire d'abord une sainte joie... C'est donc ici Jésus-Christ qu'il faut regarder comme le véritable prophète; et, si l'on est préparé à quelque chose de grand lorsqu'on ouvrant les anciennes prophéties on y voit d'abord dans le titre : les Visio7is d'Isaïe, fils (VAmos; les paroles de Jérémie, fils d^Helcias, et ainsi des autres, combien doit- on être plus touché lorsqu'on lit à la tête de ce livre : la Révélation de Jésus-Christ, Fils de Dieu?
« Tout répond à un si beau titre. Malgré les profondeurs de ce divin livre, on y ressent, en le lisant, une impression si douce, et tout ensemble si magnifique de la majesté de Dieu ; il y paraît des idées si hautes du mystère de Jésus-Christ, une si vive reconnaissance du peuple qu'il a racheté par son sang, de si nobles images de ses victoires et de son règne, avec des chants si merveilleux pour en célébrer les grandeurs, qu'il y a de quoi ravir le ciel et la terre. .
(( Toutes les beautés de l'Écriture sont ramassées dans ce livre. Tout ce qu'il y a de plus touchant, de plus vif, de plus majestueux dans la loi et dans les prophètes y reçoit un nouvel éclat, et repasse devant nos yeux pour nous remplir des consolations et des grâces de tous les siècles... Tous les hommes inspirés'de Dieu semblent y avoir apporté ce qu'ils ont de plus riche et de plus grand, pour y composer
le plus beau tableau qu'on pût jamais imaginer de la gloire de Jésus-Christ; et l'on dirait (jue, pour écrire ce livre admirable, Jean a reçu l'esprit de tous les prophètes.
(( Ajoutons à tant de merveilles celle qui surpasse toutes les autres : je veux dire le bonheur d'entendre parler et de voir agir Jésus-Christ ressuscité. L'Apocalypse est l'Évangile de Jésus-Christ ressuscité commençant à exercer la toute-puissance que son Père lui a donnée dans le ciel et sur la terre '. »
Mais ce fut avant tous et par-dessus tout l'apôtre qui fut comblé de cette joie d'entendre et de revoir son Maître glorieux. 11 y avait plus de quarante ans qu'il ne vivait que de lui, mais il vivait loin de lui. Le Seigneur avait dit : « Je veux que celui-ci demeure en moi jusqu'à ce que je vienne! » Jean demeurait toujours, Jean attendait toujours : l'ami ne venait point. « Quel supplice! s'écrie encore Bossuet en un autre endroit. 0 divin Sauveur, votre amour est trop sévère pour lui ! » N'est-ce point cruel que celui qui vous aime davantage attende plus que les autres le bonheur de vous voir tel que vous êtes, face à face?
Jésus le consola. Paul avait déjà eu la joie de voir son Maître glorieusement régnant dans le troisième ciel. Ce ciel s'ouvrit pour Jean : il y reconnut Jésus! Dominus est! c'est le Christ! Mais maintenant
1 Bossuet sur l'Apocalypse, Préface.
quelle gloire! Quels concerts! quelle joie! Il le contemple; ce n'est plus le supplicié, c'est le prince : il porte la couronne. C'est le grand prêtre : il est vêtu de la robe flottante et de la ceinture d'or. C'est le Verbe : sa parole est perçante comme un glaive, et forte contre l'airain. C'est l'Éternel enfin; car les cheveux de sa tête sont blancs comme la neige, en même temps que son visage resplendit de l'éclat du soleil à son midi; beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, alpha et oméga, principe et fin dernière : la mort seule sera capable de nous donner l'idée de ce que fut pour saint Jean cette manifestation de ce qui seul fut aimé , de ce qui seul est aimable; et, s'il est vrai qu'il faut de l'admiration et de l'adoration dans l'amour, quelle flamme n'alluma point dans ce cœur toujours jeune l'apparition souhaitée de Celui qu'il avait vu mourir sur une croix, et qu'il retrouvait souverain dans son royaume descieux : Ego Joannes socius in trihulatione , inregno Christi! Par ces dernières paroles, saint Jean semble indiquer que l'ancienne prière de sa mère avait été exaucée, et qu'il avait obtenu cette place glorieuse à la droite du Roi des cieux, que Salomé avait autrefois demandée pour lui, dans l'Évangile.
Mais il n'y a que Jean qui puisse dire ces choses :
« Je me tournai et je vis, entre sept chandeliers
d'or, quelqu'un qui ressemblait au Fils de l'homme.
Il traînait une longue robe, et il était ceint sous les
mamelles d'une ceinture d'or.
« Sa tête et ses cheveux étaient blancs comme la
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laine éclatante et la neige, et ses yeux paraissaient eomme la flamme ardente.
« Ses pieds étaient fermes et lumineux comme l'airain qui sort de la fournaise, et sa voix ressemblait au bruit des grandes eaux.
« Il avait sept étoiles en sa main droite; de sa bouche sortait un glaive (image de sa parole), et son visage était beau comme l'éclat du midi.
« Dès que je le vis, je tombai à ses pieds comme frappé de mort. Mais il mit sa main droite sur moi en disant : Ne crains rien, je suis le premier et le dernier.
« Je suis celui qui vis. J'ai été mort; mais je suis vivant dans les siècles des siècles.
« Je suis l'Alpha et l'Oméga, le commencement et la fin, Celui qui est, qui était, et qui doit venir, le Tout-Puissant.
« Écris donc les choses que tu as vues, celles qui sont, et celles qui doivent arriver ensuite '. »
Jusqu'ici, remarque Bossuet, saint Jean a seulement comme ouvert le théâtre, et préparé les esprits à ce qu'on doit voir.
1 Gonversus sum et vidi... in medio septem candelabrorum aureorum, similem Filio hominis, vestitum podere et prsecinctum ad mamillas zona aureâ. Caput autem ejus et capilli erant candidi tanquam lana alba, et tanquam nix, et oculi ejus tanquam flamma ignis.
... Et cùm vidissem eum, cecidi ad pedes ejus tanquam mortuus. Et posait dexteram suam super me dicens : Noli timere, ego sum primus et novissimus.
Et vivus, et fui mortuus, et ecce sura vivens in sa^cula saeculorum ; et habeo claves mortis et inferni... Apoc. i, 12, 19 et 8.
Ce serait singulièrement rétrécir l'Apocalypse que d'y voir uniquement les consolations que Dieu ménage à son apôtre. Le Révélateur est venu pour de plus grands desseins ; et c'est par sa portée morale, prophétique et mystique que ce livre est un livre sublime. Trois parties le composent: d'abord les avertissements , puis \es prédictions ^ enfin les perspectives et les promesses célestes : ce sont comme les trois actes de ce drame universel où Dieu a le premier rôle, où toutes les destinées de ce monde et de l'autre s'agitent sous sa main , et dont l'action, s'ouvrant dans une île obscure, se poursuit à travers la création entière, et se dénoue dans le ciel.
Toutefois les premières scènes n'embrassent pas cette étendue : il ne s'agit encore que de l'Église de la terre. De tous les maux de l'exil, le plus grave, pour saint Jean , c'était son éloignement de ces jeunes colonies qu'il venait de fonder en la foi de Jésus. « Je reviendrai, leur répète-t-il au nom de Jésus-Christ, voici que je reviens, tenez bon jusqu'à ce que je vienne! Veniam tibi cita, tenete donec veniam! » En attendant, chacune de ces Églises, ses filles, passe devant ses yeux; et, dans leurs défaillances, leurs combats, leurs vertus, Jésus-Christ fait
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voira Jean les vertus, les coml)als, les tristesses futures de l'Église universelle.
L'image (jue Jean nous oiïre des chr^Mient(''S d'Asie est celle d'une société aux prises avec le péril, dans une vaste révolution de mœurs et de doctrines. L'Église entrait dès lors dans cette existence perpétuellement mourante et cependant immortelle qui est le trait le plus divin de son histoire. A Smyrne, les Juifs l'inquiètent; à Pergame, les écoles s'insurgent contre sa foi ; à Thyatire, une femme qui se dit prophétesse, une nouvelle Jézabel, prêche de parole et d'exemple la morale toujours neuve de la libre existence; à Philadelphie enfin, la synagogue de Satan s'élève au-dessus de l'Église de Jésus.
Cependant, d'un autre côté, la religion voit chanceler ses plus fermes appuis. Aux premiers enthousiasmes de toute œuvre qui commence, on voit déjà succéder cette seconde période d'abattement ou de tiédeur qui menacerait de tout perdre, si l'Église ne possédait en elle le principe d'un rajeunissement éternel. Les anges des Églises, comme Jean nomme les évêques, fléchissent dans leur courage. L'ange d'Éphèse lui-même a senti se refroidir sa charité première. L'ange de Thyatire n'a pas su résister avec assez de force aux oppositions d'une femme suscitée pour la ruine de son peuple; l'ange de Sardes n'a plus de la vie que le nom. Celui de Laodicée s'est attiédi à l'heure ardente des combats. Il est temps que Dieu lui-même descende dans l'arène, et défende son épouse par le glaive de sa parole, ainsi
qu'il le déclare. C'est le sujet de toute cette première partie que Bossuet appelle celle des Avertissements.
Mais la parole de Dieu est un glaive qui guérit les blessures qu'il fait; à travers le feu consumant de la sainte colère, on sent couler cette douce onction de Jésus-Christ, dont le cœur semble passer tout entier par les lèvres de l'apôtre de l'amour :
(( Tu es pauvre, dit-il à l'évêque de Laodicée, tu es pauvre, misérable, aveugle, dénudé, mais j'ai de l'or éprouvé par une flamme pure : je t'en vendrai, si tu veux, et tu deviendras riche. J'ai des vêtements blancs, tu pourras t'en revêtir et en couvrir ta honte. J'ai un baume pour la vue : tu en oindras tes yeux, et tu verras la lumière. Car ceux que je reprends et que je châtie de la sorte , ce sont ceuxlà que j'aime. Reprends courage. Repens-toi. Je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu'un veut entendre ma voix et m'ouvrir, j'entrerai dans sa maison, je souperai avec lui, il soupera avec moi; et, quand il sera vainqueur dans le combat de la vie, je le ferai asseoir sur mon trône, près de moi, comme moi-même je fus vainqueur, et je montai ensuite sur le trône de mon Père ' . »
1 Nescis quia tu es miser , et miserabilis, et pauper, et cœcus, et nudus.
Suadeo tibi emere à me aurum ignitum probatum ut lociiples fias , et vestimentis albis induaris, et collyrio inunge oculos tuos ut videas.
Ego, quoo amo, arguo et castigo, etc. Apoc. m, 17-21 .
i;aim>ti{|{ saint .iivW i?:;
('opondant co n'étaient ciM-tes [)as dos hommes de [)Gn de foi (jue les hommes désignés ici par le prophète. Nous en connaissons quelques-uns, et l'histoiie, ici encore, prête à la révélation une grande Inmière.
Cet ange de l'Église d'Éphèse un instant abattu, c'était ce brave Timothée, dont bientôt la charité ira jusqu'au martyre.
Cet ange de l'Église de Smyrne, on le retrouve aussi dans l'illustre Polycarpe, dont nous lirons plus loin le long apostolat; et ces Juifs que Jean montre acharnés à sa perte, nous les reverrons attisant le biÀcher où montera un jour le saint vieillard.
Saint Jean nomme Antipas, « témoin fidèle de Jésus, dans cette ville de Pergame , capitale de Satan, » ainsi qu'il la désigne; et nous savons qu'en effet, la foule des étudiants avait trouvé heureux d'infliger à ce chrétien, Juif de nom et de race, un supplice classique en l'enfermant, comme fit le tyran Phalaris, dans un taureau d'airain duquel on embrasait les flancs.
Enfin cet ange terrestre de l'Église de Philadelphie, qui, « tout faible qu'il était, avait gardé la parole de Dieu devant les tyrans, et était devenu une colonne du temple, » n'est-il pas reconnaissable par toutes ces vertus, dans la lettre qu'Ignace ne tardera pas à écrire aux Philadelphiens : « En voyant votre évêque, j'ai compris que, s'il avait été promu au ministère de la communion chrétienne, ce n'était ni par lui-même, ni par l'action des
hommes, ni par la vaine gloire, mais par la dilection de Jésus- Christ et de Dieu le Père, dans les conseils d'une bonté qui me fait trembler pour moi. Il marche dans les commandements du Seigneur, et la justice règle les mouvements de son âme comme les cordes d'une harpe. Le prêtre Zacharie ne fut pas autrefois plus irréprochable que lui. ))
Il y avait donc là d'héroïques courages et de saintes vertus; mais les temps étaient mauvais. Or ce que Jean voulait apprendre aux hommes de l'avenir dans ces avertissements, c'est que, dans tous les combats qu'on soutient pour l'Église, il ne faut point s'abattre; que nous ne sommes pas seuls, que Dieu nous encourage, et qu'au-dessus de ce bruit de bataille et de tempête, il faut prêter l'oreille à la voix qui nous crie : « Ne crains rien, reste fidèle, tiens bon jusqu'à la mort, et je te donnerai la couronne de vie. »
Après avoir reçu la révélation des âmes, dont il était le père, et entendu les avertissements du Seigneur aux anges des Églises, Jean vit l'horizon céleste s'élargir devant lui. Les lois divines de la providence générale dans le gouvernement des peuples se déroulèrent à ses yeux , et le prophète entra dans la politique de Dieu.
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Or il n'y a rien de plus grand (jue les principes qu'elle pose, et il n'y a rien de plus clair que l'application exacte qu'elle en fait aux deux révolutions qu'elle annonce dans le monde.
La première vérité qui fui montrée à saint Jean, c'est l'action divine souveraine dans l'histoire. Que le débat s'agite avec les stoïciens et avec les cérinthiens, comme du temps de saint .Tean; qu'il se pose, comme aujourd'hui, entre le spiritualisme et le matérialisme, l'éternelle question c'est de savoir si l'avenir suprême, définitif, appartient aux forts et aux habiles; si, pour être grand, il peut suffire d'être heureux ; si le dernier mot des choses est dans leur succès; si enfin le droit et le devoir ne sont que de belles fictions, ou si ces deux grands mots sont aussi de grandes choses dont la sanction finale repose aux mains de Dieu. A ces problèmes le prophète reçut une solution. A la politique humaine, infirme ou insidieuse, l'Apocalypse oppose la politique divine, puissante mais patiente, certaine de son but, regardant l'homme qui s'agite tandis que Dieu le mène, secouant par instants les trônes des rois, qui se cachent d'effroi, et tenant suspendue la coupe de ses fléaux sur la tête des empires enivrés de domination, de gloire et de volupté.
C'est la première réponse : il y en a une autre qui complète celle ci. (7est que Dieu fait ici-bas toutes choses pour l'Eglise; qu'il n'y a qu'un intérêt pour lui ; celui des âmes; qu'il n'y a qu'un combat : celui du bien contre le mal, symbolisé par celui de cette
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femme, belle comme la lumière, foulant la lune aux pieds et couronnée d'étoiles, qui est la religion, contre le dragon , dont la rage ne cesse de circonvenir les enfants que met aux jours cette mère immortelle. Que les esprits curieux de haute philosophie étudient l'Apocalypse à ce point de vue : il n'y en a pas de plus sûre et de plus belle que celle-là.
La vision de saint Jean lui montra cette sagesse appliquée aux grands événements de l'avenir de l'Église et du monde.
Quels sont ces événements? Quand furent- ils accomplis, ou quand le seront- ils? Assurément ici l'ombre se mêle à la lumière; l'Apocalypse est encore, en un grand nombre d'endroits, le livre fermé de sept sceaux ; les allégories de cette langue orientale recèlent bien des mystères qui font et qui feront la dispute des docteurs et des mystiques. « L'avenir, remarque Bossuet, se trouve presque toujours bien autrement que nous ne pensons, et les choses même que Dieu en a révélé arrivent par des manières que nous n'aurions jamais prévues. Qu'on ne me demande donc rien de cet avenir. Pour ce qui est du sens immédiat, que je regarde comme accompli , on ne peut douter qu'il ne soit utile de le rechercher ^ »
Ainsi l'obscurité de certaines prophéties ne saurait autoriser à les négliger toutes. Quelques-unes sont claires, et c'est ainsi qu'on voit au-dessus de ces
1 Bossuet, Préf.sur l'Apocalypse, xv.
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ombres briller deux faits immenses, dont Jean fut le prophète, et dont nous sommes témoins.
Le premier événement est la réprobation et la chute finale de l'empire romain. C'était pourtant l'épocfue où l'astre de Rome semblait jeter son plus brillant éclat. Aucun regard mortel n'eût pu aperce voir Alaric et les barbares. Jean les voiÇ. Quelle étrange apparition des siècles, et combien le prophète laisse loin derrière lui les deux grands historiens dont l'un venait de s'éteindre, et dont l'autre s'élevait dans une renommée sans égale! TiteLive, racontant le passé de sa patrie, n'avait vu que sa gloire; Tacite, après lui, peintre du siècle présent, en dévoilait les vices. L'historien de l'avenir c'était cet exilé , jetant , de son rocher solitaire de Patmos, d'irréfragables arrêts sur la Rome de Domitien, et racontant la ruine de la ville éternelle, « Cette nouvelle Babylone, cette cité qui dresse comme sept tètes superbes ses sept collines illustres, celte mère toute remplie d'impuretés et de luxure, revêtue de la pourpre comme il convient aux reines, portant écrit sur son front son nom mystérieux; riche de l'or du monde, couverte de pierreries, tenant la coupe de l'orgie, ivre du sang des martyrs et des saints de Jésus; la grande ville enfin qui possède l'empire sur les rois de la terre ' , » il n'y a pas à s'y méprendre : c'est bien le portrait de Rome, et c'est la lamentable histoire de sa ruine que dictait
1 Apoc. XVII , 3 et sq. ; xvill. 2 et sq.
l'ange de Patmos quand, trois siècles d'avance, il criait avec force :
(( Cecidit, cecidit Bahylon magna. Elle est tombée, elle est tombée la grande Babylone, Sortez de son enceinte, ô vous qui êtes mon peuple, pour ne pas tremper- dans ses crimes et ne pas souffrir de ses maux. Dans un même jour viendront sur elle la mort, le deuil, la famine; le feu l'embrasera, et les rois qui ont vécu avec elle dans les délices pleureront en voyant la fumée de l'incendie. Les pilotes, les trafiquants et les navigateurs qui fréquentaient la mer se sont arrêtés au loin, et, regardant le lieu de l'embrasement immense, ils se sont dit : Quelle ville fut jamais semblable à cette grande ville ' ? »
1 Apoc. XVIII, 1 et sq.
De telles prophéties survenant parmi les triomphes de Rome , et tombant au sein des fêtes de la Grèce enivrée , soulevaient des colères et des éclats de rire dont l'écho se retrouve dans la satire du temps : Le Patriote, ou le Catéchumène , que nous avons déjà citée.
« Comment va le monde? demandait un chrétien.
« — Tout est bien , tout sera bien , répondait le païen. »
« Les chrétiens branlent la tête et froncent le sourcil : « Non, disent-ils, la pairie est menacée de grands maux! >■> Et, débitant aussitôt mille choses charmantes , ils parlent de révolutions , de grands troubles, de bouleversements près de fondre sur la ville, et d'armées impuissantes, et d'ennemis vainqueurs. »
A ce tableau , le patriote, c'est le nom que le païen se donne, déclare qu'il ne se contient plus , il bouillonne de colère : « 0 les plus misérables des hommes , s'écriait-il , assez d'impertinences ! C'est trop longtemps braver ces hommes au cœur de lion, qui portent le casque et la lance, et ne respirent en leur âme que la flamme des combats. Ne craignez-vous pas que les malheurs dont vous nous menacez ne se retournent contre vous qui osez faire ainsi mépris de la patrie? »
L'APOTIUÎ SAINT JEAN 479
Les Visigoths se chargèrent d'accomplir à la lettre la prophétie de saint Jean ^ Selon qu'il l'avait prédit, il y eut des élus qui, par horreur des péchés et par crainte des malheurs de cette Rome infidèle, sortirent de son enceinte et se jetèrent sur les navires, d'où ils purent voir la flamme qui dévorait les maisons de la ville maudite. Les uns s'enfuirent en Afrique, et y trouvèrent Augustin, qui préparait le livre de la Cité de Dieu. C'était l'histoire de l'accomplisssement de l'Apocalypse, et le développement éloquent de la politique de Dieu ^ Les autres se réfugièrent auprès de saint Jérôme, qui, caché et pleu-
« Hommes en Tair, disait-il , dans quelles régions nuageuses avez-vous vu ces choses? Si telle est la lumière de vos prophéties , votre grossière ignorance vous a trompés deux fois. Inventions de bonnes femmes, contes de nourrices que tout cela ! Est-ce que vous pouvez connaître les choses à venir? Non , ces choses ne sont point, et ne seront jamais. Vous êtes le jouet de vos songes, vous ne vous plaisez que dans le mal, vous souffrez de nos bonheurs , vous les avez en horreur ; et le beau profit que vous faites en nous souhaitant de tels maux! Finissez-en, de grâce, avec ces folles rêveries, avec ces divinations, et ces desseins pervers, ou sinon tremblez qu'un dieu ne vous fasse payer cher le crime de vos imprécations contre votre patrie, et les paroles par lesquelles vous la déshonorez. »
A la fin, comme contraste, le pamphlet fait survenir un brave homme essouflé , annonçant pompeusement que les Perses étaient vaincus, que Suse venait d'être soumise, que l'Arabie entière serait traînée en triomphe. C'était la réfutation des prophéties sinistres , et il ne restait plus qu à rendre grâces aux dieux, en laissant dire les fous.
1 V., sur la prise de Rome par Alaric, Zozim. Hist. lib. V, p. 105 ; Basilese. — S. Hieronym. ad Princ. Epitaph. Marc. Epistol. XVI, nxmc xcvi.
2 S. August. de Civitate Bel lib. XX, integr.
rant dans sa grotte de Bethléhem, lisait alors les lugubres Visions d'Ezéchiel. Les entendant raconter les désastres de la patrie, il se rappela les paroles de l'apôtre inspiré, et, laissant là son prophète, il s'écria comme l'ange de l'Apocalypse : « Factum est, c'est fait! Babylone est tombée; Rome est prise, pillée , ravagée par la flamme, et devenue le sépulcre de ses propres enfants. La lumière de l'univers est éteinte, la tête de l'empire est coupée, c'est le monde tout entier qui périt dans une ville '. »
iMais, ainsi qu'on l'a dit, Dieu n'efface que pour écrire; et un second événement non moins grand, plus heureux, fut montré à saint Jean.
« Ce n'est pas la chute de Rome , a observé Bossuet, ni de l'empire idolâtre et persécuteur, que Jésus-Christ veut découvrir principalement au prophète; c'est, dans la chute de cet empire, celle de r'idolâtrie, et, avec la ruine de l'empire de Satan, le parfait établissement du règne de Jésus-Christ et de son Éghse.
« Jésus-Christ avait dit : « Maintenant le monde va être jugé; maintenant le prince de ce monde va être chassé dehors; et, lorsque j'aurai été élevé de terre, je tirerai tout à moi -. » L'accomplissement de cette parole de Notre-Seigneur, si soigneusement remarquée par saint Jean, a fait le vrai sujet de son Apo-
1 S Hieronym. Proemium in lih. I el III. Ezech.
2 Joun. XII, 31-32.
L'APUTKH SAINT JHAN i81
calypse. On y voit les combats du diable et de ses anges contre l'Église naissante. Leurs efforts sont inutiles, leurs prestiges découverts, le dragon est enchaîné, le prince du monde est vaincu ; le démon avec la bête, avec le faux prophète, sont jetés dans un étang de soufre et de feu pour y être tourmentés aux siècles des siècles ^
« De l'autre côté, dans le même temps, on voit Jésus-Christ vainqueur, et tous les royaumes du monde composant le sien. Ainsi il attire à lui tout le monde ; et ses martyrs s'asseoient afin de juger le mondée »
Le concile de Nicée donna une grande image de ce triomphe du Christ. « Pour la première fois depuis les jours de Moïse, émancipateur de l'homme au milieu des nations esclaves de l'ignorance et de la force, se renouvela la manifestation divine du Sinaï. Comme autour du camp des Hébreux, les idoles étaient debout autour du concile de Nicée, lorsque les interprètes de la nouvelle loi proclamèrent la suprême vérité du monde : l'unité de Dieu et la divinité de Jésus. Arius fut condamné. Les fables des prêtres qui avaient caché le principe vivant, les mystères dans lesquels les philosophes l'avaient enveloppé, s'évanouirent. Le voile du sanctuaire fut déchiré avec la croix du Christ; l'homme vit Dieu face à face. Alors fut composé ce Symbole
1 Apoc. XIX, 20; xx, 9, 10.
2 Bossuet, l'Apocalypse, ch. m, p. 130.
i82 L'APOTRE SAINT JEAN
que les chrétiens répètent, après quinze siècles, sur toute la suface du globe \ » Là siégèrent en ce jour « ceux qui avaient souffert pour le témoignage de Jésus, et le jugement leur fut donné'-». Les Pères du concile purent chanter ensemble le cantique de Moïse : « Vos ouvrages sont grands et admirables, ô Seigneur Dieu tout-puissant! 0 Roi des siècles, vos voies sont justes et véritables ! Qui ne vous craindra, Seigneur, et qui ne glorifiera votre nom? Car vous seul êtes miséricordieux, et toutes les nations viendront, et se prosterneront en votre présence , parce que vos jugements se sont manifestés ■'.»
Mais le triomphe suprême de l'Église n'est pas dans ce monde. Dans une dernière partie du livre sont dévoilées les gloires de l'éternité après celles du temps ; le ciel s'ouvre devant saint Jean pour la troisième fois. Ce n'est plus de l'Église d'Asie, ni de l'empire romain, qu'il s'agit désormais. Le dernier acte du drame se dénoue dans le sein de Dieu :
1 Chateaubriand, Étud. historiq., 2" Disc.
2 Et vidisedes, et sederunt super eas, et judicium datum est illis... qui non adoraverunt bestiain propter testimonium Jesu et propter verbum Dei. Apoc. xx, 4.
3 Yidi... eos qui vicerunt bestiara... habentes citharas Dei : Et Gantantes canticuin Moysi servi Dei et canticum Agni ,
dicentes : Magna et mirabilia sunt opéra tua, Domine Deus omnipoteris; justae et verse sunt viae tuas, Rex sseculorum.
« Je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre; car le premier ciel et la première terre avaient disparu, et la mer n'était plus.
« Et moi, Jean, je vis descendre du ciel la sainte cité, la nouvelle Jérusalem qui vient de Dieu, ornée comme l'épouse qui s'est parée pour son époux.
« Et j'entendis une voix forte sortir du trône, et disant : Voici la tente de Dieu avec les hommes, et il demeurera avec eux. Ils seront son peuple, et Dieu au milieu d'eux sera leur Dieu.
(( Dieu essuiera toute larme de leurs yeux; et il n'y aura plus ni mort, ni cris, ni douleur, parce que les premières choses sont passées.
« Alors celui qui était assis sur le trône dit : Voici que je vais faire toutes choses nouvelles...
(( Et il me dit encore : C'est fait! Je suis l'Alpha et l'Oméga, le principe et la fin. Je désaltérerai à la source d'eau vive tout être qui a soif.
(( Celui qui sera vainqueur héritera de ces choses, et je serai son Dieu , et il sera mon fils ^ . y)
La palingénésie universelle du monde remplit l'autre chapitre. La Jérusalem nouvelle s'élève du désert, brillante de clarté. Le fleuve de la vie y coule, pur comme le cristal; et^ au lieu qu'ici-bas nous marchons dans la mort, l'arbre de vie ombrage
Quis non timebit te, Domine, et magnificabit nomen tuum? Quia solus pins es, quoniam omnes gentes venient, et adorabunt in conspectu tuo , quoniam judicia tua manifesta ount. Apoc. x\, 2, 3, 4.
1 Apoc. XXI, 1 et sq.
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les nouvelles nations, qu'il nourrit de ses fruits sans cesse renaissants. Il n'y a plus de nuit, il n'y a plus de ténèbres; le soleil lui-même n'a que faire dans ce lieu de l'immortelle splendeur, que Dieu remplit de lumière, et dont il est le centre ^ C'est la beauté radieuse, c'est la pureté sans tache; rien de souillé ne saurait entrer dans ce séjour, où le mal n'a pas de place. Le temps lui-même n'est plus, et le règne des élus ne connaît pas de fin. « L'Esprit et l'Épouse se crient l'un à l'autre : Venez! » Car, dit sainte Thérèse, ce qui précède sur la terre n'était que fiançailles. Ici est le mariage de l'âme avec Dieu.
L'espérance a eu raison : tous les rêves se réalisent, tous les vœux sont comblés; et, se portant lui-même pour garant de ces promesses, Jean le prophète ajoute : « Moi, Jean, ai vu ces choses, je les ai entendues; après quoi je me mis aux pieds de l'ange qui venait de me les montrer, et je l'adorai! »
Adorer! n'est-ce pas ce qu'on est tenté de faire quand on a lu ces pages? « Heureux celui qui garde la prophétie de ce livre, » répète l'apôtre à deux
1 « L'âme ne sort plus de ce centre, disait sainte Thérèse, et rien ne trouble plus sa paix. Ici est le mariage de l'âme avec Dieu ; ce qui précède n'était que fiançailles. Les visites de Dieu passaient vite : ici celte faveur dure toujours. Toujours la vie bouillonne et coule , et se répand sur les demeures de l'âme. Cette demeure centrale est le lieu du divin soleil, où habite le grand Dieu..., Dieu étant ce divin soleil qui est et qui demeure toujours au centre de l'âme, fécondée par sa douce et vivifiante chaleur. » (Sainte Thérèse, Château de l'âme, vue demeure, ch. I.)
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fois. Tleureux celui qui croit (ju'ici-bas Dieu nous mène. Heureux celui qui espère que là-haut Dieu lui-même sera notre récompense.
Voilà le ciel nouveau, effaçant tout ce qu'on en avait dit jusqu'alors. Il y avait quatre mille ans que nous rêvions du ciel. Tous les regards montaient là; mais, ne le pouvant entrevoir, les hommes s'en étaient fait des idées incomplètes, très-souvent erronées : l'œil n'avait point vu, Toreillo n'avait point ouï, le cœur n'avait pas senti ce que Dieu préparait aux âmes qu'il avait chéries. Homère y avait mis les jeux et les combats; Platon y avait mis la sagesse et la beauté; Pythagore y plaçait les sphères harmonieuses; Cicéron y retrouvait la gloire et la patrie dans un songe fameux; Virgile venait d'y mettre la lumière et la vertu : mais, si beau que cela fût, cela ressemblait à la terre; ce n'était pas le ciel, parce que ce n'était pas la présence et la vision de Dieu.
ce Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes ; il demeurera avec eux! » Le premier qui vit cela vit la béatitude, la seule digne de Dieu et la seule digne de ihomme; car l'infini commença à lui apparaître. « Qu'ai -je voulu. Seigneur, et qu'ai -je cherché au ciel et sur la terre, sinon vous? » demandait le Psalmiste. Et nous-mêmes, que cherchons- •nous dans ce qui brille et fuit, sinon le divin Bien, qui se dérobe ici-bas à nos embrassements? « Mais je serai rassasié, Seigneur, quand votre gloire me sera apparue, » disait encore le prophète. C'est cette plénitude que révèle l'Apocalypse, où l'homme et
Dieu se rencontrent dans une société indissoluble et parfaite.
Immense société , multitude innombrable faite de toute tribu, de toute race, de toute langue! L'Elysée des païens est le séjour exclusif des héros et des rois; et quels autres, en effet, voyez- vous errer dans les prairies élyséennes, dans les champs d'asphodèle? Le vrai ciel, le ciel de Jean, s'ouvre à de plus nombreux comme à de plus grands vainqueurs ; car les couronnes d'étoiles sont le prix de la sainteté. Jusqu'ici les passions, les besoins, et dès lors les souffrances de la terre , suivaient les âmes païennes dans leur ciel attristé : rien n'attriste les cœurs qui s'abreuvent de la vie aux sources intarissables de l'Agneau et de Dieu. Enfin, dans l'Elysée, tout le bonheur expirait dans un oubli fatal. Le Léthé ne coule pas dans le paradis de saint Jean; là ne monte ni la mort ni la séparation , et les affections en Dieu dureront autant que lui.
Telle sera la beauté, telle sera l'unité, telle sera l'immensité, telle sera l'éternité de la demeure vivante que rÉcriture appelle la Jérusalem céleste. Elle est illuminée de « la lumière de l'Agneau » , comme saint Jean dit encore, c'est l'Agneau immolé dès le commencement du monde. » Hier c'était l'agneau, victime figurative, que les Juifs se partageaient dans le festin de Pâque. Aujourd'hui, icibas, c'est l'Agneau que Jean renconire sur le bord du Jourdain, et qu'il mange à la Cène : Ecce Agmis Deif Demain, ce sera l'Agneau glorifié, triomphant
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sur l'autel éternel où le chante toute langue : il n'y a pas de plus large synthèse que celle-là \
Saint Jean avait écrit dans son Apocalypse : « Je dénonce à tous ceux qui entendent les paroles de cette prophétie que, si quelqu'un y ajoute quelque chose, Dieu le frappera des plaies marquées en ce livre. El , si quelqu'un retranche quelque parole du livre de cette prophétie, Dieu l'effacera du livre de la vie ^»
En dépit de ces anathèmes, l'Apocalypse de Jean subit plusieurs sortes de contrefaçons et de travestissements. Il y eut l'Apocalypse prétendue de saint Pierre, qui pendant un certain temps obtint quelque
1 Ceux-là ont pu en avoir quelque image qui ont vu, à Saint- Bavon de Gand, la scène de l'Agneau mysticfue, dans l'admirable peinture que Van Eyck en a faite. L'Agneau est sur l'autel , la flamme sainte dans le regard , dans l'attitude d'une victime, mais de la victime divine. 11 ne souffre plus, il règne. Les anges l'adorent à genoux, les vieillards l'encensent, les vierges lui chantent leur hymne : l'allégresse est sur les fronts, V Alléluia retentit sur les harpes sacrées. La Jérusalem céleste montre ses tours de diamants et ses murailles de saphir. La croix y apparaît, maîtresse comme un sceptre, l'autel y semble un trône. Le sang qui coule de l'Agneau est un sang glorieux : une fontaine jaillit en sept jets étincelants. Il est écrit au bas que c'est la source de la vie. La vie c'est l'Agneau lui-même comme il est dit aussi : Jésus viia. Elle déborde de toutes parts. Une moisson de fleurs jaillit sous cette rosée. Le paradis en est rempli d'éclat et de jeunesse. Jean, près de l'autel, contemple l'Agneau transfiguré; et au premier plan deux groupes , le regard ébloui en présence du mystère, représentent notre monde , le monde de l'espérance , tandis qu'au-dessus de tout, le Saint-Esprit rayonne dans un ciel sans fin.
2 Apoc. XXII , 18, 19.
crédit. Il y eut le Ravissement de saint Paul au troisième ciel, qui fut composé et célébré par les gnostiques. Cérinthe lui-même avait fait une Apocalypse en concurrence avec celle du saint apôtre. Enfin on vit paraître l'Apocalypse apocryphe de saint Thomas et de saint Etienne, rejetées l'une et l'autre par le pape saint Gélase. C'était surtout le génie vaporeux de l'Orient qui aimait à se nourrir de ces rêveries mystiques; et l'on ne sait pas assez quel péril l'illuminisme de cette première époque fit courir à la foi. Les menaces de saint Jean avaient pour but de défendre la raison égarée contre ses propres excès, en leur opposant comme rempart la sacrée barrière de l'Évangile.
Saint Jean ne demeura pas longtemps dans l'île de Patmos après cette révélation. Des nouvelles venues de Rome apprirent que Domitien venait d'expier ses crimes, le 15 septembre de l'année 96. On apprit en même temps l'avènement de Nerva, dont un des premiers actes fut de rappeler les bannis que l'on avait condamnés pour cause ô^impiété. C'est ainsi que Dion Cassius désigne le christianisme, qu'il ne connaissait pas.
Saint Jean quitta Patmos'. On a représenté la foule des insulaires, attristés de ce départ, se jetant aux pieds de l'apôtre, et lui disant avec larmes : « Bon maître, nous sommes encore trop faibles dans
1 Euseb, Hist. Eccl. lib. III, cap. xv, xvii.
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la foi, restez avec nous, ne nous abandonnez pas^ ou du moins laissez-nous quelqu'un de vos écrits qui nous affermisse dans la parole de Dieu \ Jean leur laissa son livre de rA[)ocalypse. Puis il leur dit adieu, et prit la mer pour s'en retourner à Éphèse. Il n'en avait été éloigné que deux ans.
1 Prochor, cap. xlv; Bihlioth. Pair., t. II.