CHAPITRE I
L'hépatoptose n'est pas seulement la « chute du foie », c'est la chute du foie, à la suite du relâchement de son appareil suspenseur. U ne suflit point, en effet, pour qu'on puisse employer ce terme, que le foie soit tout simplement abaissé, qu'il soit déplacé vers le bas, à la suite d’un épanchement pleural, par exemple, il faut encore qu'il soit mobile, ce qui ne saurait avoir lieu que lorsqu'il existe un certain relâchement de ses moyens de fixité. L'hépatoptose est donc caractérisée, en même temps, par l’abaissement et par la mobilité du foie. C'est à cette affection dont les cas, publiés un peu partout, se comptent encore, que les auteurs donnent le nom de « foie mobile », « foie flottant », « hepar migrans », etc.
Nous laisserons donc complètement de côté l'étude de l’abaissement du foie survenant comme épiphénomène au cours d’une autre affection, pneumothorax, pleurésie simple ou purulente, kyste hydatique de la face convexe, ainsi que Frerichs en rapporte des exemples assez nombreux (1). Ces divers cas n’ont rien à voir avec l’hépatoptose proprement dite, et nous restreindrons notre travail à l'étude de ceux qui rentrent dans la définition que nous avons donnée plus haut.
On voit écrit partout, et partout répété, que la première observation du foie mobile est celle que Cantani a publiée en 1866 (2). Or, 112 ans auparavant, en 1754, Heister publiait avec tous les détails désirables, en l’accompagnant même d’un excellent dessin, la relation d’une autopsie au cours de laquelle il avait rencontré un foie pré-
(1) FRERICHS. /raité pratique des maladies du foie. Trad. franç. Paris, 1877. (2) CANTANT. Ann. univ. di med. Milan, 1866, 373.
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sentant une situation telle qu'il est permis d'affirmer qu'il s'agissait bien là d'un cas d’hépatoptose. Nous avons reproduit ce dessin (fig. 16, p. 142), car il est absolument typique, et qu'en outre, il est, croyons-nous, le seul qui ait jamais été publié. C’est donc une pièce de la plus grande valeur dans l'histoire d'une affection qu'on n'a pu que très exceptionnellement encore vérifier à l'autopsie. Voilà done la plus ancienne observation, et peut-être la plus importante (1).
L'observation de Cantani est la seconde. Elle fut suivie, de loin en loin, par une observation plus ou moins probante, plus où moins nette, parfois accompagnée d'intéressantes considérations, comme le cas de Léopold, qui servit de thème à quelques développements (2). Mais ce n'est qu'en 1876 que parut un travail d'ensemble de quelque importance, celui de Blet, qui résume les observations, au nombre d'une dizaine, publiées jusqu'à cette époque (3). L'histoire du « foie mobile » était encore bien vague. En 1882, Muller (4), qui déjà, en 1874, avait fait paraitre une observation, étudia quelques points de cette affection sans ajouter grand'chose à ce que l'on savait déjà. C'est Landau (5) qui, en 1885, dans un ouvrage auquel nous avons déjà rendu justice dans la partie anatomique de notre travail, a apporté à cette question le plus grand nombre de documents, d'observations et d’intelligentes études. Nous aurons maintes fois l'occasion de revenir sur cet ouvrage.
À peu près à la même époque, F. Glénard (6) publiait ses remarquables travaux sur l'entéroptose. À côté de considérations anatomiques très intéressantes et tout à fait neuves sur la statique intestinale, il montrait quelle importance il faut accorder, parmi les troubles de l'appareil digestif, à ces perturbations d'origine mécanique qui peuvent revêlir les aspects les plus variés. Malheureusement, il ne dit rien de l'hépatoptose considérée individuellement. Il l'a vue, certainement, dix-neuf fois sur quatre cents cas d'entéroptose, dit-il incidemment, mais comme les observations de ces cas nombreux ne sont pas publiés, comme, d'autre part, il ne s'occupe guère au cours de son étude que de la chute du paquet intestinal proprement dit, côlon ou intestin
d) HeiSTER. Acta physico-medica nature euriosorum, Nuremberg, 1754, X, p. 1-4. (2) C. L£oPoLD. Zur Lehre von der Wanderleber, Arekiv, . Gynæk. Berl., 1874, VII, 152-168.
3) BLET, Étude sur le Joie mobile. Th. Paris, 1876. 4) MULLER. Berlin. klin. Woshensehr., 1882, XIX, 230-232, 5) LANDAU. Die Wanderleber, ete. Berlin, 1885. ;
{ ( { (6) F, GLÉNARD. De l'entéroptose. Zyon médical, 1885.
grêle, nous ne trouvons dans ce travail aucun renseignement bien précis sur le sujet qui nous intéresse. Il n’en est pas moins vrai que les recherches de F. Glénard ont, au moins en France, attiré l'attention sur les causes, les manifestations multiples et la thérapeutique des ptoses viscérales, que l'organe affecté soit le paquet intestinal, le rein, ou bien le foie.
En 1889, parut en Allemagne la thèse de Curtius (1), travail assez complet, dans lequel l’auteur, qui apporte une observation nouvelle et très détaillée, souscrit à peu près complètement aux conclusions de Landau.
Déjà, à cette époque, deux opérations hardies avaient été faites, dont Curtius ne semble pas avoir eu connaissance. Billroth (2) en 1884, Tscherning (3)en 1880, avaient, après ouverture du ventre, fixé à la paroi un lobe flottant du foie. C'était un nouveau pas dans le traitement jusque-là incertain de la mobilité du foie. Mais ilne s'agissait encore là que d'opérations partielles, dirigées contre le déplacement d’un seul lobe plus où moins irrégulier. La première hépatopexie totale, destinée à porter remède à la chute et à la mobilité du viscère tout entier, a été faite en France, le 28 mars 1891, par notre maître et ami M. Gérard-Marchant. Nous aurons l'occasion de revenir plus loin sur cette opération et de l’étudier dans ses détails avec tout l'intérêt qu'elle mérite.
Telle est, brièvement résumée, l'histoire de l’hépatoptose. Quelques observations, de plus en plus rapprochées, ont paru dans ces dernières années. On en trouvera dans ce travail le plus grand nombre, toutes celles au moins que nous avons pu nous procurer.
En France, où les observations recueillies sont d’ailleurs fort rares, aucun travail d'ensemble n’a paru depuis la thèse de Blet, en 1876. Cela ne veut pas dire que la question fut inconnue, ou oubliée, comme s’oublient tant de questions. Les deux attrayantes leçons que M. le Dr Paul Segond a consacrées, dans son cours à la Faculté, en décembre 1891, à la chute du foie et à son traitement chirurgical, sont là qui ont prouvé le contraire à ceux qui ont eu le plaisir de les entendre.
(1) CurTics. Symptomeund ætoiogie der Wanderleber im Ausehluss an vinen Solchcen fall. Halle, 1887, 47 p. ;
(2) Observation publié: par RITTER VON HACKER.
(8) TSCHERNING. Centralblatt f. ehir. Berl., 1888, p. 420.