‹ L'appel au soldatChapitre 21 sur 46 · STUREL RETOMBE SOUS LE JOUG DES CIRCONSTANCES · texte numérisé non relu

STUREL RETOMBE SOUS LE JOUG DES CIRCONSTANCES

la terre avec l'homme dont il vient de s'enivrer sur la Moselle, ces gens à particules el qui se croie ni i\(>< aristocrates l'interrompent.

— Ah! par exemple, disent-ils, voilà qui dous paraît hien exagéré!

Le ton de Rœmerspacher indique une façon de mépris professionnel pour Sain t-Phlin. C'est un rude travailleur qui parle d'un hobereau spiritualiste. En même temps qu'il prépare son agrégation d'histoire, il étudie sérieusemenl les sciences naturelles; il connaît le passé, mais dans les laboratoires il a compris la puissance des laits. Il accepte toutes leurs conséquences, et, en rude Lorrain réaliste, ne s'entête pas â -"utenir les vérités qui on! cessé d'être vivantes. Ainsi se définirait-il. Mais tout au fond, s'il s'exprimail avec une entière bonne foi, il ne se permettrait pas de préférer un système à un autre; ne sait-il pas qu'ils sont simplement des moyens pour les divers tempéraments de s'exprimer? Si délicat à l'ordinaire et fraternel comme un aîné, il est piqué de voir réapparaître Sturel : il cherche instinctivement à briller devant Thérèse «le Nelles. Elle-même harcèle sur Boulangerie nouveau venu, dont le teint bruni, la bonne santé générale, lés yeux brillant- de passion politique, [excitent à des degrés divers jaloux qui s'ignore et cette amoureuse délaissée.

Elle est si jolie pourtant qu'en dépit de ses contradictions systématiques elle rend, âpre- dîner, Sturel à la fois taciturne el plus aimable. Il voudrait bien consacrer à sa maîtresse les courts instants qu'il va demeurer â Paris.

— Voulez-vous me donner à déjeuner demain? dit-il. Je dois aller à Londres dans trois jours.

Jadis, elle l'aurait engagé à se retirer avec tout le monde et à revenir, une fois la maison endormie. Mais elle est trop froissée pour lui marquer un tel intérêt. Et puis, sentiment tout nouveau, elle serait honteuse que Rœmerspacher soupçonnât une telle faiblesse.

Les deux amis refusèrent la place que le cousin et la cousine leur offraient dans leur voiture. Ils revinrent à pied, par cette nuit splendide, le long du boulevard désert. Tout de suite, Sturel voulut serrer mieux la discussion qu'ils venaient d'esquisser. Il expliqua comment, à examiner la Lorraine et les divers territoires mosellans, il avait compris la nécessité pour la nation, si elle veut durer, de se rendre intelligibles à elle-même la réalité et la haute dignité de l'esprit français :

— Ce n'est pas seulement notre territoire qu'on entame, mais notre mentalité. Un trop grand nombre de nos compatriotes ignorent leurs racines nationales : ils font les Allemands, les Anglais ou les Parisiens. Le Parisien, c'est de l'artificiel, du composite ; il n'y a pas de bois parisien, c'est du bois teint. Sur le cadavre du duché de Lorraine, je me suis assuré que les nations, comme les individus, sont vaincues seulement quand elles se déclarent vaincues, meurent quand elles renoncent à vivre, et perdent leur nom peu après qu'elles en oublient la définition. Je reviens de cette leçon de choses plus boulangiste que jamais, parce que Boulanger, en 1887, a rendu les deux Lorraines, l'annexée et la française, plus confiantes dans la France, plus énergiques à vouloir vivre.

— Tu as mille fois raison, répondait Rœmerspacher, mais il faudrait veiller à s'interdire des idées

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de professeur : il n'y a |»a^ à restaurer La France comme Vioilet-le-Duc restaurait les vieilles cathédrales, en les rebâtissant d'après les plan- de jadis. Saint-Phlin fait [archéologue el refuse de se soumettre .'iii\ Lois qui. de hi mort, fonl sortir La vie.

— Cette vie, pourquoi ae pas la dégager I 3 cousses du boulangisme?

— Le boulangisme! ee a'esl plus qu'une échauffiouree. Pas un mol dur ne sortira de ma bouche pour km Général, a mai je \"i^ un seul torl : ce a'esl pas qu'il manque de génie, mai- c'esl qu'il n'a pas trouvé Les circonstances, la situation donl il aurail pu être L'homme. Les honnêtes ^'ih comme loi, Sturel, Les intrigante comme notre SuretrLefort, vous demeurerez dm-, faute «l'un étal d'esprit national qui vous supporte, des Français qui «ait manifesté «If- Intentions, de6 aspirations. Quand tous les cantons, dimanche, nommeraient Boulanger conseiller général, la tâche que tu rêves pour le boulangisme serait-elle mieux comprise par l<i- boulangistes? Ce son! enxmêmes el Boulanger qui Ceronl faillite a ton rêve. .!«• suis un réaliste; si quelque jour je trouve un point d appui pour une construction, si telles forces, aujourd'hui disséminées, prennenl confiance, -i fil groupent pour devenir un puissant instrument, alors, L'affirmation el L'action devenanl possibles, je tiendrai pour mon devoir de consacrer mon énergie a la vie publique. In attendant, il n'\ a place que pour L'exploitation au jour Le jour, pratiquée par nos opportunistes, el votre généreuse tentative convient -eu Lemenl aux artistes qui se contentent d'éprouver des émotions, ou aux ambitieux qu'un bruit quelconque remplit d'aise.

Sturel, le lendemain samedi, arriva dès dix heures du matin à Saint-James, avec des dispositions d'autant plus affectueuses qu'il souffrait de peiner Thérèse par une nouvelle absence.

Elle le mena par l'incomparable avenue Richard- Wallace, dont la terre est noire et tout ombragée de* marronniers centenaires, jusqu'aux trois bancs toujours libres sur la mare Saint-James, où des branches tombant de haut voilent à demi au promeneur le soleil et les eaux, et puis sous la sapinière qu'immortalise Puvis de Chavannes dans son Bois sacré.

Au Jardin d'acclimation, désert les matins de semaine, ils visitèrent l'Hamadryade, un tout gros garçon de singe, qui porte avec inconvenance le nom d'une nymphe effarouchée. Sous un clair soleil, qui dissipe les angoisses, les huileuses otaries n'atteignent pas à l'épouvante tragique de leurs longs cris et de leurs « sauts dans la mer » au crépuscule de décembre. Thérèse de Nelles appréciait particulièrement les colombes poignardées et les traitait de petites amies malheureuses que les hommes, bien trop grossiers, ne peuvent pas plus comprendre que ne feraient des hamadryades. Sturel pensait que de toutes les déceptions de l'amour, ces deux animaux connaîtraient bien la pire, s'ils cherchaient à s'expliquer l'un à l'autre. Mais il se gardait d'en rien dire, sachant qu'un amant ne doit pas être vulgaire et qu'un peu de préciosité embellit une jeune femme.

A la fin de la journée, ils longèrent la berge de la Seine. L'île de Puteaux dispose d'admirables masses de grands arbres, tragiquement courbés sur le fleuve qui fuit. Ils lurent, à cinquante mètres en deçà du pont de Neuilly, l'inscription commémorative de

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