NOTRE DEVOIR
Puisque donc notre attitude est mauvaise, le devoir c’est de la changer. Il nous faut sortir de cette équivoque. Puisque, par notre fait ou non, le courant qui nous entraîne nous conduit vers l’écueil fatal, il faut au moins tenter le coup de barre décidé qui nous fera reprendre le large — et au besoin braver avec la tempéte le naufrage qui nous y menace. Il faut choisir. Et puisque la nation canadienne-française cherche où est son devoir, il
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est nécessaire de nous rappeler quelle est sa mission, quel est son rôle dans le monde.
D'où venons-nous, que sommes-nous, où allons-nous ?
Notre mission. — Qu'on y songe bien. Il n’est pas dans les traditions de notre sang, ni de notre histoire, de refuser les sacrifices exigés pour la défense d’une idée, d’une idée vitale. Or, la renonciation — même plus apparente que réelle si l’on veut — à notre concours dans l’œuvre de la guerre, porte un de ces noms dont on peut redire ‘‘ qu’ils ne sont français dans aucune langue ”. Nos adversaires ignares,les Boches de l’Ontario, soutiennent toujours que nous ne parlons qu’un jargon incompréhensible et sans rapport avec le Parisian French : à cela il suffit de répondre par notre dédain ; maïs quand s’écrira l’histoire de ces temps où les peuples donnent la mesure vraie de leur valeur, quand l'historien français, par exemple, voudra faire la preuve par nous de la survivance des vertus de la race, réussira-t-il à remettre en place les débris du piédestal d’où nous regardions jusqu'ici le monde’ avec une certaine fierté, et que nous sommes en train de jeter par terre ?
Sommes-nous où ne sommes-nous pas, nous Canadiens- Français, un témoignage en faveur de cette race qui, seule, nous distingue des Anglais et des Américains qui nous entourent et avec qui nous refusons d’être confondus ?
On va m'arrêter et répéter ce qu'on a dit déjà : — Voilà, c’est peut-être votre trop grande ferveur pour la France qui, créatrice de votre pensée, oriente votre raisonnement ; or notre premier devoir est de penser à nous d’abord. — Eh bien ! soit ; expliquons-nous sur ce point, puisque aussi bien l’objection, faite à moi, s'applique à tant d’autres.
Et d’abord, que nous devions pratiquer ‘ l’égoïsme sacré ” et, comme peuple, chercher notre bien avant celui des autres, je n’y contredis pas. Et je pousserais, au besoin, ce principe jusqu'à cette conséquence-ci : nous devons chercher notre bien et travailler à notre bonheur à nous, nation canadienne-française, d’abord, avant de poursuivre la chimère d’un bonheur collectif de la ‘‘nation”’ canadienne ou anglo-française, qui a ce tortradi-
cal de n’être pas une nation. Est-ce que les deux familles qui se partagent, en maugréant, le Canada, ont le même idéal, les mêmes origines, les mêmes mœurs ? On sait bien que nous sommes de simples associés, s’entendant mal entre eux, que retient seule la lettre du contrat qui les lie; et que la faillite de Ia firme, imminente depuis trois ans, n’avait pas besoin, pour être reconnue, d'être officiellement constatée comme elle l’a été au cinquantenaire de la Confédération.
Mais il nous faudra revenir en son lieu sur cette question du patriotisme égoïste.
Quant à mon admiration pour la France, que nous perpétuons sur ce continent il n’est plus besoin de courage pour-la proclamer, les jours du dénigrement étant passés. Que, souvent manifestée, elle ait résisté à la lecture des plus tristes pages de l’histoire de ce pays des Louis XV, des Conventionels, des Communards, des crocheteurs d’églises ; qu’elle ait survécu aux fautes impardonnables de la politique française, et à l'indifférence ou à l’oubli si longtemps dédaigneux des Français à notre égard; qu’elle ne défaille point devant cette vérité brutale que la France ne se battrait pas pour nous (et c’est un des plus durs et des moins forts arguments de M. Bourassa), —c’est entendu. Mon attachement à la France a un long entraînement : ses racines perceptibles ont bien dix fois mon âge de conscrit de la dixième classe. On ne me verra pas, sur ce point d’éternelle essence, changer mes couleurs, — aussi longtemps du moins qu’on n’aura pas découvert, pour humilier la patrie de mes aïeux, une nation aussi vieille qu'elle et qui n’aura pas commis de plus grandes fautes Il est inutile de redire les autres raisons, ou profondes ou simplement douces et exquises, sur lesquelles cet attachement s’est établi et se;maintient, quand même. Asselin, par exemple, les a fait valoir.
Alors, cette admiration pour la mère-patrie, il faut s’en défier ? Soit, si c’est un sentiment trop absolu qui trouble le jugement. Mais si, ne tenant aucun compte du sentiment, la raison nous montre comme une idée, une idée claire, nette, notre obligation de perpétuer ici la tradition française, allons-nous nous fermer les yeux? Est-il défendu, pour ne pas aimer, de penser juste ?
Or, à qui faut-il démontrer, aujourd'hui, que la France est
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nécessaire à notre vie, même si nous ne l’aimons pas, et que, trop, jeunes encore pour trouver chez nous la substance indispensable à notre alimentation intellectuelle, rejeter l'influence de sa culture ce serait nous condamner à subir, pour notre perte certaine, l'influence néfaste, non pas de la culture mais des mœurs anglaises et américaines qui nous pénètrent de toutes parts, et qui nous communiqueraient les défauts des Anglo-Saxons sans que notre tempérament latin pût s’assimiler leurs qualités ?
À qui faut-il démontrer cette vérité maintenant incontestée ?
Pas en tout cas à notre clergé, ce grand ouvrier de notre enseignement supérieur et secondaire et qui, pour renouveler ou retremper ses outils, n’a le choix d’aucun autre creuset. Pas même non plus, je suppose, à M. Bourassa, puisque lui-même, à la raison de sentiment qu’il invoquait en 1914, ajoutait celle de intérêt, de ‘l'intérêt vital ” que nous avions de défendre la France avec l'Angleterre. Et qui donc récusera le témoignage de ce polémiste, le plus réfractaire à tout sentimentalisme ; qui donc soutiendra que c’est seulement par sentiment que nous nous battons, les Anglais pour l’Angleterre, les Français pour la France, lorsque lui, le farouche canadien tout court, écrivait en 1914 et réimprimait en 1916, ceci :
“ Le Canada, nation anglo-francaise, liée à l’ Angleterre et à la France par mille attaches ethniques, sociales, intellectuelles, économiques, À UN INTÉRÊT VITAL au maintien de la France et de l’ Angleterre, de leur prestige, de leur puissance, de leur action mondiale (1) ”
Eh bien, qu’on admire ou qu’on n’admire pas la France, cet intérêt qui était le nôtre, n’existe-t-il donc plus ?
Il subsiste, et pour nous il est doublement impératif.
On en convient partout aujourd’hui : si la France meurt, la civilisation ne franchira jamais le gouffre qui marquera le lieu de sa chute. Il est des races, et c’en est une, que Dieu a marquées d’un caractère à quoi on reconnait que sans elles l’humanité serait trop diminuée : voilà l'intérêt général, dont je suppose, notre nation, comme les autres, a le droit, sinon le devoir, de prendre la
(1) Henri Bourassa. — Le Devoir et.la guerre, page 44.