RICE
apparence ; et la preuve que nous ne sommes pas déserteurs, c’est que, une discussion raisonnable étant devenue impossible et inutile par le fait du groupement par races — nous n’attendons pas que le projet devienne une loi, ni que cette loi on l’ait appliquée, mais tout de suite, volontairement nous nous enrôlons, nous voici: équipez-nous.
Pareil geste inspire aux confidents de ma pensée une crainte sans doute justifiée— Il faut être pratique, disent-ils. Un cas isolé, cent même pourront bien satisfaire la conscience de ceux qui accepteront ce mot d'ordre : un régiment entier ne ferait que marquer davantage l’abstention générale. Et l’on s’abstiendra, pour les raisons mêmes que vous donnez et parce qu’au fond de l’âme populaire il y a trop de rage justifiée contre ceux dont les manœuvres ont réussi à nous faire porter tout l’odieux d’une opposition dont, intimement, ils voudraient eux-mêmes le triomphe. Notre guerre intestine dure depuis trop longtemps, elle est devenue trop ardente et âpre, on a commis contre nous trop d’atrocités, pour attendre du peuple aigri une compréhension parfaite de la grande guerre, qui se livre si loin du pays, une vision suffisamment nette, sur l’horizon trop vaste, des malheurs dont est gros le nuage déshonorant. On a voulu que l’enrôlement volontaire devint impossible chez nous, on y a réussi, il n’y faut pas songer.—Ces raisons sont puissantes. Alors, soit, ne parlons plus —et sauf un retour, possible après tout, des esprits dont il est difficile de savoir bien l’état — ne parlons plus de ce moyen...
L'autre, moins allant sinon plus simple, s'inspire à la fois du but poursuivi et répond à l'aspiration de l’opinion saine qui réclame l’ordre. Ilest sûrement pratique et sera compris de tous.
Le projet Borden sera loi demain. Quand paraîtront ces pages, la Chambre en aura voté la troisième lecture. Et le Sénat marchera avec la Chambre. Eh! bien, pour au moins corriger l'impression fâcheuse créée par le partage ethnique des votes et par les clameurs de certaines foules, le minimum de notre devoir c’est, cette loi de notre pays, de l’accepter; de l’accepter sans récrimina-
tions vaines, de s’y soumettre sans maugréer, de répondre à cet appel aux armes fait au nom du Canada par la majorité qui gouverne, avec empressement, avec en tout cas la résolution grave et manifeste d’aller au combat en honneur et d'y grandir la gloire que nos volontaires y fabriquent déjà. Et, par exemple dans le cas des demandes d’exemption, ou dans les procédures possibles d'application de la loi, c’est de ne pas manœuvrer de telle sorte que nous ayons encore l’air de vouloir biaiser et nous défiler.
Il faut, en un mot, dans des circonstances aussi graves, que notre peuple, par son attitude impeccable, fasse évidente, indiscutable, la preuve qu'il a conservé plus que tout autre, ces vertus primordiales: la dignité, le courage. Il faut nous donner la joie de ne voir que dans l’autre camp, s’il y en a, lesémbusqués. Il faut que l’oreille la plus fine ne puisse saisir la moindre note fausse, lorsque, chantant crânement notre hymne national, nous évoquerons la “race fière” dont nous sommes les fils.
Et cette attitude, non pas encore martiale si l’on veut, mais simplement honnête et virile, en attendant que sonne le ralliement, c’est tout de suite qu’il faut la prendre. Notre devoir le plus pressé, c’est de mettre fin à cette campagne, qui, modérée, raisonnable, conduite par ceux qui sont nos aînés en âge et en sagesse, n’eût peut-être pas été condamnable, mais qui, entreprise et poursuivie comme, dans l’ensemble, elle l’a été, serre le cœur même aux plus ardents parmi les anti-conscriptionnistes conscientieux, et qui, devenue évidemment futile, cesse d’être seulement une erreur pour devenir une faute, peut-être irréparable. Sait-on bien ce que l’on veut, sait-on bien où l’on nous mène, avec ces appels répétés, que l’on fait dans la rue, que le reporter reproduit dans son journal, aux plus mauvais instincts du peuple ? Et croiton vraiment que nous méritions d’être ainsi traités, qu'il nous faille lire dans un compte rendu d’assemblée populaire, le cri d’alarme jeté ‘au peuple qui veut sauver sa peau ”’? Nous recevons d’ailleurs, il semble, d’assez rudes coups, sans nous frapper nousmêmes de pareille façon, sans nous administrer de pareils soufflets.
Songeons-y d’ailleurs : Pour la continuer, cette campagne,
OU
on n’aurait vraiment de raison avouable à donner que celle-ci, et c’est un prétexte vain : les élections sont imminentes, la loi est l’acte d’un gouvernement, notre conscience n’approuve pas cette politique, c’est notre droit, notre devoir de la combattre, dans l’opinion publique, pour renverser le gouvernement qui s’est trompé et nous a trompés.
C’est entendu. Mais vous ne tenez pas compte d’un fait, que pourtant vous affirmez et dont personne, pas un seul électeur, ne doute : c’est que le ministère Borden est déjà défait, absolument battu dans notre province, où pas un seul de ses candidats ne pourra même faire campagne. Qui donc pense autrement ? Alors, vous êtes bien pressés de vous déchirer les poings à enfoncer des portes ouvertes. 2
Et puis n’êtes-vous pas malhabiles ? Est-ce que vous ne prenez pas le meilleur moyen pour que, balayé dans cette province, le parti tory, — avec son formidable contingent de francophobes —rallie, contre nous, l'immense majorité des votes anglais? Non: la lutte contre le projet était justifiable, l’agitation contre la loi a cessé de l’être.
Donc, accepter le fait accompli, parce que ce fait c’est une loi, et parce qu'il entraîne des obligations auxquelles, en honneur et même en droit strict, aucun peuple, ni aucun homme ne peut se soustraire sans reproche, c’est notre dernière planche de salut.
Et faire un pas de plus. Reprendre à l'endroit l’éducation des foules à qui l’on est en train de créer une mentalité à l'envers. Enrayer ce courant de passions mauvaises, faire courageusement appel aux bonnes. Ce sera difficile? Peut-être. Impossible ? Non, si l’œuvre est entreprise par les vrais maîtres de l’opinion calme dans nos milieux. Et ils sont nombreux parmi les chefs de la nation ceux qui, dans la chaire, à la tribune ou dans la presse, peuvent élever une voix qui ne restera pas sans écho, quand elle proclamera les vérités lumineuses, et fera vibrer les sentiments féconds. Éclairés par ceux qui, dans la politique ou ailleurs, ont justement sur eux une vieille influence, et à qui ils sont habitués de faire confiance, les esprits canadiens-français verront bientôt où est leur devoir, et l’on sait bien que, l’apercevant là où il est, dans l’ordre, la dignité, l'honneur, — les cœurs n’y failliront pas.
NO) ee
Les obstacles. — Oh ! je prévois ce que l’on va répondre, dans les quartiers où l’on se vante de prêcher la résistance jusqu’à la sédition, et dans ceux aussi où des convictions tenaces, honorables, ne pourront pas se résoudre à voir la différence totale d’aspects que présente d’une part la situation créée par la discussion: d’un projet de loi, et d’autre part celle où nous met cette loi votée par les seuls députés anglais.
On va dire : mais cette loi hier vexatoire reste toujours une loi mauvaise. Elle est inopportune, c’est mathématiquement démontré. Nous la combattions hier, et nous aurions tort de la combattre aujourd’hui, même par des moyens constitutionnels ? Que faites-vous de la logique ?
Nous répondons que la logique n’a pas lieu d’être offensée. La vraie logique, dans ces sortes de batailles d’idées, d'opinions, de sentiments, se plie aux faits. Or c’est un fait qui est né du vote de la loi. C’en est un autre, que ce vote nous a groupés, nous seuls, contre cette loi. Aveugles volontaires, ou non, nos concitoyens anglais à qui vous avez exposé vos raisonnements, disent par leur vote que ces raisonnements, si forts soient-ils, ne les ont pas convaincus. C’est de ces faits que nous tenons compte, nous. Et aussi de ce que cela devient une question de race, et de ce qu’il s’agit, non pas de sauver mais de risquer sa peau, de rester fidèles à notre sang, à notre culture.
Cette loi, vous pouvez continuer de la désapprouver, vous n'êtes pas tenus de la trouver bonne ; mais, en acceptant son application, pour la raison que cette situation nouvelle nous est imposée, vous ne sortez d'aucune logique, vous jugez autrement deux faits différents ; et vous rentrez, haut la tête, dans la logique de notre histoire.
On va dire : Notre réputation nationale à sauvegarder, ce n’est pas un but de guerre suffisant ; qu'importe que les autres nations nous jugent mal; est-ce qu’on risque sa vie pour des qu'en dira-t-on? Vivons notre vie, avec notre conscience en paix, et laissons dire.
Nous répondons : Non, nous n'avons pas ce droit. D'abord,
Done
si nous persistons dans notre résistance, les autres nations, en nous jugeant mal, auront presque raison. Car il n’est pas exact de dire que notre conscience est tranquille, car nous-mêmes nous sommes forcés de nous juger avec sévérité. Et puis même si notre conscience était en repos, nous n'avons pas le droit de nous perdre de réputation, c’est un trop lourd fardeau qu’un nom infamant : la vie que vous voulez vivre, sans l’honneur, ne vaut pas la peine d’être vécue par une nation qui a un passé sans tache, et qui peut rêver d’un grand avenir, et qui est de race française. La pudeur est une enseigne ; le cynisme en est une autre.
Mais soyons, si vous le voulez, des esprits positifs. [ndépendamment de toute idée d'honneur, l’agitation actuelle ruine peut-être nos intérêts matériels eux-mêmes : nos adversaires anglais pousseront plus que jamais les luttes de la rivalité jusqu'aux atrocités ; n'est-il pas question de représailles et de faire perdre à notre province son rang dans la confédération ; notre constitution, n'est-il donc pas question de la changer pour restreindre notre autonomie? Et vous croyez que Londres nous protégera contre eux — quand nous n’aurons plus nulle part dans le monde une sympathie qui nous soit utile? On dit : Quelle nation viendrait nous défendre ? — Par les armes? Soit, aucune, —à moins que, comme la Belgique, nous soyons un jour une raison pour les uns, un prétexte pour les autres, d’une intervention déclarée. Mais la diplomatie ne disparaîtra pas ; avant de recommencer une guerre, les peuples continueront de causer, et les alliances continueront d’être précieuses. Alors, faut-il, quand on voudra modifier notre sort pour l’empirer, que, personne, dans les chancelleries, n’ose parler pour la petite nation trop pacifique? Estce que de toutes façons, nous ne nous frappons pas nous-mêmes ?
On va dire, revenant aux objections contre le projet de loi : Notre vrai devoir c’est de ne pas permettre que notre effort dépasse celui des autres nations en guerre, c’est de forcer le pouvoir à rester dans des limites raisonnables. On nous mène trop loin, et nous avons mis nos gouvernants en garde contre cette exagération absurde.
En effet, dès septembre 1914, M. Bourassa, après avoir dit
nos raisons de nous battre aux côtés des Anglais et des Français, faisait ces réserves :
‘“ C’est donc son devoir national (au Canada) de contribuer, dans la mesure de ses forces et par les moyens qui lui sont propres, au triomphe et surtout à l’endurance des efforts combinés de la France et de l’Angleterre. Mais pour rendre cette contribution efficace, le Canada doit commencer par envisager résolument sa situation réelle, se rendre un compte exact de ce qu’il peut faire ou ne pas faire, et assurer sa sécurité intérieure, avant d'entamer ou de poursuivre un effort qu'il ne sera peut-être pas en état de soutenir jusqu’au bout ”’.
A cela il n’est pas besoin de contredire. Ces conseils, sages en somme, on ne les a pas suivis, et ces prédictions pessimistes, déjà réalisées en grande partie, pourraient bien se réaliser complètement. Le ministère, aidé du silence approbateur de l’Opposition, a gaspillé nos forces, en hommes et en argent, il a compromis les succès dus à notre effort, il nous a acculés au tragique problème de la contribution obligatoire.
Mais la guerre n’est pas finie. L’Angleterre elle-même est en banqueroute, la France haletante s’épuise, les Russes... Et c’est à ce moment que nous allons, nous, faire bande à part, et pour avoir raison sur une question d'efficacité de moyens, nous donner tort sur la question de principe ?
Est-il bien prouvé d’ailleurs que notre effort soit plus grand que celui de nos alliés? D’après M. Bourassa (1), notre armée de quatre cent vingt mille bommes correspondrait à une armée francase de deux millions quatre cent mille hommes ; or n’est-ce pas six millions d'hommes que la France a dû lever? Les chiffres sont contre nous. On affirme que notre armée coûte plus cher qu’aucune autre. Mais c’est d'hommes qu'il s’agit, plus que d’argent. Et alors ?
Alors, il vous reste le droit d'attaquer le gouvernement et de blâmer le parlement tout entier, qui ont ainsi accumulé les erreurs et les fautes, il vous reste le droit de garder votre conviction que, au point de vue économique, la conscription n’était pas linitia-
(1) New-York Evening Post, 12 juillet 1917.
LT en
tive sage à prendre ; cette question d'opportunité d’une mesure qui devient une loi ne nous donne pas le droit de ne pas l’observer.
Mais, sur la dépense d'argent, l’on insiste et, toute idée de de mesquinerie écartée, l’on tire de la lecture de notre bilan, la conclusion que nous devons vivre pour payer nos dettes, sans quoi ou bien nous avons avec les États-Unis une guerre de tarifs, ou bien l'Angleterre nous cède pour elle-même payer ses dettes, et c’est l’Annexion.
Et tout cela arrivera peut-être comme on le dit. — Et, entre nous, il y en a plusieurs parmi les anti-conscriptionnistes les plus mordants, à qui il est bien égal qu’on nous change notre drapeau officiel, et, un peu plus tôt qu’un peu plus tard, que nous devenions Américains.— Seulement ce n’est pas l’enrôlement forcé de cent mille hommes, de deux cent mille hommes, qui aura été la cause, ni même l'instrument principal de cette opération fatale. La conscription votée malgré nous, nous met en face d’un mal imminent et certain ; elle ne hâtera guère l’autre, douteux et lointain. ‘Soyons pratiques, éteignons d’abord le feu qui détruit notre avoir, et quand l’inondation—attendue depuis déjà longtemps puisqu'elle nous menace depuis plus d’un siècle, — aura fait fuir nos gouverneurs anglais, nous verrons si nos destinées ne se trouveront pas mieux d’avoir pour s’accomplir notre patrimoine tout entier, la fierté comprise.
L’on va peut-être dire : C’est au moins notre devoir de continuer à protester :‘* pour le principe ”.
Eh bien ! nous demanderons que l’on précise et que l’on veuille bien nous apprendre de quel principe l’on veut parler. Ce ne peut être le “ principe de la non-participation aux guerres de l’Empire ” : le bon sens et les faits ont rectifié cette erreur que nous ne nous battons que pour l'Angleterre et non pas aussi pour nous-mêmes. Ce ne peut être non plus le principe d’où est né l’anti-militarisme. Car alors nous ne nous battrons jamais, même pour notre défense ; ou nous serons ceux qui, la guerre déclarée, attendront que l’ennemi débarque sur leur sol, et qui négligeront
l’occasion si avantageuse d’aller le vaincre sur un autre territoire, où des alliés arrêtent sa marche. On ne sait donc pas le sort des pays envahis ! Et puis il est un peu tard pour parler d’anti-militarisme après trois ans d’une guerre qui n’est pas finie. C'est entendu, nous sommes des pacifiques, mais qu’on y prenne garde : ceux qui, devant l’ennemi sont pacifistes au péril de la patrie, courent dans tous les pays un certain risque : c’est qu’on mette un autre nom sur leur enseigne.
Non, l’on n’agira en vertu d’aucun principe en résistant à cette loi. L’on avait des raisons, et très fortes, politiques, économiques surtout, à faire valoir contre le projet; elles n’ont pas prévalu. Elles paraissent n’avoir convaincu que nos seuls esprits. De cet échec de la discussion encore une fois, est né le seul principe, reconnu, vital, essentiel, jamais nié, qu’il s’agisse maintenant de sauver. La loi de conscription, même grosse de tant de conséquences perd de son importance intrinsèque, elle passe au second plan ; un intérêt infiniment supérieur s’y substitue, et l’honneur national nous interdit, à nous qui avons avec les autres consenti tous les impôts de la guerre, de ne pas payer, comme les autres, le tribut du sang. C’est plus qu’un point d'honneur — il y en a de faux et d’autres qui sont nés de la seule vanité et ne subsistent qu’à la faveur d’une coutume insensée—; c’est plus qu’un sentiment, encore qu’il soit un sentiment dont aucune âme ne puisse sans s’avilir se moquer ; c’est une idée, la grande idée par quoi l’homme se distingue de la bête, et les nations civilisées se distinguent des tribus barbares. Et, encore, cette marque de la destinée divine dans l’homme, on en voit l'empreinte même chez les Sauvages.