OÙ IRONS-NOUS
Voilà donc, tous obstacles écartés, les chemins à prendre pour rentrer dans l’ordre. Nous savons où ils conduisent, et que nous pourrons toujours y marcher la tête haute. Les prendronsnous et tout de suite? Demain le dira.
Mais si, tournant le dos au but que nous indique notre mission, nous persistons, au sein du tumulte, à avancer dans la voie où l’on nous a. engagés, savons-nous bien où nous allons ?
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N'est-ce pas à la résistance armée que des orateurs prêchent ouvertement, et done à la guerre civile que nous conduira l’agitation populaire ? Les horreurs d’une telle guerre, ne sait-on pas qu’elles sont pires que toutes les autres? Et’puis, pour ne pas mourir d’une balle allemande, sur le sol de la France envahie, pour la défense d’une cause sacrée qui est la nôtre, — donnerons-nous aux Anglais d'ici la joie de démolir nos maisons et de nous tuer dans la rue, ou de nous pendre? Veut-on que vraiment nos lignes de défenses, au lieu d’être dans les Flandres, se creusent dans notre province ?
Ou bien encore, plus piteusement, notre classe appelée, faudra-t-il que des mains anglaises viennent prendre nos conscrits au collet pour les conduire à Valcartier, verrons-nous de nos gens se terrer dans des trous, en verrons-nous d’autres se réfugier dans les maquis des procédures d’exemption, nous résigneronsnous à subir à jamais l’affront d'être aux yeux de nos adversaires une race inférieure, celle qui ne se bat que l’épée dans les reins ? Oh ! je sais bien que ce sont eux les principaux artisans de nos malheurs, et que, cette injure, ils n’ont pas attendu ces temps pour nous l’adresser gratuitement. Mais allons-nous leur donner raison ?
‘Cependant, à quoi peuvent aboutir, sinon à ces hontes, les doctrines que l’on prêche en ce moment au coin des rues ?
Eh! bien, si faible que soit ma voix, siembarrassée qu’elle soit de résonner devant un public qui l’entend pour la première fois, avec tous ceux — et ils sont nombreux même en dehors du cercle de mes amis — qui gardent ‘ leur tête sur leurs épaules ”” et le cœur au bon endroit, au nom de nos intérêts bien compris, je proteste et, cette humiliation, je crie que nous ne l’acceptons pas!
Et nous le répétons : il nous faut, par des actes, par un changement d’attitude manifeste, sortir du remous d’incohérence où l’on nous a poussés, prendre pied sur le fond solide qui est là, ne plus nous laisser aller, éperdus, indécis et inertes, à la dérive. Et encore une fois, l’affolement passé, si l’on sait d’autres moyens de salut,. que de nager résolument, même contre le courant, vers la rive — nous demandons qu’on les suggère. Ceux qui ont
De QT
des idées, en pareil temps, et qui les gardent pour eux, volent leur patrie. Quand la conflagration l’exige, tous les hommes, même si ce n’est pas leur métier d’être pompier, font la chaîne.
Et c’est pourquoi je suis sorti de ma réserve, pour écarter le bandeau qu'on nous tient sur les yeux, et j’ose proposer que mes compatriotes se ressaisissent et se rachètent. Qu'on choisisse d’autres moyens, si on en trouve de meilleurs, c’est évidemment ce qu'il sera sage de faire ; mais faisons quelque chose.
Avant que l’on soit venu nous chercher, en attendant même que la loi, votée en principe, soit sortie du labyrinthe de la procédure des Chambres, où l’on se livre des luttes sans grandeur, il est bien tentant pour nous autres, les conserits possibles, d’aller nous engager, de faire rouvrir les bureaux de recrutement. Mais si ce geste est prématuré ou compromis d'avance, parce que, en tenant compte des faits complexes qui l’ont rendu suspect, il porterait à faux et perdrait son véritable sens, s’il faut y renoncer ou en tout cas, l’ajourner ; au moins, si nous ne marchons pas tout de suite, tenons-nous droits ; qu’à l’appel aux armes, nos noms français, sonores, allègres, fiers, soient les premiers à se faire entendre.
— Pour marcher au suicide ?
Non. Vous donnez au sacrifice imposé des proportions fantastiques, c’est vous qui exagérez. Non ! Pour marcher au péril, soit! pour courir vers le risque, quelques-uns, de tomber, grandis, dans l’immortalité, soit, mais, faites notre dénombrement avec soin, vous n'y trouverez pas la justification de vos alarmes.
Non ; ce n’est pas vers le suicide national que nous marchons, ce n’est pas à la mort que notre nation s’en va. Non! Il faut voir, non pas trouble mais clair, et dans notre passé, et surtout en avant, loin, dans l’avenir. La vie des nations se compte par générations ; ne vivons-nous pas aujourd’hui du sacrifice consenti par des générations antérieures? Si, pour écarter l’opprobre éternel, la nôtre subit la saignée libératrice, le sang de nos petits-fils n’en sera que plus pur.
Régénérée, et l’âme intacte, la nation canadienne-française, toujours elle-même, vaillante et grandie, aura repris sa course
vers la Vie.
FEerpiINAND ROY