DEUX LETTRES
A l’appui de mes conclusions, j'ai reçu plusieurs témoignages. Ils me sont venus de gens à l'esprit libre et élevé, à l’âme tout simplement droite. Ces témoins m'ont prouvé, par leur nombre, par leur valeur intellectuelle et morale, par leurs attaches à divers groupes politiques, combien le problème est angoissant et obsède toutes les intelligences, tous les cœurs. Parmi ces témoignages, il y en a deux qui, écrits par des intellectuels n'ayant entre eux de commun que leur haute culture et la même sincérité de cœur, peuvent être publiés — et doivent même l'être pour donner à ma thèse une autorité que mon seul nom ne lui donne pas. Le nom de mes amis — et l’on va voir que l’un d'eux m'honore à ce point de son amitié que l’angle de sa vision grossit la portée d’une démarche qui était logique et que je croyais nécessaire — le nom de mes correspondants n'a pas besoin d’être révélé ; leurs idées et leur manière de les exposer ont, par elles-mêmes, une autorité qui sufñt.
Mais la première de ces lettres, pour être bien comprise, exige deux mots d'explication. D'abord, elle ne devait servir qu'à quider le destinataire qui avait demandé une direction à son auteur, au moment où celui-ci s’éloignait. Voilà pour la forme : le public, auquel elle n'était pas destinée, aurait sans doute quand même goûté la saveur de cette pensée profonde et scrupuleusement sincère qui, comme dans l’intimité de la conversation, se déroule et se replie, va, vient, s'arrête, repart — dans le plus compliqué des négligés mais avec le plus naturel abandon. Ensuite — et ceci est très important — mon ami ne discute qu'une seule de mes conclusions, et lors de notre entrevue, mon ébauche d'article n'avait que celle-là ; il répond à la seule question que je me posais alors : “ Ne faut-il pas, pour sauver l'honneur compromis, que nous nous enrôlions volontairement ?” Depuis son départ — j'ai dit pourquoi — la conclusion à laquelle je me suis arrêté est simplement celle-ci : ‘ Obéissons à la loi, gardons
PR es
notre sang-froid et notre bon sens. Soyons dignes.” Mais mon correspondant n’a pas encore vu le texte qu'on a lu.
L'auteur de la seconde lettre, lui, le connaît. Fond et forme, quoi qu’il en pense, son témoignage a une importance de première valeur.
Mes deux correspondants, qui sont des laïques, n’ont jamans pris part à la politique active. Le premier, par son âge, est exempté du service militaire ; le second ne l’est pas.
Voici leurs lettres :
14 juillet 1917.
Je me suis consulté longuement, au sujet de votre affaire. Je l’ai fait par écrit, pour démêler mes idées. Je vous les adresse telles quelles ; je n’ai pas le temps de les mettre en ordre.
La conscription est nécessaire ou elle ne l’est pas. Elle est possible ou elle ne l’est pas.
Si elle n’est pas nécessaire, ou si elle n’est pas possible (pour
raisons économiques ou autres), c'est notre devoir de nous y opposer. Si elle nous est imposée légalement, il faudra s’y soumettre. Mais si, par ce que pas nécessaire ou pas possible, nous devons nous y opposer, comment sommes-nous déshonorés ? Nous le serons aux yeux des intéressés, ou nous paraîtrons l'être. En un mot, nous pourrons passer pour des lâches. Voilà ce que vous n’acceptez pas. C’est un sentiment honorable. Vous dites : ‘ Cette réputation, méritée ou non, je ne puis la supporter, et c’est le sentiment que devraient avoïr mes compatriotes. Qu'ils partent spontanément pour éviter cette honte.” Et ce ne sera pas la première fois que le cœur aura bien inspiré la raison, peut-être, car quoi qu’on dise, un sacrifice n’est jamais perdu.
Mais vous allez plus loin, vous dites : ‘ Cette guerre est notre guerre ; nous sommes en guerre. Nous ne pouvons pas nous en désintéresser, il nous faut y prendre part.”
Mais alors il faut y prendre part sur le même pied que les autres provinces, il faut la conscription. Le volontariat ne suffit plus dans les provinces anglaises, non plus que dans Québec.
Hate
Alors, il faut l’enrôlement forcé, là comme ici, et ici comme dans les provinces: anglaises. En ce cas, pour être logique il faudrait donc être en faveur de la conscription
S'il est vrai qu'il faut la conscription, il n’y a plus rien à dire.
Et alors, quant à parler aux Canadiens-Français, l'argument de l’honneur ne serait-il pas renforcé de l’argument de nécessité ? Et ne vaudrait-il pas mieux parler pour la conscription? Si l'argument de l’honneur ne persuade pas nos compatriotes, il devient un argument contre nous, pour nos ennemis.
Le volontariat étant épuisé, le peuple n’étant pas consulté, et pour cause, dans les autres provinces comme dans la nôtre, il reste que les gouvernants seuls sont pour la conscription (1).
Faut-il leur donner raison ? Ceci nous ramène à la question de savoir si la conscription est nécessaire ou si nous sommes tenus de soutenir cette guerre.
Vous dites : ‘ Le peuple est incapable de décider de son propre sort, il doit être gouverné. C’est aux gouvernants à prendre la responsabilité.”
Je ne crois pas qu’un peuple soit capable de se gouverner luimême, mais il n’est pas sans clairvoyance dans les grandes crises. Et aucun gouvernement n’est possible contre l'opinion publique. Dans quel sens est-elle ? on refuse de la consulter. Vous dites : ‘* Mes compatriotes ont tort d’être seuls contre la conscription.” Sont-ils seuls ?
Mais vous avez fait toutes ces réflexions et vous revenez vous buter contre ce fait que l’attitude des Canadiens-français vous humilie. L’accepteriez-vous si elle était partagée par les Anglo-Canadiens ?... (2)
C’est uniquement le point d'honneur qui vous trouble ; si la conscription est un abîme, faut-il s’y jeter pour ménager le point d'honneur? L’attitude a-t-elle plus d'importance que l’acte même ?
(1) Il faudrait lire je crois : “il reste que nous ne savons pas si les gouvernants sont seuls ou non pour la conseription ”’.—KF. R.
(2) Mais oui ! L’attitude n'aurait plus rien d’humiliant. Notre pays, comme tous les Alliés, est le juge irrécusable de ses moyens de combat. Si, comme en Australie, le partage des voix ne se faisait pas par races, la position serait correcte. Mais, au Parlement, nous sommes seuls de notre côté de la barricade.—F.R
Non, dites-vous, mais il ne faut pas attendre qu’on nous fasse marcher, l’épée dans les reins, sous les huées des auttes peuples et des autres provinces.
J’ai entendu ici même quelqu'un, un commerçant, énoncer l’idée que la Province de Québec devait offrir spontanément ce qu’on veut nous prendre de force. Ce serait beau, et peut-être le sacrifice ne serait-il pas aussi ruineux financièrement, économiquement et au point de vue national qu’on le prétend, et, je le répète, un sacrifice rapporte toujours quelque chose,
Ce serait beau, mais cela ne se fera pas, le volontariat est épuisé, il ne faut pas attendre de tous ceux qui trouveraient cela beau qu’ils s'offrent eux-mêmes. L’élite qui le fera ne rachètera pas la masse qui s’y refusera. $
Vous êtes réduit à dire : Etiamsi omnes, ego non ! Et vous aurez la satisfaction d’avoir, à vos propres yeux, sauvé votre honneur, à vos yeux et aux yeux des Français, aux yeux des autres, aux yeux de tous. Après tout, c’est ça l'honneur! Certes, je n’ai pas le courage de vous blâmer. Votre sacrifice ne sera pas sans compensation, et je sais qu'aux yeux des vôtres vous n’aurez pas besoin de justification. Je ne blâme aucun de ceux qui s’enrôlent volontairement, encore moins ceux qui le font pour des motifs aussi élevés.
Cependant, je ne vous crois pas tenu à cela, même en honneur, et je ne puis pas vous le conseiller, ni pour vous, ni pour
votre famille, ni pour vos compatriotes. Pour vous, parce que le
sacrifice est plus grand, dans votre situation, que l’occasion ne l’exige ; pour votre famille, parce que vous vous devez à elle, à moins qu'un devoir supérieur ne vous commande ; pour vos compatriotes, parce que l’éclat de votre décision ne va faire qu’accentuer leur abstention. Et à ce point de vue, je ne puis que souhaïter que vous n’exprimiez pas publiquement toute la véhémence de vos sentiments.
Quant à la province de Québec, je souhaiterais qu’elle fît spontanément sa part. Mais je me garderai bien de condamner son attitude (sauf dans les excès de la rue). Elle est naturelle.
La postérité jugera mieux notre peuple et avec plus d'équité