‹ L'appel aux armes et la réponse canadienne-françaiseChapitre 17 sur 36 · ART LES · texte numérisé non relu

ART LES

que ceux qui, engagés dans la lutte, ne nous jugent que d’après ce qu'ils attendent de nous, à tort ou à raison.

Il est rare qu’un peuple ne s’élève pas à la hauteur de sa mission et de son devoir. Ceux qui nous accuseraient de lâcheté ne connaissent pas le peuple. Le peuple est simpliste, ses grandes résolutions viennent du cœur, il ne vibre pas à tous les sons, et l’équivoque le laisse indifférent. Dans les graves événements qui nous occupent, les gouvernants de la Province ont obéi au sentiment populaire. Eux, peut-être auraient-ils cédé à la pression extérieure, peut-être auraient-ils accepté de se mettre en bonne posture devant le monde ; alors que le peuple, lui, ne prend jamais d’attitude et suit franchement et naïvement son sentiment, beau ou non, mais jamais faux. Il comprend l’honneur, mais pas à la manière des individus. Instinctif et inconscient, il est incapable de rendre raison de ses actes, mais l’histoire, un jour, en rendra compte. Ilse trouvera un historien qui s’en fera l’interprète et qui saura démêler les causes profondes et en donner la formule.

Aucun peuple n’a, de gaieté de cœur, voté la conscription. En France, elle date de la Révolution, et c'en est l'exemple le plus frappant. Mais quel peuple à jamais été placé dans un péril plus grand et remué par un sentiment plus profond ?

Ici, ni l’amour de l’Angleterre, à laquelle il est cependant très fidèle, ni l’amour de la France ancestrale, plus fort cependant que celui de la France pour nous, ne sont de ces puissants ressorts qui jettent un peuple hors de ses foyers, comme autrefois les croisés ; la civilisation menacée est un élément dont la portée lui échappe. Les circonstances locales, que tout le monde connaît et dont vous avez parlé, ont plutôt refroidi l’ardeur qui a poussé beaucoup des nôtres à s’enrôler volontairement. Même je crains que, une fois la loi votée, le peuple ne s’affole et qu’il n’arrive des malheurs inexcusables et irréparables. Je crains ceux qui le poussent. Il n’a pas besoin d’être stimulé. Les démagogues ne sauront que l’entraîner à sa perte. L’effervescence factice qu'ils développent n’augure rien de bon. Il faut que les gens sensés commencent à réagir, car le mouvement dépassera son but.

- Pour revenir à votre cas personnel, il est difficile de vous ré-

pondre catégoriquement par la raison, parce que vous placez la question sur un terrain qui lui est inaccessible. Vous en faites une question de sentiment. (1). Mais, prenez garde, vous n’avez pas le désintéressement nécessaire pour voir juste dans le sentiment qui vous anime. Je veux dire que vous pouvez être séduit par son éclat et sa générosité.

Enfin, si J'ai réussi à analyser mon sentiment sur cette question, je vous dirai : On sent quelquefois plus juste qu’on ne raisonne, et c’est déjà quelque chose que d’être d’accord avec la masse. Je ne puis me résoudre à vous laisser partir sans vous répéter que votre résolution me paraît extrême et exagérée. C’est mon sentiment.

(Mon ami, on le voit, est nettement contre le seul mode d'action que nous ayons discuté ensemble : le projet d’enrôlement spontané : il n'a pas pu lire mon texte définitif où les ‘* véhémentes protestations ” ne s'adressent qu'aux seuls démagogues qui pourraient entrañner ‘le peuple à sa perte”. Sur les conclusions essentielles, nous sommes d'accord : il faut se soumettre à la loi ; il ne faut pas affoler les masses si l’on ne veut rendre probables des ‘ malheurs inexcusables et irréparables ”. Par des chemins différents, nous arrivons à la même vérité : ‘ IL FAUT QUE LES GENS SENSÉS COMMENCENT A RÉAGIR.”

IT

16 juillet 1917.

Mon CHER,

Tu me demandes une opinion sur la question traitée dans ta brochure. Je n’ai ni le temps, ni les connaissances nécessaires à la discussion d’un sujet aussi complexe. Pour me diriger dans toute cette affaire, j'ai, il y a déjà longtemps, pris le parti de m’appuyer sur des faits que je considère comme primordiaux, et de laisser de côté les faits, intéressants parfois, mais qui doivent, en

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