MENTON
ce moment, être relégués au second plan. Dès le 2 août 1914, j'étais pour la participation. Je me rappelle avec quelle angoisse nous avons attendu, alors, l’entrée en scène de l’Angleterre, et quelles invectives grondaient dans nos âmes à la seule pensée d’une abstention de sa part. Voilà un fait que, tout naturellement aujourd'hui, j'oppose au fait d’une abstention, en quelque sorte criminelle, puisqu'elle serait contraire à la loi, de la part des Canadiens-Français. Ces craintes, au début de la guerre, montrent à quelle profondeur l’amour et la fidélité à l’idée française étaient entrés en nous.
Ces sentiments en sont-ils donc sortis aujourd’hui? S'ils n’en sont pas sortis, ils s’y cachent, ils s’y refoulent, ou plutôt ils y ont été refoulés par des influences diverses, au premier rang desquelles il faut placer la campagne nationaliste. Le nationalisme . est né d’une provocation, c’est sa Justification. Son influence sur la jeunesse intellectuelle est due aux brillantes qualités des chefs nationalistes qui, après des années et des années de journalisme inepte, apportaient à leurs adeptes une littérature attrayante de forme, séduisante de fond, et dont l'effet, toujours grandissant, a créé un milieu où la pensée est bouillonnante plutôt qu'active, et où l’utopie prend la place de l'idéal. Le nationalisme a eu ses grands-prêtres ; il a aujourd’hui ses hérésiarques. Le fondateur du nationalisme, Asselin, s’est enrôlé, montrant par là que le souffle; patriotique a été plus fort chez lui que les sollicitations d’une combativité qui s'était attaquée à des problèmes d'intérêt plutôt régional. (Ce mot ‘régional ”” n’est pas misici pour diminuer l'importance des revendications qui ont fait l’objet des combats nationalistes, mais seulement pour les mettre à leur vraie place, en face des problèmes dont la solution affectera l’humanité, et en particulier l’existence de la race française.) M. Bourassa peut en avoir séduit par son brillant esprit, ses connaissances étendues, sa science de la politique, son coup d’œil, mais l’égoïsme d'idées qu'on; lui reprochait et qui n’était alors qu’un défaut de lindividu, s'étend aujourd’hui à sa politique même, Nous ne pouvons pas le suivre dans cette voie, car nous ne voulons pas que la France, que l'humanité périsse, plutôt qu’un principe. Si le principe du nationalisme a pu être bon, appliqué à notre politique in-
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térieure, il devient mauvais du moment qu'il se transforme en um dissolvant nuisible à la cause des Alliés, à la cause de la France, et à la cause de l’Angleterre. Cette dernière, si nous obéissons aux seuls sentiments, peut nous être moins chère, mais, comme Français, nous avons le devoir d’être logiques, honnêtes et loyaux. Or, pour être logiques, il faut reconnaître que l’Angleterre est un allié puissant de la cause commune, que sa flotte en particulier a permis au Canada, à Québec, de profiter de cette anomalie : la paix en pleine guerre. Pour être honnêtes, il faut reconnaître que si tous les citoyens de ce pays ont des droits égaux, ils ont des devoirs égaux. Pour être loyal, il faut respecter la parole donnée, respecter la loi surtout, quand le respect de la loi, encore qu’il puisse être difficile pour quelques-uns, est cependant la garantie la plus sûre contre les malheurs de toutes sortes que les divisions. intestines feraient pleu voir sur nous. Au-dessus des raisons qu’on pourrait apporter en faveur d’une acceptation de la loi de conscription, il en est une de sentiment qui devrait rejeter dans l'ombre toute la politique utilitaire que professent actuellement les nationalistes et leurs alliés — d’autant plus qu’il est loin d’être prouvé: que cet utilitarisme sache où il va. Et cette raison, il me semble qu’elle doit hanter fiévreusement l’esprit de tous les Canadiens- Français : la France n’était pas prête, elle a résisté courageusement, elle a perdu des millions d'hommes, elle résiste toujours, elle porte le sort du monde sur ses épaules et, parce que le hasard a fait de nous, Canadiens-Français, un groupe ethnique qui, pour les nations étrangères, ne constitue pas une nation officiellement reconnue, la France n’a pas pu, elle n’a pas pensé à nous dire : ‘J'ai besoin d'hommes ; j’ai besoin de tous les Français. Vous. êtes Français, que faites-vous ?”
À cela, lorsque la loi de conscription sera votée, souhaitons que tous les appelés répondent honnêtement et vaillamment : ‘Nous voici !”?