LA THÈSE
Rappelons, pour les préciser mieux, les idées maîtresses de cet ouvrage.
L'état de guerre et le projet Borden nous avaient créé, en fait, à nous Canadiens-Français, cette situation déplorable : nous nous étions enrôlés, sous le régime du volontariat, en moins grand nombre, proportionnellement, que les Anglais du Canada, et, au Parlement, le vote groupait presque tous nos représentants contre le projet de conscription, que les députés anglais acceptaient presque tous.
Pour établir notre défense, j'ai groupéles principales causes, et de notre abstention (d’ailleurs exagérée par nos ennemis), et de cette attitude officielle : la guerre de race, qui nous a fait un peu oublier l’autre, la politique néfaste du gouvernement Borden, les manœuvres maladroites de l’Opposition, les erreurs de la polémique nationaliste, la politique française enfin qui a fait vaciller notre fidélité aux traditions nationales. Or, pendant que, officiellement à Ottawa, apparemment dans tout le pays, nous prenions cette attitude fâcheuse, de sembler refuser l'impôt du sang, notre malaise s’augmentait d’anxiété : des agitateurs, dans la rue, prêchaient partout la résistance, déclaraient et préparaient la guerre civile qui, chez nous, ne peut être qu'une guerre entre races. Sur les lèvres de tous ceux qui prenaient la peine de regarder passer le torrent et de voir s’amonceler de nouveaux nuages, venait le même mot : Nous allons à l’abîme.
Il devenait urgent de savoir quel était notre devoir. Notre honneur national était menacé, les apparences faisant de nous des déserteurs de la cause que, tous ensemble, nous avions épousée. YŸ avait-il conflit entre notre réputation à protéger et notre intérêt national à ménager ? Pour nous en assurer, il suf-
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fisait de rappeler le caractère essentiel de la mission canadiennefrançaise ; jusqu'à ces temps troublés, nous étions tous d’accord sur le rôle que nous avons à jouer parmi les peuples de la terre et qui est de perpétuer, avec ses vertus intégrales, la vie de la race française au Canada, en Amérique. Pour remplir notre mission, c’est-à-dire pour servir nos vrais intérêts, pouvionsnous répudier comme une ‘“ cause étrangère ”” celle de la civilisation qui est l’enjeu de la guerre ? Pour répondre non, il suffsait d'accepter le témoignage décisif du plus intransigeant des Canadiens ni anglais ni français et de citer le chef nationaliste : notre pays a un intérêt vital à ce que la victoire soit celle de la France et de son alliée l'Angleterre. Pouvions-nous du moins, sans refuser toute aide aux Alliés, refuser d’obéir à la loi du service militaire obligatoire ? Il a été démontré péremptoirement que cette mesure, dans les circonstances de temps et de lieu où nous sommes, n'aurait pas dû devenir une loi. Mais nos raisons, irréfutables, n’ont pas prévalu, et elle est devenue une loi : est-il utile à notre bien de nous briser la tête contre ce mur qu'est le fait accompli ? Notre devoir non pas seulement d’honneur mais notre devoir d'intérêt même égoïste, n’exige-t-il pas plutôt que nous supportions virilement le malheur que nous n’avons pas pu conjurer ? Résistance à pareille loi veut dire, ou lâcheté apparente ou guerre civile désastreuse. Avons-nous le droit de choisir ? Il n’y avait donc pas conflit entre le sentiment de l’honneur et la raison d'intérêt qui tous les deux, devant le fait de l’état de guerre et devant le fait d’une loi générale, nous criaient de marcher. La conclusion s’imposait, dure peut-être, mais fatale. Menacés dans notre réputation, qui est un bien, menacés dans nos autres biens matériels, y compris la vie de nos femmes et de nos enfants, 1l n’y avait de salut possible, contre la déchéance morale et l’effondrement de nos destinées, que dans un changement d’attitude et dans un acte de sacrifice, non pas servile mais fier. Il ne s’agit pas en effet, de “ conciliation ”, 1l ne s’agit pas ‘ d’abdiquer devant une maJorité ” qui ne nous vaut pas, non plus que de ‘“ plier l’échine ” ni ‘“ d'offrir notre joue aux soufflets ” de nos petits insulteurs anglo-boches d’ici. Il ne s’agit même pas de répondre aux appels indiscrets, aux conseils intempestifs et
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aux petits sermons des grands hommes qui, de France ou d’ailleurs, vendraient, sans en être priés, se mêler de nos affaires. (Qu'on nous demande des secours, c’est très bien ; mais qu'on nous Juge, sans connaitre le problème dont nous cherchons la solution, c’est un droit qu’on n’a pas, surtout depuis Ypres, Courcelette et Vimy. ..) Non, c’est de notre sort qu'il s’agit et de ne pas le compromettre avec nos propres mains ; c’est dans notre maison qu'il faut, nous-mêmes et tout seuls, mettre de l’ordre. Nos malheurs de toutes sortes nous ont rendu cette tâche diffcile, pénible. Il faut sacrifier, non pas, comme on le dit en exagérant, notre vie nationale, mais avec quelques-unes de nos vies individuelles, nos idées, nos sentiments nos ressentiments auss; — devant l’ordre que renferme-une loi du pays. Le patriotisme comme toute religion, exige qu’on immole sur ses autels les opi mions, même les convictions, pour que des intérêts supérieurs n, soient pas sacrifiés et pour que, par surcroît, l'honneur soit sauf...
Et la conclusion de la thèse ainsi exposée était donc, tou simplement, en prenant une attitude incontestablement viril, qui nous fît voir tels que nous sommes, en présence de la loi d conscription,—loi mauvaise, votée malgré nous et malgré nos raison qui restent bonnes mais sans objet —; la conclusion était d’obéi à cette loi, comme à toute autre, bonne ou mauvaise. Et, parc que c’est une disposition d’ordre militaire, je conseillais une tenu, au moins correcte dans notre réponse à l’appel aux armes. Etait ce demander autre chose que ce que disent tous les codes, civil pénal, canonique et celui de l'honneur, dans tous les pays civilisés? qui détestent la conscription mais s’y soumettent ?
En d’autres termes, la discussion utile étant finie, 1l nous fallait, il nous faut choisir entre une résistance qui ne peut être que stérile, qui peut devenir criminelle, qui de toute façon fera plus grands nos malheurs, entre la révolte passive ou armée, et, d'autre part, le sacrifice de nos raisonnements, de notre sang et, pour certains, de nos goûts pacifiques, au bien supérieur, moral et matériel, de notre race ; j'ai conclu : c’est dans la voie doublement sacrée du respect à la loi, à la loi militaire de notre pays anglo-français que la nation canadienne-française doit marcher pour éviter, dans la fuite, le plus dégradant des suicides.
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