Henrr Bourassa : Le Devoir et la guerre, page
facile : il nous fallait passer sous les ordres d’alliés qui n’ont jamais cessé un moment d’agir et de parler en maîtres. Il nous fallait être commandés par des officiers anglais, en anglais ; et l’on sait que parmi ces officiers il s’en est trouvé pour dénoncer publiquement nos recrues comme gens ‘“ stupides ” parce que ces volontaires ne parlaient que cet idiome inconnu : la langue française.
Simple grossièreté ou rudesse militaire ? Non pas.
On violait d'autre part, des promesses solennelles. Nos régiments, avec leurs cadres canadiens-français, on les brisait là-bas ; on humiliait nos officiers, on dispersait les hommes dans les régiments des autres provinces ; à tous on refusait l’avancement, la reconnaissance de services signalés . ..
Ce n’est pas tout.
Après mure délibération et discussion, et malgré la prière de quelques esprits clairvoyants parmi leurs compatriotes qui criaient : ‘‘Ne nous frappons pas nous-mêmes”, le gouvernement et le parlement de la principale province anglaise déchiraient la Charte qui garantit l’usage de notre langue, et méritaient qu’à Londres même, dans la presse anglaise, on qualifiât de ‘ prussianisme ”” le procédé de nos persécuteurs.
Vieille querelle, et constitutionnelle ?
L’exécutif, à Ottawa, inventait denouvelles vexations. Comme pour bien marquer, par exemple, dans quel mépris on nous tenait, dans cette province catholique et française, celui que notre gouvernement nommait directeur du recrutement, c'était un ministre protestant, anglais.
La guerre de race qu’on nous faisait depuis toujours, sourdement, on la déclarait, on la précisait ; on démasquait toutes les batteries.
On nous lançait plus avant, nous Canadiens-Français, dans cette autre guerre. Dès avril 1916, je le disais, à Paris, je le répétais à des journalistes de Londres : nous avons deux guerres sur les bras ; notre civilisation est menacée comme la civilisation française puisque c’est la même, par l'Allemand ; elle l’est aussi par l'Anglais impérialisté et francophobe du Canada. Pendant que nous allions aider à éteindre l’incendie qui fait rage en Europe, on mettait le feu à notre maison.
Et la nation canadienne, fille de la France, mais mère ellemême, a dû se demander — et c’est ce qui fait l’angoisse de ces. temps — s’il lui fallait sacrifier l’aïeule ou ses deux millions de petits-fils. |
Est-il étonnant, dans ces conditions, que nous ayons cessé de nous enrôler. Alors surtout — et c’est un élément que, pour notre défense, on ne saurait trop mettre en lumière — alors surtout qu’on a réussi à créer dans le peuple de notre pays cette idée ou cette impression que de s’enrôler c’est aller se battre pourl’Angleterre. Se peut-il qu’on fût plus maladroit ou plus perfide ?
En tout cas, voilà ce que faisaient, peut-être ce que voulaient les autorités anglaises : on enrayait, on rendait impossible tout recrutement volontaire chez nous. Aussi n'est-ce pas aux injures venues de ces sphères que nous devons prendre la peine inutile de répondre. C’est à l’estime des gens de bonne foi que nous tenons.
Erreurs politiques. — Et nos chefs, eux, qu’ont-ils fait ? C’est à penser qu'ils n’ont rien vu. À une exception près, ils ont par leur conduite, ratifié ces manœuvres. Ils ont suivi. Au gouvernement qui conduisait si mal la guerre d'Europe et qui favorisait si bien la guerre francophobe d'ici, ils ont donné leur approbation en restant ministres ou en se votant une prolongation dé mandat. Ils ont fait plus que cela. Ils ont rendu inévitable la loi de la conscription. Les yeux toujours uniquement fixés sur Londres et tremblant de déplaire aux protagonistes de l’impérialisme qui leur est devenu si cher à tous, ils ont commis ou approuvé les mêmes erreurs. Quand le premier ministre, sans se demander s’il serait possible avec le système du volontariat de payer cette “hypothèque du sang”, promettait, au jour de l’an, son demi-million de soldats à l’Angleterre, le chef de l’Opposition ne désapprouvait pas et votait avec son parti les mesures nécessaires, les deniers requis pour racheter cette promesse.
Et ces choses, et d’autres, se passaient, non pas au début, alors que les proportions vertigineuses de cette guerre n'étaient pas encore soupçonnées mais en l’an 1916 : alors que de part et.
d'autre l’on savait bien que l’enrôlement volontaire ne pouvait fournir pareil rendement.
L'on savait déjà une autre chose. Les économistes avaient parlé. Ils avaient démontré ce qu’il y a de factice dans la prospérité apparente qui enrichit tant de millionnaires présents ou futurs, et que crée seule l’industrie de guerre. Le peuple, les cultivateurs exceptés, avait appris, avant même les économistes, combien la vie devenait chère et dure. On le savait, et quand un ministre déclarait, d’un cœur léger, que nous irions jusqu’à la banqueroute pour sauver l’Empire, nos chefs politiques négligeaient de mettre un frein à cette exubérance de paroles qui se traduisaient en budgets fabuleux, en gaspillages scandaleux.
Et la faillite prévue, prédite depuis des années, de l’enrôlement volontaire, arriva. Notre parlement nous avait engagés à fond ; nous étions acculés à l’extrême ressource, qui, au début, eût pu être acceptée par une opinion préparée, mais que, en 1917, cette opinion, trompée par des promesses aussi imprudentes que solennelles, et facilement disposée à croire à la trahison, ne veut pas qu’on lui impose. L'opinion s’est cabrée, et nous nous sommes trouvés dans la plus fâcheuse des postures.
Nos chefs politiques, les uns, plus coupables, nous avaient conduits à ce désastre ; les autres, simples complices, nous y avaient laissé conduire.
Il y a cependant un cas exceptionnel. Parmi les chefs de l'opinion chez nous, parmi ceux dont, c’est le rôle de diriger des groupes importants d’esprits, d'orienter la nation vers ses destinées, M. Bourassa presque tout de suite, a jeté le cri d’alarme. La vigueur de sa pensée, sa facilité de parole et d’écriture, sa documentation formidable, son talent et surtout son caractère devaient lui donner, dans ces temps de crise, une influence sans égale sur ses compatriotes. Cette influence, il l’a ; elle dérive de l’admiration qui de toutes parts va vers lui.
Cette admiration pour le chef nationaliste — dont l’œuvre jusqu’à la guerre contient les choses nécessaires, essentielles, qui devaient être dites pour la nation canadienne-française et qui, sans