M DIESE
lui et sans Olivar Asselin n'auraient pas été dites—; cette admiration et le prestige qui s’attache à son œuvre sont peut-être ce qui en aura empêché plusieurs de voir clair plus tôt sur les réalités lamentables dont nous sommes aujourd’hui les victimes. On ne se résout pas aisément à se détacher d’un homme en qui on s'est habitué à voir le champion de sa race, le défenseur brillant de nosdroits, et dont l’intransigeante fierté et la noble allure continuent toujours d’en imposer. On hésite longtemps avant d’en venir à la conclusion que sur un point aussi essentiel, il a pu se tromper, il s’est trompé. Le doute prend du temps à se dissiper. Mais son œuvre, toute de sincérité, sollicite une égale franchise. Son courage inspire la bravoure, même jusqu'au point de nous décider à. combattre ses idées, tout en continuant de respecter l’homme.
Dans cette brillante campagne que M. Bourassa mène depuis 1914, ce qu'il a dit ou écrit contre ceux qu’il combat, — et ce sont les deux partis qui se disputent le pouvoir, — on ne trouve guère rien à reprendre sauf quelques excès de langage souvent justifiés, en tout cas, sans importance. Sans réplique aussi est le réquisitoire qu'il a dressé contre les tenants grands et petits de l'impérialisme, le bilan qu'il a établi des fausses orientations qui nous ont été données depuis quinze ans par nos pilotes et qui ont ralenti notre course vers un port sûr et affolé notre boussole.
Mais l’envergure du conflit dépasse l'horizon étroit de la politique canadienne, et même celui de la politique impériale. Il est entendu que, à Londres et à Ottawa, on nous entraîne,depuis Chamberlain, à la participation aux guerres de l’Empire. Mais à ‘quoi servait-il, sur la question du service obligatoire, d’en refaire la démonstration ? Même sans cette préparation lointaine, n’aurions-nous donc pas pris part à cette guerre, et avec le concours de: M. Bourassa lui-même ?
Mais ce n’est là qu’un incident de cette polémique.
L'erreur fondamentale de la polémique de M. Bourassa c’est, en un pareil choc des nations, d’avoir voulu se tenir absolument au-dessus de la mêlée. C’est d’avoir souvent. discuté les fautes ou les erreurs des combattants, alliés ou ennemis, comme si nous étions des neutres, et encore d’une neutralité malveillante aux Alliés. C’est d’avoir prôné trop fort un faux égoïsme sacré, que je
Ris
sais bien que l’on pratique en d’autres pays, mais dont l’application peut devenir impossible si l’on tient un juste compte du fait — c’est un fait — que nous sommes, au Canada, deux races, deux races hostiles, et que la nôtre est numériquement la plus faible et doit être moralement la plus forte. C’est d’avoir nourri l'illusion que, de ces deux groupes ethniques infusibles, on pourra jamais faire une nation homogène cherchant à atteindre le même idéal. C’est aussi d’avoir poursuivi cette utopie que nous pouvons nous passer de l’influence française et vivre avec nos seules ressources une vraie vie nationale ; c’est, avec sa démonstration implacable que nous ne devons rien à l’Angleterre, d’insinuer que nous ne devons rien non plus à la France. C'est, en somme, de ne jamais parler de la guerre actuelle que comme d’une guerre de l’Angleterre et dans laquelle c’est la politique seule qui nous aurait entraînés ; de parler d’une ‘ cause étrangère ”” lorsqu'il s’agit pourtant, il semble, aujourd’hui comme en 1914, de la cause de l’humanité civilisée, menacée par le germanisme, lorsqu'il s’agit toujours, comme M. Bourassa en convenait en 1914 et en 1916 de nos deux mères-patries directement attaquées par un ennemi qui veut leur ruine et auxquelles ‘comme nation, nous sommes liés par des attaches politiques ”, d’une part, et d’autre part ‘ par des motifs de sentiment et d'intérêt.”
Depuis quel moment cette cause nous est-elle donc devenue
étrangère, depuis quand avons-nous cessé — nous — d’être en guerre avec l’ennemi commun, l’Allemagne ?
. Sans doute, pas plus que M. Bourassa, il ne faut se laisser prendre au leurre des ‘“sauveurs de petites nationalités ” ; l’Irlande, le Canada français, le Transvaal font tout de suite justice de ce prétexte qu’il faut écarter. Mais l’erreur, c’est d’accentuer l'impression que nous combattons uniquement pour l’Angleterre et pour ses buts de guerre déclarés, c’est de faire perdre de vue, en disséquant les causes du conflit, sa véritable ampleur et ses effets menaçanis. Menaçants pour nous comme pour tous les peuples du monde, et plus directement, par exemple, que pour les États-Unis qui cependant — preuve assez claire de l’épouvante mondiale — viennent, sans esprit de conquête et sans que leur sol fût menacé d’invasion, d’épouser notre cause.
C’est, il me semble, cette conception erronée du sens de cette guerre qui a empêché M. Bourassa d’être tout à fait depuis deux ans le vrai champion des intérêts canadiens-français, qui a arrêté son geste de semeur de bon grain, qui l’a amené à refouler chez lui et dans le cœur de ses compatriotes des sentiments justes, légitimes et, par horreur du sentimentalisme qui peut être, pourtant, principe d'action éclairée, à méconnaître leur véritable bien, à enrayer leur mission.
M. Bourassa était sans doute le seul en notre pays qui eût pu corriger les fautes des chefs bleus ou rouges et préserver sa race de l’affront qu’elle doit aujourd’hui subir. Lui, et aussi notre clergé, mais notre clergé, en grande partie, s’il ne le dit pas officiellement, n’est pas loin, peut-être, de penser comme M. Bourassa.
Et c’est tout naturel. Attiré par l'attrait d’un journal dont la rédaction supérieure satisfait son goût pour les œuvres littéraires ; porté, sur les questions politiques, à accepter des directions bien plutôt qu'à en donner — car il faut être étranger à notre vie, et deux fois calomniateur pour nous représenter courbés sous sa férule — notre clergé a pu être séduit par la droiture de l’homme sans peur et intangible, il peut être retenu par la confiance de tout repos que moralement il inspire et mérite. Seulement, cette foi en un prophète qui n’a pas la fatuité de réclamer l’infailibilité n’est pas une foi aveugle, et la raison maintient son droit d'examiner avec soin sa thèse, qui n’est pas un dogme, et de juger si sa doctrine, toute logique qu’elle soit, captivante et dangereuse à la fois par l’appel qu’elle fait à nos haines de races, n’a pas pour base une erreur.
Si nous nous battons pour l’Angleterre seulement, c’est entendu, M. Bourassa a raison, nous avons fait assez. Si nous nous battons pour nous-mêmes, si l’enjeu de la guerre, c’est notre civilisation, notre culture, notre vrai patrimoine, peut-être aussi nos libertés, M. Bourassa a tort. Nous devons, nous aussi, aller jusqu’au bout, et si l’on fait mal le calcul de nos efforts possibles, ce n’est pas à nous, Canadiens-Français, à nous plaindre les premiers.
Et voilà comme, en voulant nous tirer de la dérive où nous abandonnaïent les autres partis, le chef nationaliste, seul guide
certain de sa course, a perdu son chemin dans le brouillard, et de Charybde nous conduisait en Scyila.
Mais, si étrange que cela paraisse, il y a une autre politique que la nôtre dont les méfaits ont contribué à rendre possible la mentalité dont on abuse, c’est la politique française d’avantguerre. J'ai dit tout à l’heure que notre clergé, en partie, accepte, au moins de confiance, cette théorie dite nationaliste que nous n'avons plus à nous battre pour la France (et l’on oublie toujours que nous nous battons, et pour la France, et pour nous-mêmes). Eh bien ! comment se fait-il donc que nos prêtres, habitués à cultiver dans l’âme de nos populations les plantes fertiles du vrai patriotisme, alent été ainsi amenés à faire violence au sentiment si respectable du souvenir français ? Comment en sont-ils venus, luttant contre leur cœur et la voix du sang, à ne plus vouloir que nos paysans, pour accomplir leur destinée, continuent, tout en labourant notre sol, de jeter fréquemment un regard ému et vivifiant vers la France ? D'où est venue cette méfiance, pas toujours déclarée, mais qu’on ne peut nier ?
Il y a pour l’expliquer plus d’une raison. La principale, c’est que les Français ont été les propres artisans de la perte, ou, au moins de l’amoindrissement de leur prestige en Nouvelle- France. La France paie la rançon d’être la nation sur laquelle les autres peuples, attirés par le bruit de ses idées et le feu de ses passions, ont les yeux toujours tournés. Or toutes ces idées ne sont pas saines, et ces passions ne sont pas toutes bonnes. Sa logique implacable, même dans l'erreur, même dans la faute, lui interdit de ne pas se laisser voir, au grand jour, telle qu’elle est. Or ceux qu’on entend le mieux ce sont les plus bruyants, ceux qu’on voit le mieux ce sont les vedettes. On a vu et entendu les ministres et les députés français, on a vu la littérature d’exportation et entendu la chanson du Paris qui s’amuse — et on a cru que c'était la voix de la France.
On reconnait aujourd’hui l’erreur. Mais le travail néfaste, surtout de la politique persécutrice de la religion nationale —
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nationale là-bas, nationale ici — a produit sa moisson. On s’est méfié, dans nos campagnes, — et faut-il donc tant blâmer notre clergé de n’avoir pas fait tout de suite les distinctions nécessaires ? —on s’est méfié de l'influence que prendraient chez nous des idées d'intolérance sectaire. Et le bon renom de la France en a souffert. Et le détachement commençait.
Dans d’autres quartiers aussi, on a fait ce qu’on a pu pour favoriser cette tendance à séparer l’âme canadienne de l’âme française.
Sans parler de certains “importés” qui n’ont répandu autour d'eux ici que le relent des mauvais lieux où ils fréquentaient làbas — idées ou moralité —; sans parler des snobs de notre terroir qui, voltairiens en retard et apprentis d’un sectarisme ignorant, ont fait le plus grand mal à l’idée française dont ils osaient s’improv'ser les champions ; et, passant à un ordre d'idées tout différent, n’a-t-on pas vu, depuis que la fascination de Londres a ébloui notre monde politique, l’anglomanie devenir de bon ton, et aller chercher ses victimes même en dehors des cercles sociaux où la ploutocratie, cette noblesse de notre temps, en avait jusque-là propagé le virus? Est-ce que, parmi nos tribuns, ils sont rares ceux dont l’œuvre oratoire, inspirée de cette croyance absurde en la supériorité des Anglo-Saxons, n’a pas dix pages qui soient consacrées à mettre en valeur les qualités de la nation française ?
Alors. que le sentiment français se soit endormi dans l’âme du peuple, quand on a tant fait pour le tuer, y a-t-il lieu d’en être surpris ? Mais on se rendra compte que l’expérience ne doit plus être tentée. Réveillé déjà par le bruit qu'ont fait dans le monde la Marne et Verdun, et par le silence encore plus impressionnant des tranchées où la résistance française cache ses plus solides vertus, ce sentiment, s’il est nécessaire de le mater au besoin, il ne faut plus parler de le supprimer.
On voit trop bien, aujourd’hui, ce que son sommeil nous a coûté.
Et voilà comme, dans ce dédale de fautes et d'erreurs, proches ou lointaines, notre opinion s’est égarée, voilà comment
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s'explique ce résultat : le spectacle d’une Chambre canadienne, divisée, sur une mesure de guerre, en deux groupes de races différentes.