‹ L'appel aux armes et la réponse canadienne-françaiseChapitre 9 sur 36 · NOTRE ATTITUDE · texte numérisé non relu

NOTRE ATTITUDE

Au risque d’être durs pour nous-mêmes, après avoir essayé de démontrer que nous sommes victimes moins d’une faute de notre part que d’une erreur il est essentiel de dégager tout le sens de cette attitude. Et, avant de nous demander par quels moyens nous devons rectifier la position, de rappeler ce par quoi cette position est fausse, inac-eptable.

Quel est donc le spectacle que nous donnons au monde en ce moment ?

Et d’abord nous avons déjà vu ce qu’ont fait nos représentants. Cette loi de conscription, qui était l’aboutissant logique, forcé des mesures que le Parlement, tout entier a votées depuis 1914 — et c’est M. Bourassa qui l’a démontré — nos députés en ont rejeté le principe. Et, dans la Chambre, ils sont seuls, ou à peu près, à ainsi se dérober. Car, subissant la peine de l’illogisme de leur conduite antérieure, ce qu’ils évoquent aujourd’hui, eux nos représentants, c’est l’image de notre peuple déjà rendu sur le champ de bataille et faisant demi-tour devant l’ennemi——en plein combat. Et l’on sait bien pourtant que toute idée de lâcheté chez aucun doit être écartée, mais la signification de leur refus, malgré qu’ils en aïent, écrase et écrasera peut-être toujours la portée de leurs bonnes intentions.

D'être seuls, au Parlement du Canada, à dire non, quand une pareille question se pose, c’est avoir tort, même si la majorité anglaise n’a pas raison. L’affreux malaise qui nous étreint procède de cet isolement.

Or, pendant qu’à Ottawa, nos représentants faisaient si pauvre figure, comment se comportait la partie la moins pondérée, la moins éclairée (sauf d'importantes exceptions), la plus bruyante en tout cas, et la plus nombreuse du peuple des villes ?

La loi est à peine proposée, et voilà que, apparemment pris

de panique, on soulève le peuple des faubourgs, on tient d’immenses assemblées, on forme des ligues à noms sonores, on ameute es esprits, .. Etceux qui font ainsi mine de se lancer à l’assaut des abris sûrs, et de prendre les devants pour courir à l’arrière, ceux qui veulent imprimer son mouvement à l’agitation populaire, ce sont les plus jeunes d’entre nous, ce sont ceux qui seront appelés les premiers auxarmes. Et cela s’est passé ainsi un peu partout dans le Canada, mais c’est dans notre province que l’on a commencé, et que l’on a fait les premiers meetings monstres, appelés modestement ‘ patriotiques ’—pour proclamer solennellement qu’on refusait de marcher. Et, ces jeunes gens, — il y en a parmi eux qui sont d’une intelligence et d’une culture très hautes, qui sont appelés à jouer dans notre politique (c’est la politique encore qui les fait errer) un rôle très brillant, — nous savons bien tous qu'ils n’agissent pas par lâcheté, nous savons bien, quoi qu’ils disent aux foules, qu’au fond ils valent mieux que leurs discours, que leur éloquence trahit leurs vrais sentiments, et quand ils déclarent qu'ils sont prêts à se battre, mais ici seulement, aux jours de guerre civile, nous savons bien qu’ils se calomnient, nous ne les. croyons pas, et nous prédisons qu'ils seront les premiers à partir — pour le front.

Mais, en attendant, il faut subir le spectacle de leur attitude inconcevable et des tristes résultats que produit la lecon de leur exemple. Car la foule qui les suit exagère leur geste.

Et l’on a vu des conseils municipaux, en réunion plénière et solennelle, éperdus dans ce tapage,—et pour obéir aux injonctions d'une populace exaltée, casseuse de vitres et experte à s’attaquer aux citoyens paisibles, à épouvanter les femmes et les enfants — on les a vus voter des résolutions contre le service militaire national et terminer leur séance éplorée par le chant de l’hymne national !

Mais l’élite moins jeune, que pense-t-elle, que dit-elle, à l’écart de ces tristes et tumultueux rassemblements? Eh bien, Dieu merci, non seulement elle s’abstient: elle condamne, avec l’indulgence qu’exige sans doute l'erreur où sont les agitateurs.

PO

L'ironie cruelle de ces manifestations d’un ‘ patriotisme à rebours ” et d’un “ courage à l’envers ”” n’échappe pas à l’attention même des moins perspicaces. Dans l’intimité, on déplore que cette agitation, ces démarches aggravent une situation déjà si pénible. Le bon sens reprend ses droits, le fonds de dignité qui est le lot des vieilles races est troublé, du sang il monte au cerveau des protestations qui troublent la conscience.

Mais on n'ose guère parler, parce que sur le nœud même du problème on est encore perplexe. L’on hésite, l’on tâtonne, l’on va se répétant tous les arguments par lesquels il est démontré que la conscription est un mal, un grand mal, que c’est une misérable manœuvre politique, suggérée peut-être par un ministre taré, compromis et compromettant, et peut-être à dessein dirigée directement contre nous, que ce n’est pas un mal nécessaire, qu’il est des moyens plus efficaces d’aider les combattants alliés, que nous allons à la banqueroute, que les Anglais eux-mêmes n’en veulent pas... L’on se dit tout cela, mais au fond l’on sent, l’on avoue que, tout de même, notre opposition à cette loi mauvaise nous met en honteuse posture, que notre geste n’est pas beau, que nous glissons sur une pente fatale vers quelque abîme...

Or à ceux-là, qui, sans parti-pris ni passion, creusent le problème et cherchent une solution, à la fois digne et raisonnable, et qui peuvent être, s’ils le veulent, les maîtres de l’opinion, je demande de réfléchir sur la gravité du mal que peut faire à notre nationalité une résistance plus prolongée à la loi ou à son application. Des deux maux qui nous menacent, je prie qu’on cherche bien quel est le pire.

L'injure dont il faut et faudra nous laver — insultes écrites, dites ou simplement parlées par les yeux — c’est que seuls au Canada, nous refusons l’impôt du sang. Il importe assez peu, pour notre réputation, que l’insulte soit, chez certains de nos adversaires un simple procédé de chantage. Le départ entre les voix anglaises et françaises sur le vote terrible de l’autre jour, souligné par les manifestations de la rue, reste le fait que j'ai déjà dit. J'ai dit aussi l’excuse de nos gens d’avoir été amenés, sans s’en rendre un compte exact,à faire ainsi figure de révoltés, d’insoumis en temps de guerre. Mais l’injure, c’est que ce simple fait nous

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