DU SAC DE LOUVAIN
Quo scelere admisse pariter periere lot urbes ? Vandalicis gladlis sternimur ac Geticis.
Saist Prosper (?), De Providentia.
La dénégation allemande porte cette fois encore sur les causes et sur la manière. Le fait n'est pas contesté : ce qu'on refuse d'avouer, c'est qu'il ait eu lieu « brutalement ». Il a constitué, disent-ils, des « représailles (Vergeltung) ». Les intellectuels écrivent le mot cette fois.
Représailles de quoi? Du mal souffert par les Allemands en conséquence de l'assaut « d'une population en furie » qui « se ruait en traîtrise » sur leurs cantonnements.
Sur le droit strict qu'eut la population d'agir ainsi sans encourir de représailles, ce qu'on a lu plus haut suffira. Tous les adjectifs prodigués par les intellectuels n'y feront rien. « Furieux » ou non, ces gens défendaient leurs foyers. On ne peut absolument pas imaginer que les Louvanistes aient eu le devoir, le
devoir de guerre, d'accueillir paisiblement l'ennemi. En attaquant les cantonnements, ils ont fait ce que, depuis le commencement du monde, tous les peuples envahis ont fait ou ont pu faire contre l'invasion et le pillage. En y répondant par le massacre, les Allemands se sont conduits comme les plus farouches des envahisseurs dont on trouve le nom dans l'histoire. En donnant cette conduite pour l'exercice d'un droit et pour le châtiment d'un crime, ils font ce que nul n'a jamais fait.
S'il y avait lieu à la raillerie en si abominable matière, on pourrait ajouter autre chose.
On pourrait rire de ce peuple assez aveugle, dans une guerre où lui-même avoue qu'il a violé le droit des gens, pour appeler traîtres ceux qu'il attaque. Traîtres en effet ! Imaginez que les Belges ont manqué au respect de celui qui viole leur droit et qui le proclame, qui avoue n'être justifié que par le soin de son intérêt! Certainement ces explications de l'Allemagne et de son chancelier auraient dû valoir à ces envahisseurs des égards; il est fâcheux qu'on ne les ait pas eus!
Et quel trait que celui où les intellectuels nous dépeignent « la population en furie », avec l'illusion qu'ils jettent l'odieux sur elle ! Pourquoi, ont l'air de nous demander ces gens, pourquoi est-elle en fureur? Comment se fait-il qu'elle ne fût pas tranquille? Que manquait-il à son contentement? Nous attaquons les Belges, nous nous emparons de leur territoire, nous occupons militairement leurs villes, nous les frappons
ii8 l'appel des intellectuels.
d'impôts qu'ils ne peuvent payer et en garantie desquels nous les prenons comme otages, nous leur imposons la présence et la loi d'un vainqueur qu'ils détestent, et ils entrent en colère, et ils nous attaquent! Cela est inouï, cela crie vengeance- La vengeance fut le sac de Louvain. Mais, toujours suivant la méthode d'apologie double dont on a vu plus haut les exemples, en même temps que nos gens feignent d'affirmer le droit que l'Allemagne avait de détruire Louvain, ils ont soin de donner à entendre que cette destruction fut limitée. Louvain tout entière n'a pas péri.
u La plus grande partie est restée intacte » disent-ils. Intacte ! Ne diriez- vous pas qu'il s'agit d'un travail de cabinet, où ce qui n'est pas visé ne reçoit aucune atteinte? De cabinet précisément! Ils ne s'y sont pas comportés brutalement: brutal; ils n'y ont pas fait rage: gewueiet. C'est fort bien, mais l'opération qui consiste à « canonnerune partie de la ville » nesoufire pas tant de précautions. Pressés de se montrer à nos yeux en bourreaux pleins de modération, les intellectuels oublient que la nature des engins employés n'a pu avoir ce caractère. Entre les mains d'une troupe d'occupation qui s'en sert par humanité, le canon braqué contre une ville ne laisse pas d'agir inhumainement. Il ravage, il détruit, il jette l'éclat de la ruine tout autour de sa sphère d'action. De plus ils confessent que les flammes ont menacé l'hôtel de ville. Cela signifie que les maisons de la Grand' Place
brûlaient, et que les flammes jetées par l'incendie avaient assez de force et d'ampleur pour mettre en péril au milieu de cette place un édifice isolé de toutes parts, protégé par de grands espaces vides. On peut juger par là de l'importance du désastre.
Pour donner l'idée de cette importance, disons que sur le seul territoire de la ville (indépendamment des faubourgs) 89/i maisons ont été détruites. C'est le chiffre donné par le rapport belge. Le rapport allemand dressé par Falcke, directeur du musée d'Art industriel de Berlin, et que la Gazette de V Allemagne du Nord a publié, dit qu' « un sixième de la ville » est détruit. Enregistrons l'aveu.
Ce sixième comprend l'Université et l'église Saint- Pierre, situées, l'une au midi, l'autre au nord, de l'hôtel de ville ; c'est donc le centre de la ville, par conséquent ce qu'il y a de plus important, qui a péri. Il est aisé de concevoir que pris en son milieu, et par suite comprenant tous les anciens quartiers en même temps que les plus fréquentés, le sixième (n'y eût-il que cela) de l'étendue d'une ville en est tout le cœur et l'essentiel.
(( L'ancienne halle aux draps, dit le rapport allemand, où était établie l'Université et sa bibliothèque, à part deux murs de façade, est complètement incendiée » ; incendiés sont les manuscrits précieux et tout l'incomparable instrument d'étude, grossi, perfectionné par des générations, que cette bit liothèque représentait.
« L'église Saint-Pierre a subi des dégâts consiJé-
rables. » C'était la plus belle de Louvain. Ses proportions et sa magnificence, les œuvres d'art qu'elle contenait, l'égalaient à une cathédrale, u Elle pourra, ajoute le rapport, être restaurée », car « l'ensemble architectural est intact. » Tous les curieux d'art et d'antiquités savent ce que sont les restaurations allemandes, et les photographies parues dans les journaux suffisent à faire voir l'étendue de celle dont nos gens osent parler ici. Les murs seuls sont debout, c. Le tambour est détruit » : c'est-à-dire la boiserie intérieure du portail. Chacun sait ou devine quels ravages le feu mis à cette partie d'une église cause inévitablement au dedans, à cause du tirage qui s'établit par les portes. A Reims, l'incendie du tambour est ce qui a mis le feu à l'église. Toute la décoration de sculptures des chapelles de Saint-Pierre de Louvain, chefs-d'œuvre de l'art décoratif flamand, et que le rapport a soin d'omettre en nommant « l'ensemble architectural » seulement, a évidemment péri. Trois ou quatre tableaux de maîtres primitifs, que le rapport nomme, ceux de Thierry Bouts entre autres, ont été sauvés. Bref Saint-Pierre de Louvain n'est plus qu'une ruine. Du Louvain que chérit la nation Belge et que les étrangers admirèrent, l'hôtel de ville seul est resté.
Le rapport allemand dit qu'il fut conservé par le soin des Allemands eux-mêmes et du major iManteufTel, qui, ayant ordonné l'incendie, crut ensuite devoir en borner l'effet. Les intellectuels donnent à cet épisode une allure dramatique, en disant que les soldats aile-
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mands a ont dévoué leur existence afin de préserver » cet hôtel de ville des flammes. Gomme il s'agit des flammes qu'ils avaient allumées, le lecteur raisonnable sera peu sensible à cet eflet. En revanche, voici la réflexion qu'il fera.
La canonnade et l'incendie de Louvain n'ont pas été des faits si soudains, si aveuglément déchaînés, qu'ils n'aient laissé place à la réflexion de s'exercer. Le rapport Falcke et les intellectuels sont témoins qu'ayant décidé d'épargner l'hôtel de ville, l'Allemagne est parvenue à sauver ce monument. L'Appel des intellectuels insiste sur ce point, que la destruction de Louvain n'est pas le fait d'une fureur aveugle {gegen Loewen haben unsere Truppen nicht gewuetet). Non, ce qui a fait faire cela est une mûre résolution, qui n'excluait pas la tendresse, puisqu'elle était prise à contre-cœur.
Très bien. On ne peut se donner à la fois tous les éloges, ni s'assurer toutes les justifications. Prenons acte que nos gens veulent être loués de n'avoir pas perdu la possession d'eux-mêmes et d'avoir agi avec réflexion. Par suite, ils abandonnent l'excuse que pourrait constituer pour eux le déchaînement de troupes furieuses dans la ville, semant au hasard l'incendie et la mort. On a tué et brûlé par ordre, raisonnablement, presque pieusement; ce qu'on a voulu sauver, on l'a sauvé ; ce qu'on a brûlé, on l'a brûlé exprès. Or, qu'a-t-on brûlé? L'Université, la bibliothèque de l'Université.
laa L APPEL DES INTELLECTUELS.
Ah ! mes gaillards ! et vous trouvez cela bien ! Et vous êtes des professeurs, des savants, des intellectuels, et c'est comme tels que vous prenez la parole 1 Vous signez un appel de vos noms de docteurs d'Université, et cet appel approuve que Louvain ait vu brûler ses salles et sa bibliothèque, ses laboratoires, ses manuscrits, non par le simple effet des fureurs de la guerre (vous prenez soin de le spécifier), mais exprès, et en vertu d'une résolution si froide, que vous la dites prise à contre-cœur.
Le monde enregistrera cet aveu. A Paris, à Montpellier, à Aix, à Oxford, à Cambridge, à Zurich, à Upsal, à Leyde, à Dorpat, à Helsingfors, à Kief, à Bologne, à Padoue, à Salamanque, à Coïmbre, à Barcelone, à Copenhague, à Boston, à Calcutta, les professeurs du monde entier retiendront que les hommes d'Iéna, de Halle et de Tubingue, de Berlin et de Bonn. d'Heidelberg et de Leipsick, institués les apologistes de l'incendie d'une Université, en ont apporté cette raison, qu'il avait été allumé non par colère, non par hasard, mais à dessein. Et cela servira à vous peindre pour toujours. Cela peindra votre tact et votre intelligence, autant que votre sincérité, quand vous sollicitez la solidarité de la profession savante chez l'adversaire et chez les neutres. Le contentement de voir Louvain brûlée restera devant les savants comme un fameux exemple de vos sentiments professionnels.