‹ L'appel des intellectuels allemandsChapitre 13 sur 17 · L AMOUR DE LART ET LES ALLEMANDS · texte numérisé non relu

L AMOUR DE LART ET LES ALLEMANDS

C'est trop de mille écus pour un Allemand.

Frédéric II, au sujet de Winckelmann, qui sollicitait une pension.

Les intellectuels croient devoir dire qu'ils refusent, qu'ils refusent a résolument (entscfiieden) », qu'ils refusent « énergiquement » , d' « acheter d'une défaite » de leurs armes « la conservation d'une œuvre d'art ».

Ils prennent là un soin singulier. Sans doute nous avons tous entendu parler d'un certain esthétisme béat, qui mettant l'art au-dessus de tout et de la vie même, faisait sa joie d'étonner le vulgaire en déclarant que le salut d'un tableau primait celui de toute une armée, de tout un peuple, et que le gain d'une province ne pouvait réparer la perte d'un monument. Seulement, chez les nations civilisées d'Europe, la réalité de la guerre fait envoler ces fantaisies, qui déplus sont en baisse chez elles depuis vingt-cinq ans. En France elles n'ont plus qu'une odeur de petite bourgade arriérée. Or c'est devant une opinion supposée formée de ces fadaises que l'Allemagne intellectuelle croit utile de plaider sa cause, de trancher de ses déclarations !

Eh ! pauvres gens ! vous enfoncez les portes ouvertes.

ia4 l'appel des intellectuels.

Qui songe à vous reprocher cela? Cessez de prendre cet air important d'hommes qui sacrifient un noble rêve à la réalité. Allez! nos étudiants pour ce fait ne vous traiteront pas de philistins.

De tout ceci il faut seulement conclure qu'en Allemagne, à l'heure qu'il est, l'esthétisme est pris au sérieux, puisque quatre-vingt-treize savants, intellectuels de divers genres, se croient obligés d'en renier solennellement le culte. Or nous pouvons les assurer que cela n'a lieu que dans leur pays, et que partout ailleurs qu'en Allemagne on n'eût pas songé à se défendre ainsi.

Et maintenant remarquons autre chose. Cela est sans rapport avec Louvain, où, de leur propre aveu, l'armée allemande ne livrait pas une bataille, mais s'adonnait à des représailles. Ni défaite ni victoire n'était engagée là. Supposé que ces représailles fussent justes, qu'en soi et indépendamment de la manière dont on les exercerait elles n'aient pas été une monstrueuse violation du droit des gens, ils étaient libres, soit de s'en abstenir, soit d'y procéder comme ils voudraient. Or des représailles exercées sur des monuments, sur des établissements scientifiques, sur des bibliothèques, cela a un nom dans l'histoire : c'est le nom du glorieux Allemand dont la jeune Allemagne fête la gloire dans le temple de la Walhalla, de Genséric, roi des Vandales. Ces actes se nomment vandalisme.

Là-dessus nos gens prennent la précaution de dire qu'aucune nation ne peut se vanter de dépasser l'Aile-

magne en fait d'amour de l'art. Il est bien malheureux que leur réputation n'ait en ce moment que ces paroles pour garant. Combien des faits eussent mieux valu I Ces faits disent le contraire. Les Allemands ont brûlé Louvain, bombardé Malines, détruit Termonde, anéanti la halle aux draps d'Ypres, ruiné la cathédrale de Reims, envoyé des aéroplanes chargés de jeter des bombes sur Notre-Dame de Paris, où un commencement d'incendie s'est déclaré.

Aucune autre nation n'a fait cela. De la part d'aucune autre nation, les monuments, les œuvres d'art n'ont couru en temps de guerre un danger si universel et si constant. Voilà ce que nous voyons de nos yeux; voilà ce que dira l'histoire. En face de cela, que pèsera l'empressement de l'Allemagne à commenter des monuments, à dresser des catalogues, à entasser de la littérature sur l'impressionisme ou le cubisme? Moins que rien.

Ils disent qu'ils déplorent les monuments détruits. Déplorer n'est rien; c'est les épargner qu'il eût fallu.

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