SI L ALLEMAGNE FAIT LA GUERRE SELON LE DROIT DES GENS
Depuis les Goths on n'a pas fait la guerre dans ce goût-là.
Vai.obi, envoyé de France, sur Frédéric II. roi de Prusse, en t7U3.
Les intellectuels tiennent à placer ici leur querelle sur le terrain précis du droit, à arguer d'un code et de lois. C'est une grande imprudence à eux.
Dans les articles de la Convention de La Haye que nous leur avons opposés, nous avons eu soin pour notre part de ne pas montrer seulement un texte, mais les convenances éternelles qu'il exprime, mais l'usage général qu'il consacre. Car les formules seraient peu de chose, si elles allaient seules, si les faits les rendaient impuissantes ou caduques. En alléguant la nécessité, les conditions de légitime défense, l'urgence pratique des représailles, l'Allemagne nous opposait des faits, ou du moins ce qu'elle croyait en être, et nous obligeait à les discuter. En renvoyant le lecteur à des stipulations, c'est autre chose; toute
discussion devient superflue. L'Allemagne s'difre à la condamnation la plus immédiate, la plus automatique qui soit. Gomment ces gens n'ont-ils pas vu que leur cause était aussi indéfendable au point de vue juridique qu'au point de vue de l'équité?
Je m'en tiens à la Convention de La Haye, parce que pour un moderne, s'il l'invoque formellement, le droit dps gens ne peut être cherché ailleurs. Cette convention en est l'expression dernière, signée de toutes les nations, et, je le répète, par l'Allemagne. Or elle ne contient pas un article de quelque importance, que l'Allemagne n'ait violé dans cette guerre.
J'ai dit ce qu'il y avait d'unique et de monstrueux, inconnu à l'Europe moderne et qui n'avait pas été vu depuis les invasions des Barbares, dans les destructions et les pillages qu'elle accomplit, cause de l'exil en masse des populations et de la misère universelle.
Cependant, dit la Convention de La Haye, il est interdit :
Article 25. — D'attaquer ou de bombarder par quelque moyen que ce soit, des villes, villages, habitations ou bâtiments qui ne se sont pas défendus.
Il est interdit :
Article 28 . — De détruire ou de saisir des propriétés ennemies, sauf le cas où ces destructions ou ces saisies seraient impérieusement commandées par les nécessités de la guerre.
Mieux encore. Article ^9» au sujet des contrées et des villes qui subissent l'occupation, la convention s'exprime ainsi :
Si, en dehors des impôts établis au profit de l'État, l'occupant prélève d'autres contributions en argent dans le territoire occupé, ce ne peut être que pour les besoins de l'armée ou de l'administration de ce territoire.
Je demande quels rapports avec le droit des gens entretient une nation qui a frappé Bruxelles d'un impôt de 200 millions, Charleroi d'un impôt de 5o millions, Lunéville d'un impôt de 760.000 francs, les autres villes à proportion, alléguant les droits de la guerre ; quand il est stipulé que ces droits n'autorisent, en dehors des impôts existants, que le prélèvement des frais d'occupation et de bureaux. Inutile de rappeler ici, après l'avoir fait dans ma préface, les faits qui contreviennent aux deux autres articles : châteaux brûlés et pillés, établissements industriels privés anéantis, villes et villages détruits quoiqu'ils fussent ouverts et qu'on les eût rendus sans défense.
Si maintenant nous remontons aux causes mêmes de la guerre, que trouvons-nous ? Mieux encore ; car c'est le chancelier lui-même qui avoue que l'invasion de la Belgique a violé « le droit des gens {Voelkerrecht ». Il suffira donc sur ce point de renvoyer les intellectuels à M. de Bethmann-Hollweg, sans préjudice des réflexions mises en réponse à l'article II.
Concernant les représailles exercées à Louvain et
en général contre les populations qui prennent les armes, notre réponse se trouve à l'article III. Ces représailles sont formellement contraires au droit des gens, qu'on le prenne dans les textes ou dans le bon sens.
Toutes ces violations sont le fait, les unes de l'empereur et de ses ministres, les autres des chefs militaires : je n'ai pu omettre de les rappeler ici; toutefois les mots d'u indiscipline » et de u cruauté » mis en avant par les intellectuels dans cet article font plutôt penser aux violations dont le soldat se rend coupable. Ce sont les hommes principalement qu'on s'applique à blanchir ici. C'est eux qu'on veut cette fois faire bénéficier du brevet d'innocence accordé dans ce qui précède aux rangs plus élevés de la nation. Voyons donc cela.
Et tout de suite remarquons le ton absolu de cette formule. « Aucune indiscipline, aucune cruauté » n'accompagne cette guerre. C'est-à-dire que, sans reproche dans sa tenue d'ensemble, cette guerre n'est pas davantage sujette à une seule critique de détail. Les soldats mêmes, tous et chacun, se conduisent en perfection. Les intellectuels s'en portent garants. La faute particulière, le crime particulier n'existe pas dans l'armée allemande ! Voilà prise sur le fait une audace d'affirmation, à laquelle seuls peuvent se livrer des hommes à (jui il est indifférent de mentir. S'ils nous disaient : Nous répondons des chefs, des r^lemcnts,des priaçipes, la chose m §oi n'aurait rien
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d'exorbitant, il resterait à voir si elle est vraie ; en répondant qu'aucune cruauté, aucun désordre n'a lieu de la part des hommes, ils affirment ce qu'on ne peut ni savoir, ni prévoir.
Cette assertion paraît plus audacieuse encore, quand on considère le droit des gens violé dans le commandement même : cette sorte de violation devant entraîner celle à laquelle est sujet le soldat dans sa sphère. Gomment des représailles comme celles de Louvain, par exemple, ordonnées contre les populations vaincues, pourraient-elles ne pas déterminer des actes de cruauté chez le soldat ? La résistance de Louvain brisée, on a fusille les habitants, on a mis le feu (selon le rapport officiel allemand) à la sixième partie de la ville, et l'on voudrait nous faire croire que, dans une pareille tuerie, dans une destruction si générale, le soldat allemand n'a pas commis d'excès, qu'il ne s'est pas comporté, selon son rang et ses moyens, comme le major Manteuffei se comportait selon les siens, en Wisigoth et en Vandale P
La vraisemblance est toute contraire, et ce contraire est confirmé par les faits. L'invasion de la Belgique, où la moitié du temps les populations ont combattu, enregistre partout d'atroces cruautés des troupes allemandes Le rapport officiel, dressé par les soins du gouvernement belge et remis par lui aux puissances, dit qu'avant d'occuper Louvain, les Allemands incendièrent tous les villages où ils passèrent.
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A Gorbeck-Loo (je cite le résumé publié dans le Temps du 2 2 septembre), le 20 août, une jeune fille fut violée en présence de ses parents par une bande de soldats, qui la frappèrent ensuite à coups de baïonnette. A Hofstade, le 20 août, des soldats belges trouvèrent une vieille femme, une autre femme et son fils âgé de quinze ans, tués à coups de baïonnette. A Sempst, on trouva les cadavres en partie carbonisés de deux hommes: l'un d'eux avait les jambes et les bras coupés ; l'autre avait les jambes coupées à hauteur des genoux. Dans le même village, les Allemands frappèrent un ouvrier à coups de baïonnette, et, comme il respirait encore, ils le jetèrent dans une maison à laquelle ils mirent le feu. Le fils du consul général de Grande Bretagne, sir Cecil Hertslet, a recueilli la déposition d'un témoin qui affirme avoir vu, le 36 août, près de Matines, un vieillard suspendu par les bras à une poutre du plafond de sa ferme ; près de lui fut trouvé un enfant de quinze ans qui avait les mains liées derrière le dos, et dont le corps était transpercé de coups de baïonnette. Dans le même village, un grand nombre de cadavres de paysans furent trouvés dans des attitudes suppliantes, « les bras levés ou les mains jointes ».
Ces attestations sont positives, le témoignage en est précis, et le gouvernement belge y engage sa foi devant le monde entier. Yeut-on savoir maintenant ce que racontent les paysans dans les villages?
Les habitants demeurés dans les villages pendant le passage des troupes allemandes racontent des scènes terribles : à Waeherseel, sept soldats allemands violèrent une femme et la tuèrent ensuite ; ils déshabillèrent jusqu'à la taille un jeune garçon, le piquèrent avec leurs lances, puis le chassèrent à travers champs en essayant de
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l'abattre à coups de fusil pendant sa course. A Bueken, de nombreux habitants, dont le curé, âgé de 80 ans, furent tués. Entre Impte et Wolverthem, les Allemands jetèrent dans une maison en feu deux soldats belges blessés.
Voilà le souvenir que laissent après eux dans les paisibles campagnes de Flandre, ces soldats qui, diton « ne commettent ni actes d'indiscipline, ni cruautés » ! Il ne servirait de rien de dire ici que ce sont des propos populaires, sujets à l'exagération. Outre qu'ils cadrent avec les faits certifiés par le gouvernement, les propos mêmes, pris tels quels, sont un fait. La renommée que se sont acquise les Allemands y est écrite, et cette renommée à elle toute seule constitue un témoignage accablant.
On vient de lire le récit des grandes atrocités; voici maintenant une idée des violences qui ont été commises couramment. Leur caractère de moindre cruauté explique en partie avec quelle facilité elles ont pu se renouveler sans cesse.
Un habitant du village de Pillon en Lorraine a déposé comme suit {Temps du 24 août) devant la gendarmerie. Les faits se sont passé le 10 août.
Vers 8 heures un quart ou 9 heures, je me trouvais dans ma grange, en compagnie de ma femme et de ma fille, lorsque deux fantassins allemands, dont un sous-officier, ont, en ma présence, allumé une allumette et mis le feu à un tas de foin qui se trouvait dans ladite grange. Après avoir allumé cet incendie, ces deux soldats m'ont saisi brutaiemeot et m'ont emmené avec eux. lU m'ont con4uit dans
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Jes champs, dans la direction de Mangiennes. Environ une heure après, deux autres personnes de Pillon, M. le curé et M. Debreux, ont été amenées près de moi par des Allemands.
Tous trois furent maintenus en cet endroit « sous la mitraille française » à laquelle était exposé le camp allemand. Ainsi en témoigne le curé, dont nous avons le récit également (Temps du i8 août) ; le voici :
Quinze Allemands sont entrés au presbytère et l'ont mis en joue (le curé). On Ta tiré dans la rue toujours sous les fusils braqués, ptiis ordre a été donné de le conduire au général. Quand il s'arrêtait on le frappait. Un boulet français éclate non loin de la troupe emmenant le curé ; les Allemands se couchent, mais ils obligent le prêtre à rester debout, On arrive devant le général, qui dit en substance : « Je sais bien que vous n'avez pas tiré, mais vous êtes l'âme delà résistance, je vais brûler le village. » Le feu est mis d'abord à quinze maisons, puis aux autres. Pendant ce temps, le curé est maintenu. Les officiers lui disent : « Regardez comme ça brûle. C'est bien fait : les Français sont des sauvages ! » Et ils ajoutent de temps à autre : « D'ailleurs on va vous fusiller. » Enfin un officier dit au curé : « Nous vous emmenons avec nous. »
C'est ici que le curé rejoint le premier témoin, dont le récit se poursuit ainsi :
Vers trois heures du soir, les troupes allemandes ont dû se replier vers Pillon ; nous nous étions dissimulés derrière une haie, lorsqu'un fantassin allemand, qui m'avait sans doute aperçu, s'est avancé vers moi et m'a tiré à bout portant un coup de feu qui m'a atteint audessus du coude gauche. M. le curé et M. Debreux, qui
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étaient mieux dissimulés que moi, n'ont pas essuyé de coups de feu.
Tel est le tableau des scènes qui se sont reproduites partout. En voici une autre, du ii, à Jarny.
Un officier allemand accompagné de quatre ou cinq cavaliers a enjoint au maire d'avoir à faire déposer à la mairie, les armes que les habitants pouvaient posséder. Une demi-heure après, un nommé Gollignon, âgé de quarante-cinq ans, rentier à Jarny, se rendait à la mairie pour y déposer son fusil, lorsqu'au détour d'une rue il rencontra une section allemande d'infanterie. A sa vue, le nommé Gollignon, surpris, esquissa une retraite; mais les soldats allemands tirèrent sur lui plusieurs coups de feu qui ne l'atteignirent pas. Presque aussitôt après, un des soldats de tête de la section se précipita sur le nommé Gollignon et le transperça par deux fois de sa baïonnette. Deux heures après, ledit Gollignon expirait.
Quantité de témoignages pareils et tout aussi peu récusables démontrent que ces faits se sont reproduits mille fois. Quoique moins abominables que ceux du premier genre, ils n'en sont pas moins la preuve d'une vraie férocité chez les hommes qui les ont commis. Ils étalent la brutalité, l'esprit tyrannique, un mépris général de tous égards dûs aux personnes, une promptitude à tuer, venant partie de cruauté, partie d'un dessein de semer la terreur et de se rendre par là l'invasion plus facile.
A son tour le gouvernement français a dénoncé ces
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aclcs eu date du 21 août. Deux mémoires ont été rédigés, dont le premier dit :
Suivant rapport du 10 août 1914, transmis par le général commandant en chef de l'armée de l'Est, les troupes allemandes ont achevé un nombre important de blessés par des coups de feu tirés à bout portant dans le visage, ainsi que peut en faire foi la dimension de la blessure ; d'autres blessés ont été piétines intentionnellement et labourés à coups detalon. A la date du 10 août, les fantassins allemands, dos Bavarois, ont, dans la région de Barbas, Harboney, Montigny, Montreux, Parux, syslématiqaement incendié les villages qu'il ont traversés, alors que durant l'action, aucun tir d'artillerie, de part et d'autre, n'avait pu provoquer d'incendie. Dans la même région, ils ont obligé les habitants à précéder leurs éclaireurs.
Suivant rapport du 11 août 191 3, transmis comme cidessus, les troupes allemandes brûlent les villages, massacrent les habitants, /bnf marcher devant eux les femmes et les enfants pour déboucher des villages sur le champ de bataille (à Billy, notamment, dans le combat du to août), ils achèvent les blessés et tuent les prisonniers.
Il est possible que le genre d'atrocités signalées dans le rapport belge, ait eu lieu sans l'ordre des chefs et par l'effet seulement d'un caractère farouche que la guerre débride chez ces gens-là, et que les vexations commises par le haut commandement encouragent. Pour celles d'une espèce différente qu'on trouve dans les témoignages français, elles rentrent au contraire , dans un système. S'agit-il de les appeler des u désordres », des actes commis en violation de la discipline, zuchtlos, je laisse aux intellectuels
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le soin de le décider. Que ces actes soient commis par suite d'ordres formels, qu'ils soient seulement autorisés, ou qu'interdits en apparence, on se contente de les encourager sous main, cela est égal. Ce qui est certain, c'est que les chefs les approuvent et qu'ils entrent dans un plan d'action.
Venons maintenant aux actes commis dans la bataille. Pas d'actes contraires au droit des gens, osent dire les intellectuels! Écoutez :
Bruxelles, 19 août.
Le comité d'enquête sur l'observaiion des lois et coutumes de la guerre signale que, dans la nuit du 5 au 6 août, une centaine de soldats allemands parvenus à 760 mètres des tranchées belges, jetèrent les armes et levèrent les bras en agitant des drapeaux blancs.
Le commandant belge lit cesser le feu et s'avança vers l'ennemi accompagné de quelques hommes. Il avait à peine parcouru une trentaine de mètres qu'il tomba mortellement blessé.
Cette dépêche adressée -au Temps signale un acte qui s'est répété cent fois et dont tous nos soldats ont porté témoignage. Qu'il soit contraire au principe même du droit des gens, c'est ce qui ressort clairement de ce fait, que l'exercice des droits de l'humanité est rendu impossible par là : tout appel à ces droits étant frappé de soupçon en conséquence de l'usage infâme que ces gens en font comme ruse de guerre.
Les déguisements qu'ils ont pratiqués, «'habillant
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soit des uniformes belges, soit des uniformes français trouvés sur le champ de bataille, et surprenant ainsi la confiance des nôtres, sont un autre trait de leur pratique. Ils ont sonné aux oreilles de nos régiments les sonneries françaises pour les tromper. Leurs officiers ont crié en français l'ordre à nos soldats de cesser le feu, pendant que les Allemands s'avançaient. Il ne faudra pas que les intellectuels viennent nous dire que cela n'est pas vrai. Ces faits nous sont tous les jours rapportés du front par des témoins oculaires et directs, qui sont nos amis, nos proches, nos frères et nos enfants. Ils sont à Paris de notoriété publique. Sont-ils conformes au droit des gens?
Avec une sollicitude spéciale la Convention de La Haye a pris soin de stipuler leur interdiction. A l'adhésion tacite du genre humain, elle a tenu à joindre un texte que « la chicanière Allemagne )> (pour user d'une expression de Maurras) ne peut contester, puisqu'elle y a mis sa signature :
Art. 49- — H est interdit d'user indûment du pavillon parlementaire, du pavillon national ou des insignes militaires et de V uniforme de l'ennemi.
Le pavillon national de l'ennemi, le fameux croiseur Emden l'a arboré à la face du monde, quand, ayant pénétré au commencement de novembre dans un port de la presqu'île de Malacca, un navire russe qui le croyait de sa nation fut attaqué et coulé par lui.
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Les faits de ce genre relevés à la charge de l'attaque allemande sont infinis. On en exprimera la somme en disant que l'Allemagne a pris le contrepied de ce principe inscrit dans la même Convention de La Haye : « Les belligérants n'ont pas un droit illimité quant au choix des moyens de nuire à l'ennemi. » Tout ce qui pouvait nuire à l'ennemi, tout ce qui pouvait les faire gagner, les Allemands l'ont employé sans scrupule, sans égard à des lois plus hautes, à des convenances plus générales.