‹ L'appel des intellectuels allemandsChapitre 15 sur 17 · SI CE SQÎÎT LES A.LLIÉS QUI SE CONDUISENT EN BARBARES · texte numérisé non relu

SI CE SQÎÎT LES A.LLIÉS QUI SE CONDUISENT EN BARBARES

Sans mentir, au prix de nous, voilà des hommes bien sauvages I . . .

Montaigne. Essais.

Les intellectuels n'écrivent pas ce mot, mais il est au bout de leur plume. Le dépit qu'ils ont eu de se voir appeler barbares, exprimé par plusieurs d'entre eux parlant en leur nom personnel, et rendu public dans leurs journaux, fait assez voir que leur dessein est de s'en venger dans cet article, en retournant ce nom à leurs adversaires. C'est ce qu'ils expriment en nous déniant « le droit de prétendre agir en défenseurs de la civilisation européenne ».

Et comment ccla."^ Pour deux raisons. .Nous usons.

l'appel des intellectuels. i39

selon eux, de balles dum-dum, et nous sommes les alliés des Russes et des Serbes. A ce motif est joint que des Mogols et des nègres se battent pour nous contre la race blanche. Cela, disent-ils, offre au monde un « outragpux spectacle ».

Réglons la question des balles dum-dum.

Dans une dépêche au président des États-Unis, adressée le lo septembre, le chef de l'Etat français, M. Poincaré, a démenti en termes formels que ces sortes de balles aient été employées par nos soldats. « Cette calomnie, dit la dépêche, n'est qu'une audacieuse tentative d'interversion des rôles. » Les intellectuels ne font pas mention de ce démenti. Pourquoi.»^ S'ils avaient de quoi le confondre, c'eût été double gain pour leur cause. Leur silence à propos d'une pièce si solennelle ne saurait trahir que deux choses : leur embarras ou leur légèreté.

D'autre part, voici ce que le Daily Chronicle du i*"^ octobre dit des nouvelles mensongères répandues dans la presse allemande à ce sujet : « Quantité de cartouches dont se servent les troupes anglaises dans l'Inde portent encore la marque dum-dum, ce qui ne veut pas dire qu'elles contiennent des balles dum-dum, mais indique simplement que les cartouches viennent de la fabrique indienne appelée Dum-Dum, où se font toutes les cartouches. »

Les Allemands ont trouvé de ces cartouches à Longw^y, et n'ont pas su ou pas voulu en reconnaître la véritable espèce. En revanche, voici le fait matériel

l^o l'appel des intellectuels.

et précis que le gouvernement français a pu dénoncer le 22 août aux puissances :

Le 10 août 1914, à la suite d'un engagement entre les troupes françaises et allemandes, un médecin-major a remis au général commandant la brigade d'infanterie (( un chargeur trouvé sur la route de Munster », aux environs de la douane allemande, « qui comprenait cinq cartouches armées de balles cylindro-coniques à bout coupé, dont la chemise de nickel incomplète laissait à découvert la partie antérieure du lingot de plomb )).

D'autres balles semblables ont été trouvées sur des soldats français tués et ont été remises au ministère de la guerre.

C'est ainsi que, dans sa dépêche au président des États-Unis, M. Poincaré a pu, outre les violations du droit des gens relevées plus haut, signaler que « L'Allemagne a depuis le commencement de la guerre employé les balles dum-dum. » Si donc il y a des « poitrines de braves soldats » qui dans les campagnes de France aient été déchirées par ces balles, ce ne sont pas des poitrines allemandes, mais des poitrines françaises et les balles venaient d'Allemagne.

Venons maintenant à la question de nos alliances.

Les événements à cet égard ont joué un bon tour aux intellectuels allemands. Ils ont fait de l'Allemagne depuis le 3o octobre l'alliée des Turcs. Nous n'imaginons pas qu'aux yeux de personne une alliance avec des puissances telles que la Russie et le Japon, qu'une alliance avec la Serbie, puissent paraître moins honorables qu'une alliance avec la

L APPEL DES INTELLEGTUELSj lai

Turquie. De plus, en engageant cette dernière puissance dans la guerre, l'Allemagne a formé le dessein d'obtenir le soulèvement des populations musulmanes en différents endroits du monde : en Egypte, en Algérie, aux Indes. Dans ces différents endroits, elle quête l'appui de l'Islam contre les nations d'Europe qui y sont établies. Puisqu'il plaît à l'Allemagne de poser de cette manière la question du plus ou moins de barbarie d'un peuple, la voilà qualifiée elle-même. Aucune des nations d'Europe qui la combattent, n'a du moins eu l'idée de faire prêcher aux musulmans la guerre sainte contre les chrétiens d'Afrique et d'Orient. Aucune ne s'est proposée de sang-froid de faire massacrer par les fanatiques turcs les sujets d'Europe établis en Asie Mineure et en Syrie. Cela était réservé à la nation qui inscrit sur les casques de ses soldats ces mots : Dieu avec nous, Gott mit uns. Mais ne laissons pas fausser le sujet. L'accusation de barbarie pour une nation n'a rien à faire avec le plus ou moins de civilisation de ses alliés, pas davantage (ce qui est une autre chose encore) de la race et de la couleur à laquelle ils appartiennent. Dans le grief invoqué par les intellectuels, le stupide mépris de l'Allemagne pour les Russes, pour les Serbes et pour les Japonais, est dépassé en sottise et en aveuglement par les conséquences qu'ils en tirent. Ce qui classe une nation comme barbare, ce sont ses actes. A qui dénonce des attentats, des massacres et des pillages, il ^&t ridiçulç d^ répon4re <ju'il a^ 4es alliés

i42 l'appel des intellectuels.

qui sont barbares. Cette réponse seule accuse la barbarie de celui qui la fait, puisque la barbarie essentielle consiste à être incapable de conduire sa pensée, à ne pas comprendre ce qu'on dit.

Il n'est pas moins vain d'objecter qu'il y a des nègres dans l'armée française. Je l'ai remarqué plus haut : qui dirige ces nègres.^ qui leur commande? à quelle discipline sont-ils soumis? Est-ce que la France n'est pas présente dans cette discipline et dans ce commandement? Eux-mêmes ne sont-ils pas dressés de longue main à recevoir cette direction? Cela étant, on ne voit pas quelle raison obligerait la France à se priver de l'appoint de troupes qui sont à elles, dans une guerre qui réclame la mise en ligne de toutes ses forces.

Si l'Allemagne avait des troupes de ce genre, elle ne manquerait pas d'en faire usage. Elle n'en a pas, et c'est ce qui l'indigne. A ce sentiment est jointe la peur que nos troupes noires inspirent à ses soldats, peur qui compte au nombre des sentiments les plus constants, les plus répandus de l'Allemagne. De cette peur ils s'appliquent à faire une théorie, imaginant de dire que l'emploi des troupes noires dans une guerre livrée contre des blancs attente aux lois de la civilisation et aux droits de l'Europe. Mais quoi 1 n'est-ce pas des blancs qui livrent cette guerre? Et pourquoi une nation comme les Japonais, organisée dans le genre de celles d'Europe, n'y paraîtrait-elle pas pour défendre ses intérêts des mers de Chine

l'appel des intellectuels. i43

contrariés par les Allemands, comme le sont dans la mer du Nord et sur le Rhin les intérêts de la France et de l'Angleterre.

Quelle idée pauvre, littérale, véritablement creuse, les intellectuels allemands se font de ces mots : Europe, civilisation! Quelle idée bornée de l'équilibre du monde et des transformations de la planète ! quelle méconnaissance des nouveautés que le temps ne cesse d'apporter dans la vie des nations, nouveautés dont la vraie sagesse enseigne à profiter et qu'ils voudraient proscrire !

Page 1