NOTRE RÉINSTALLATION DANS TRÊVES
2 décembre 1918.
Je descends de Luxembourg à Trêves, où j'assisterai à l'entrée des Américains. Partout, dans le Grand-Duché, ce sont des drapeaux, des vivats. A Wasserbilig, la jeune fille nous a crié son mémorable adieu, et nous voilà passant la frontière et longeant la Moselle, où nul n'a pavoisé, où tout le monde se croit allemand.
Vous, des Boches ! Pauvres Mosellans, quelle erreur ! J'en prends à témoin le tombeau fameux près duquel nous passons à Igel. Ce charmant vestige de la riche civilisation gallo-romaine, est une vraie personne vivante, saluée, consultée par tous les voyageurs. Il proclame très haut que vous êtes des Celtes romanisés... Mais trêve de dialectique ! Voici les jeunes gens d'Amérique qui cheminent le long de la rivière. Il y eut à travers les siècles, sur cette terre disputée, des phases plus latines et des phases plus germaniques ; ces jeunes gens sont las de ces alternatives qui nuisent à la paix du monde ; ils ont passé la mer pour trancher le débat séculaire, pour fixer le destin, et de ce pas paisible ils vont ramener les Trévirois à la vérité historique.
Les beaux soldats, les beaux mulets, le solide matériel ! Leurs sections en colonnes de route se suivent à des inter-
valles de cinquante mètres. Des groupes de gamins, un peu bochisés quant, à la casquette qui est prussienne, les mains dans les poches, les pieds dans la boue, l'œil attentif et défiant, les observent. Aucun drapeau, la plupart des volets fermés, nulle protestation esquissée, mais du silence, une légère inquiétude dans l'air et très peu de femmes dehors. En voici une pourtant qui sourit.
Ce convoi est interminable avec ses cuisines roulantes, toutes ses richesses. A plusieurs fois, il nous arrête, car c'est un art qui demande une vieille expérience de transporter et de ravitailler une armée, mais félicitons-nous de ces puissants encombrements et de ce qu'un homme sans tact appellerait la pagaye américaine. Elle nous donne le temps de mieux admirer cette force qui refoule, à quelques heures de marche devant nous, les immenses déménagements et les cortèges funèbres de la civilisation germanique. Jouissons, minute par minute, de ces grandes journées de résurrection.
Xous avons rejoint une musique en tête d'un régiment. Les gosses du pays, vêtus avec des lambeaux d'uniformes allemands, la précèdent joyeusement. Joie de bon augure ! L'essentiel est de donner aux hommes, petits et grands, une musique, et de ne pas les laisser dans le vide et l'inanimé. Quel air allons-nous jouer à ces Mosellans ? Sur quelle cadence les inviterons-nous à prendre notre pas ? Que leur apportons-nous qui se substitue à l'harmonie que nous avons rompue ? Il s'agit de bien les comprendre et de les favoriser petit à petit dans leurs idées et leurs intérêts.
Le problème est assez facile à résoudre. Nous ne sommes pas ici en pays étranger. Le brouillard épais qui sommeille
sur les prairies où court la rivière brillante ne m'empêche pas de voir que cette basse vallée de la Moselle, avec quelque chose de plus fort, de plus installé, de plus large, reproduit exactement la vallée de Charmes à Toul. Est-elle plus belle, moins belle ? C'est la même dans un autre âge. Une mère auprès de sa fille de dix-huit ans. Et, d'un bout à l'autre de la rivière, les gens d'Epinal, de Toul, de Pont-à-Mousson, de Metz, de Thionville, de Trêves et de Coblence ont quelque chose en commun, que l'œil saisit au premier abord et qu'il s'agit qu'une même éducation discipline et favorise.
Pour l'instant, nos cousins de Trêves ne sont pas contents. Ils tombent de haut. Depuis 1871, ils ont gagné beaucoup d'argent à partager l'activité de l'empire allemand : ils s'étaient laissés envahir par le monde d'outre- Rhin et par les rêves pangermanistes, et voici qu'aujourd'hui nous venons les épurer de toute Bochie. Ils nous en remercieront dans quelques années, mais le premier moment de cette purgation leur fait faire une grimace, que je viens regarder.
Depuis hier, dimanche Ier décembre, à midi et demi, les soldats du général Boston Brown défilent dans Trêves. L'arme à la bretelle, frais, roses, solides, ils passent en sifflant bien en cadence. Des bataillons, des bataillons, des bataillons et de l'artillerie, et puis des canons de tous modèles, des voiturettes à mitrailleuses, que tirent sur le pavé sonore de vigoureux mulets bien harnachés de neuf. Ce fleuve de soldats coule intarissablement. Les uns vont occuper les points stratégiques, d'autres s'installer dans les casernes allemandes, d'autres continuent sur Coblence.
Ils passent sans provoquer personne, sans daigner être curieux de rien. Ils sifflent, par allégresse physique et pour s'applaudir.
Cette manière sans apprêt, pas théâtrale pour un sou, est excellente pour frapper les imaginations. D'innombrables équipes de jeunes gens viennent joyeusement à leur besogne, qui est de jeter bas l'impérialisme, de démonter la machine militariste. Bravo, camarades! Sous des vocables d'un jour vous accomplissez un dessein que les siècles avaient médité.
Sur leur passage, dans les rues, peu de Trévirois. La vie continue, en ce sens que les tramways circulent et que les boutiques sont ouvertes. Mais aucun boutiquier sur le pas de sa porte. Quelques femmes, servantes ou petites couturières, la mine éveillée, rient et courent, parce que le passage de ces milliers de beaux gas met du frémissement dans l'air. Quelques gamins nous lancent joyeuse-" ment des « bonjour, monsieur » destinés à faire admirer leur français. Au milieu de ces jeunes éléments, tout animaux, tout à la joie de vivre, qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige, de rares indigènes, groupés par trois ou quatre échangent, à voix basse des paroles évidemment douloureuses. Ils s'appliquent à ne pas trahir leur douleur, évitent notre regard et se réfugient dans l'impassibilité. J'en ai rencontré de très pâles, qui lançaient des regards sauvages. Certainement, ce sont des types à qui leurs femmes ont dit « Tu as tort, Fritz, reste tranquille, tu vas encore te faire des histoires ! » C'est l'exception. Le tout Trêves raisonnable est enfermé dans les maisons et ne se montre même pas derrière les vitres des fenêtres.
A quoi cela ressemble-t-il ? Qu'est-ce que cette journée me rappelle ? Exactement l'entrée des Prussiens, il y a 48 ans, dans la petite ville lorraine où j'étais un enfant.
Les Allemands vivent cette journée tragique dans des sentiments que je n'ai pas besoin de rechercher. Je les ai éprouvés avec l'imagination de mon âge en 1870. Je les ai entendus s'exprimer indéfiniment autour de moi quand les Prussiens, jusqu'au payement des cinq milliards, occupaient la Lorraine. Les Trévirois sentent le plancher leur manquer sous les pieds et le plafond leur tomber sur la tête. Au reste, soyez sûrs qu'un grand nombre d'entre eux maudissent déjà la Prusse. Ils sont désespérés de voir ruinée la maison de commerce dont ils étaient les associés, mais qu'ils trouvent leur intérêt dans la maison française, ils nous serviront et bientôt redeviendront pour nos petits-fils ce qu'ils furent pour nos grands-pères.
J'ai cherché dans les rues de Trêves le fils du petit bossu par qui J.-J. Weiss fut ici interpellé en 187 1. « Que sont donc devenus les Français, demandait ce bossu, pour s'être laissés battre par des Prussiens. » Il prononçait prussien avec un tel mépris queWeiss lui dit : « Vous en êtes un pourtant ! » — Oh ! répliqua-t-il, sujet prussien, mais Trévirois, fils de Trévirois. Et mon père a été soldat du grand Napoléon. » Je n'ai pas rencontré de descendant de ce petit homme charmant. J'en trouverai certainement à mon prochain voyage (5) .
L'essentiel, c'est cette victoire, cette occupation en armes, cette haute opération à laquelle j'assiste. Tout le
(5) Voir la note 5, page 89.
reste suivra. Aujourd'hui, jouissons de l'heure et d'un spectacle qui nous rassasie de plaisir. Ce n'est pas un spectacle étincelant, joyeux, enthousiaste ; ce n'est pas un plaisir qui s'exprime par des cris ; c'est une poésie sans flammes, mais bourrée de combustible, à laquelle on pourra se chauffer toute sa vie.
Je suis à Trêves, devant la porte Nigra, et ces Américains qui défilent viennent à l'appel de la France. Devant nous, à quelques heures de marche, la Prusse fait sa retraite. Un groupe de puissances s'en va, un groupe de puissances arrive, et, comme prophétise Corneille : « Un grand destin commence, un grand destin s'achève. » Que j'aime errer sur la limite des deux mondes! Ici la Germanie et la France, incessamment, vont se dissolvant et se reformant. Vingt siècles d'histoire entassent leurs débris sur cette terre où la bataille est éternelle, mais celui qui pousse son sillon vigoureusement y retrouve le fond celtique. Nous en ferons surgir des fruits inouïs, et dans cette première journée de l'occupation, trempé de pluie, enivré de certitude, je souhaite de vivre assez pour mettre en train, selon mes forces, les efforts faciles, agréables, qu'il nous va falloir déployer, tous, pour être aimés de ces territoires rachetés à prix de sang et de génie. Quant à aujourd'hui, que tirer de plus de ma visite? Il bruine, j'ai déjeuné au hasard du premier hôtel, chez des gens q*m' certainement ne bouderont aucune occasion d'empocher de l'argent français ; je suis entré dans divers magasins qui ne contiennent que de pauvres choses et j'ai acheté une carte excellente du Rhin, où sont très bien dessinées nos têtes de pont. Le
fleuve américain continue à couler large et puissant. J'ai goûté l'immense bonheur de voir la rentrée des soldats de notre civilisation dans une ville que gâtaient les mœurs prussiennes. Inutile de chercher rien d'autre. Inutile notamment de tenter aucune conversation indigène. Les Trévirois savent ce qu'ils perdent et ne voient pas encore ce qu'ils acquièrent en échange. Laissons-les se reprendre à la douceur de vivre avec des Français et mêler petit à petit leurs intérêts aux nôtres. Je reviendrai.
Pour l'heure, je voudrais me faire ouvrir le musée provincial et passer en revue, une fois de plus, les vieux propriétaires des villas romaines de la Moselle, que des séries de monuments funéraires nous montrent en train de vendre leurs vins, de payer leurs impôts et de s'instruire auprès des pédagogues grecs. J'ai longuement causé avec ces bonshommes de pierre, avec tous ces charmants Gallo-Romains, à de précédentes visites. Il y a vingt-deux ans, je les sentais bien dégoûtés et bien dépaysés, au milieu des garnisons prussiennes. J'aimerais, cet après-midi, être le premier à leur crier filialement que les hordes germaniques, par qui jadis ils furent dévasiés, incendiés, maltraités et réduits en esclavage, sont décidément rejetées au delà du Rhin.
J'aurais aussi quelque chose à dire à M. Hettner, l'ancien conservateur du musée. Vit-il toujours, ce savant teuton ? Il a fait, au soir de se carrière, une remarque d'extrême importance (que Camille Jullian nous signalait dans un vieux numéro de la Revue Archéologique, en janvier-juin 1885). Ayant passé sa vie à classer les antiquités gallo-romaines, Hettner est arrivé à cette conclu-
sion qu' « il n'y a pas moyen de confondre les monuments de la rive gauche du Rhin avec ceux de la rive droite. Nous sommes en présence de deux civilisations différentes ».
Vous entendez ! C'est un Boche qui vous, le dit, et un homme fort savant. Et ce qu'il ajoute n'est pas flatteur pour ses aïeux. Il ajoute que sur la rive droite on ne trouve rien qui soit l'œuvre des indigènes et qui témoigne d'aucune pensée germanique. Tous les monuments de la rive droite sont romains, exactement pareils à ceux qu'on trouve en Italie ou dans la Gaule narbonnaise. Pourquoi ? Parce qu'ils sont l'œuvre des légions romaines et des colons italiens. Cette constatation de l'archéologue projette un long trait de lumière dans les ténèbres de la Germanie aux premiers siècles de l'ère chrétienne. La Gaule, à cette date, gardait le sentiment intime de sa race, et l'exprimait dans les formes latines. Elle s'était mise à l'école de Rome pour en tirer son perfectionnement et développer son génie propre. Mais au delà du Rhin erraient de haineuses tribus, incapables de rien créer et de s'assimiler la civilisation romaine. Si le musée de Trêves renferme une collection importante d'objets et de monuments recueillis en Germanie, et qui portent le cachet de la civilisation latine, c'est le fait des troupes romaines qui campaient sur la rive droite, c'est le fait de ces VIIIe, XIVe et XXIIe légions, dont les estampilles ont été relevées sur les castella du fameux rempart de 542 kilomètres, dressé par l'Empire pour se protéger dans le Wurtemberg, le duché de Bade et la Bavière.
Disons-le, en passant, à nus soldats, qui, pour le service
de la civilisation, succèdent là-bas aux soldats de Rome : les légions s'ennuyaient grandement à surveiller ces barbares sans lien social, sans résidence fixe, toujours prêts à se jeter sur la Gaule. Comme la nuit alors était noire en Germanie ! En plein midi de sa puissance et tous les flambeaux de sa fameuse science allumés, l'Allemagne a gardé cette même noirceur. A-t-elle un cœur impénétrable à la civilisation aimable ?
Durant les trois, quatre siècles qu'elle subit l'occupation romaine, la Germanie ne fit aucun progrès. « A la fin, nous dit Fustel de Coulanges, ces Barbares n'avaient pas plus de ville qu'au temps de Tacite ; leur sol n'était pas mieux cultivé ; aucune unité ne s'était faite entre eux. Leurs institutions n'avaient reçu aucun développement, n'avaient acquis aucune solidité. » Fustel s'appuie sur les historiens latins qui nous ont expliqué trente fois combien les Germains étaient socialement en retard sur les Gaulois. Les collections du musée de Trêves commentées par leur conservateur confirment puissamment Fustel et les historiens.
Merci, savant professeur ! Le Rhin sépare deux âmes. Voilà une vérité flamboyante, à laquelle vous apportez un surcroît d'évidence. Il y avait sur la rive gauche une civilisation mi-gauloise, mi-romaine, et sur l'autre rive une inertie barbare. Vous nous aidez à voir en outre quelque chose d'essentiel, c'est que cette civilisation galloromaine est la même en Belgique, en Aquitaine, en Armorique. Il y avait unité d'âme dans les territoires qui composent aujourd'hui la France, la Belgique, toute la rive gauche du Rhin.
M. Hettrier, après nous avoir avoué implicitement le néant de la production germanique, s'applique à caractériser la production gauloise. Et naturellement jaloux de la merveilleuse avance que nos aïeux avaient sur les siens, il dénigre l'œuvre innombrable et charmante de la terre mosellane. Ecoutons-le avec le sourire. Il ne peut pas nous offenser, mais il peut nous instruire.
« Les Gaulois, dit-il, n'avaient guère de goût pour les aventures des dieux romains : le pays qu'ils habitaient était un sol mûr pour l'art réaliste. En Italie, les scènes mythologiques font l'ornement presque exclusif des tombeaux, mais les bas-reliefs qu'on rencontre le long de la Moselle nous montrent avant tout la préférence que ces populations avaient pour le portrait, préférence qui vient de la vanité propre aux Celtes. »
La vanité ! Entendez-vous, comme il nous traite ? . Laissons ! Ces mots désobligeants sont un signe de la lutte éternelle des Welches et des Schwobs. Ne nous attachons qu'aux faits. Ceux que dégage M. Hettner, avec l'autorité de son savoir, sont d'immense intérêt. Ah 1 la rive gauche était peuplée, il y a quinze ou dix-huit siècles, de Celtes, vaniteux comme des Français ? On n'aime guère les défauts des siens autour de soi, mais les défauts de nos parents d'il y a quinze cents ans, c'est attendrissant. Ils étaient vaniteux, les aimables et charmantes gens ? Ils nous en paraissent plus vivants. On pense à leurs efforts, à leurs contrariétés, à leur désir de paraître, à leurs déceptions...
Et puis, est-ce donc vanité de se faire portraire dans son travail ? Le travail, tout travail est noble. Il est légitime
que chacun, et notamment sur son tombeau revendique son titre humain, affirme qu'il a contribué à maintenir, à développer l'édifice de la civilisation. Notre travail est notre justification. On peut clabauder, nous serons sauvés si nous avons œuvré de toutes nos forces, selon nos aptitudes. « Vive labeur », inscrivaient dans leurs armoiries les descendants de la famille de Jeanne d'Arc, c'est-à dire une des plus nobles et des plus caractéristiques lignées de France. Ils faisaient le beau métier de laboureur et s'en recommandaient. Les Mosellans se souciaient peu de graver sur leurs tombeaux, à la manière de l'Italie et de la Gaule narbonnaise, une épitaphe élégante ou d'y placer quelques scènes insipides d'une mythologie qui n'était pas la leur ; ces agriculteurs, ces négociants avaient trop de bon sens et de goût pour s'endimancher dans la mort. Le combat des Centaures et des Amazones, Bacchus et Ariane, Diane et Endymion, Apollon et Marsyas, en vérité voilà qui convient bien à des agriculteurs et à des négociants de chez nous ! Qu'avaient-ils à faire des dieux étrangers, des dieux de l'administration ? Ils possédaient leurs divinités propres, le dieu qui porte un marteau et qui préside aux œuvres réputées saintes de la métallurgie, et puis le dieu du soleil, par qui mûrissent les moissons et la vigne. Ces puissances mystérieuses, ces deux pensées graves et profondes étaient si bien nées du sol, occupaient si profondément le cœur des Mosellans, qu'aujourd'hui encore elles sont ici l'essentiel, font l'animation de la vie, et^si nous voulons comprendre ces populations, les conquérir, lier leur destin au nôtre, il faut nous associer à Leur pieux souci des vignobles et de la métallurgie.
Mais ces Mosellans un peu froids, défiants, d'une prodigieuse réserve, soustrayaient jalousement leurs mystères aux profanations possibles ou plutôt aux dédains de l'étranger. Ils les réservaient pour l'intérieur de leur maison. C'est au foyer familial qu'ils priaient le dieu qui porte le marteau et le dieu du soleil pour en obtenir une* bonne vendange et un travail industriel rémunérateur. Pour le plein air, sur leurs tombeaux, ils commandaient aux artistes de Trêves leurs portraits ou bien des scènes empruntées à la vie de chaque jour.
Sur l'obélisque funéraire d'Igel, que des Gallo-Romains se sont élevé au deuxième siècle de notre ère, on voit des parents et des enfants réunis dans un banquet de famille, et, pour que le spectateur apprenne d'où vient cette aisance, des chevaux bien chargés arrivent des champs. Et sur les stèles du musée de Trêves, regardez : ici, ce sont des matelots conduisant une barque, là des paysans qui se rendent au marché ; plus loin, on les retrouve débitant leur volaille ou leurs légumes et payant les droits au contrôleur municipal. Ces représentations, déclare M. Hettner, sont si fréquentes qu'on peut y voir comme la caractéristique la plus marquée de la Gaule Belgique.
De la Gaule Belgique, toute seule ? Non pas. De l'art gaulois en général. Tous les musées du centre et de l'ouest de la France ressemblent à celui de Trêves. A Auxerre, à Autun, à Bourges, à Bordeaux, nous rencontrons le même amour du portrait et des scènes de genre, les mêmes tendances réalistes. Partout des femmes qui tiennent à la main des corbeilles de rieurs et de fruits, des peignes, des miroirs et des fioles à parfum ; partout des enfants avec
leurs jouets, leurs chats, leurs chiens et leurs lapins ; partout des ouvriers dans leurs professions, qui varient selon les régions.
Nous avons été unis dans ces travaux et ces plaisirs poursuivis en commun, alors que la Germanie n'existait pas. C'est ainsi que se sont dessinées, dans nos esprits, les formes de notre patrie. L'unité, voilà au long des siècles, la pensée qui travaille la France et qui nous mène aujourd'hui jusqu'au Rhin. Nous n'y poursuivons pas un caprice de conquête, mais le rétablissement de notre première volonté. Il s'agit de donner l'essor au génie total de la terre gauloise et d'accomplir le dessein de nos aïeux.
En rentrant à Metz, tout à l'heure, quand nous traverserons le petit village d'Igel, je ne manquerai pas de saluer, sous les noyers de la colline, le fameux monument auquel nous avons le droit d'attribuer une valeur nationale. C'est auprès de cette vieille pierre et sur ce sol auquel elle est indigène, qu'on peut le mieux sentir les plus anciennes pulsations du cœur des pays rhénans. C'est là que nous convoquons par une date indéterminée leur élite intellectuelle, afin que nous prenions conscience un jour qu'issus des mêmes parents et formés des mêmes mœurs, nous devons collaborer et faire fleurir notre foncière unité. Notre tâche est juste et facile. Notre occupation bienveillante va réveiller, sur ces territoires affranchis, une pensée qui nous attendait. Encourageons de nos pressentiments cette Belle au Bois dormant. Sans retard, notre appel s'élève, sûr qu'avant peu des voix qui nous furent fraternelles vont surgir et réclamer leurs titres de parenté.