NOUS SAVONS MAL L'HISTOIRE DE NOTRE RACE
Décembre im-
Je m'étais senti malade à Luxembourg, j'ai voulu continuer ma route et assister à l'entrée des Américains dans Trêves. Mais les brouillards de la Moselle, de qui je n'attendais pas une pareille traîtrise, m'ont décidément mis hors du jeu. Le médecin prétend que j'ai eu un peu de congestion pulmonaire. La vérité, c'est que je suis tombé malade de plaisir, tant ce que je voyais et entendais comble mes désirs et souvent les dépasse. Quoiqu'il en soit, me voici empêché. Laissez-moi du fond de ma chambre chercher encore avec vous, lecteurs, les premiers linéaments de la forme divine que va prendre la France de l'Est.
Depuis le début de la guerre et bien avant la guerre, les agents de l'Allemagne et toutes les canailles à * bonnet rouge », ont mené campagne contre notre expansion sur le Rhin. Ils furent favorisés par l'ignorance française.
Nous savons mal l'histoire de notre pays et plus mal encore l'histoire de notre race.
La vitalité française sur le Rhin, ses extensions, ses régressions, l'histoire des légions gallo-romaines, des comtes de Charlemagne, roi des Francs et empereur romain, des agents de nos rois auprès des évêques et des
principicules du Rhin, des missionnaires de la Convention, des préfets de Napoléon, l'histoire de toutes les familles de l'Est qui continuellement s'avancent et reculent dans la vallée du Rhin, bref le va-et-vient de notre influence et de notre popularité, quel poème passionnant ! Il y a là des alternatives qui serrent le cœur, de superbes phénomènes d'endosmose et d'exosmose. Il faut les connaître et les comprendre. A ce prix seulement nous pouvons raisonner dans le sens de la race et travailler à l'accomplissement des destinées françaises.
C'est notre rôle à nous, gens du pays rhénan, d'expliquer ce drame éternel et d'en rendre intelligible l'esprit. Nous n'y avons pas manqué. Babelon, originaire du Bassigny et de la haute vallée de la Meuse, a mené magistralement le chœur. Funck-Brentano, fils du Luxembourg, a bien travaillé. Vous avez étudié les notices excellentes de Louis Madelin, natif de Bar-le-Duc. Vous connaissez la revue Les Marches de France que vient de fonder Emile Hinzelin, de Nancy (pour faire suite aux Marches de l'Est que publiait avant la guerre Georges Ducrocq, ce fils adoptif de Metz). Leur premier numéro contient un savant exposé, Le Rhin, par l'éminent Emile Bertin, de Nancy.
De toutes parts, en tirailleurs, une multitude de Lorrains, d'Alsaciens, de Luxembourgeois et d'habitants de la Sarre, ont fait de vive voix, par tous les moyens, une acharnée propagande pleine de nos désirs et de notre expérience.
Aussi bien n'avons-nous qu'à consulter nos souvenirs de famille. Je connais des centaines de familles, superbe-
ment patriotes, qui ont subi les annexions de 1814, 1815 et 1870. Je veux leur donner la parole pour qu'elles nous aident à connaître les vicissitudes de la race française dans la vallée rhénane et nous fassent pénétrer dans la conscience des populations de l'Est.
Leurs lettres, leurs confidences, des feuillets arrachés à leurs archives domestiques, un tas de documents saisis sur le vif nous feront voir sur la Sarre et même plus avant le même spectacle pathétique que nous avons vu durant cinquante ans tout autour de l'Alsace et de la Lorraine : des patriotes refoulés, chassés par la Prusse et dont l'imagination inlassablement revient au foyer occupé par des étrangers. Eternel automne de feuilles qui tourbillonnent autour du grand chêne en proie à la tempête ! Ces appels d'âme constituent pour la nation qu'ils sollicitent les titres les plus puissants. Que d'autres étudient les pays rhénans du point de vue historique, militaire, économique ! Je voudrais les examiner du point de vue humain et psychologique.
Dès le début de 1915, quand l'Allemagne, se montrant impuissante à reprendre son premier élan sur Paris, donna à croire qu'elle serait battue, j'ai écrit un grand nombre d'articles pour exposer que la France ne peut pas- vivre en sécurité si l'Allemagne continue à posséder les clefs de notre maison. Mon thème était résumé au verso d'une double carte montrant d'une part « les ambitions allemandes ; ce que nous deviendrions si nous étions vaincus » et en regard « ce que veulent les Alliés pour la paix de l'Europe : le Rhin frontière de l'Allemagne ». Au nom de la Ligue des patriotes, je disais :
« A quelque parti que nous appartenions, nous devons nous mettre d'accord sur les précautions à prendre contre les Allemands, afin que nos fils et petit-fils recueillent le fruit de ce formidable effort...
« Nous entendons que nos concitoyens de la Lorraine, des Ardennes et du Nord cessent d'être foulés aux pieds ; que Paris soit mis à l'abri d'un coup de main ; que les Français possèdent les clefs de la maison. Du côté de l'Est, la France est ouverte à l'éternel envahisseur. Il lui faut la frontière du Rhin avec la possession de têtes de pont sur la rive droite.
« Plus de souveraineté allemande sur la rive gauche du Rhin. Nous y organiserons toutes choses d'accord avec la Belgique, dont la fraternité nous est infiniment précieuse, pour que la paix fleurisse... »
Répandu à des centaines de mille d'exemplaires, ce mot d'ordre m'a valu d'innombrables et fort beaux documents. Je voudrais que mes lecteurs pussent les feuilleter en liberté dans tout leur désordre passionnant. Ces témoignages leur apprendraient ce qui vit encore làbas des amitiés françaises et leur rendraient compréhensibles les idées qui fermentent de Strasbourg à Cologne et de Metz à Coblence et qui nous rappellent sur le Rhin.
A l'une des heures sombres de cette guerre, un de mes amis mobilisés (pourquoi ne pas le nommer ? c'est Charles Sadoul le directeur du Pays lorrain), m'expliquait qu'il avait du mettre à l'abri en Touraine sa famille trop menacée à Raon-1'Etape. Et se remémorant l'histoire de son foyer, il me disait : « Mon bisaïeul fut sous-préfet de Spire, puis avoué dans cette ville. Mon grand-père Sadoul
y est né. Un de ses frères continua d'y habiter et y était un des chefs du parti français. Mes cousins, qui étaient venus se fixer en Alsace pour ne pas cesser d'être Français, avaient conservé des relations à Spire et ils m'ont bien souvent raconté que le bourgmestre de cette ville, vers 1890, refusait de pavoiser le jour de l'anniversaire de Sedan. Oui, c'est ainsi, mon grand-père naquit à Spire, mon père à Metz, moi à Nancy, et va-t-il falloir que mes enfants demeurent en Touraine ? » J'ai revu Sadoul ces jours-ci, dans les heures du triomphe à Metz, et lui rappelant cette mauvaise minute, je lui disais : « Eh bien ! vous refaites la route de vos pères : votre famille rentre à Raon, vous voici à Metz et votre fils, s'il le veut, reprendra dans Spire la place de son aïeul. »
Que de romans pareils je pourrais raconter ! Un notaire d'Orléans, M. Pierson, me donne en deux lignes une image qui traduit de la manière la plus vivante le va-et-vient de notre race et notre désir du Rhin : « Tous mes ascendants de tous côtés, m'écrit-il, sont Français et Lorrains, sans aucune exception. Et cependant je relis l'acte de mariage d'un grand-père. Il était domicilié à Mayence, ville française. Un autre de mes grands-pères est enterré à Luxembourg, alors encore ville française. Le Ier juillet dernier, j'ai retrouvé là-bas sa sépulture et je l'ai montrée à mon fils, son descendant à la sixième génération, que je conduisais en Allemagne pour qu'il pèse, tout jeune, la force de nos éternels ennemis. Toutes ces régions ont été françaises et doivent redevenir une marche contre les incursions des peuples d'outre-Rhin. » (19 février 1915.)
La population est mobile sur cette rive gauche. Elle
semble un passage. L'arrivée des bandes d'outre-Rhin y détermine de continuels exodes. Mais ceux qui la quittent en gardent la nostalgie ; ils emportent les divinités du fleuve dans leur cœur, alors même qu'ils ne savent pas les nommer. Mon ami Alcide Marot, le poète lorrain qui entretient la flamme du souvenir auprès des ruines de la forteresse de la Mothe, s'est émerveillé de trouver dans un officier américain qu'il a logé chez lui l'an dernier, à Dijon, « un originaire du village de Diensdorf, près de Cologne ». Cet Américain est le fils d'une mère alsacienne et d'un colonel au service de l'Allemagne qui, en bon Welche du temps napoléonien, refusa de prendre part à la guerre en 1870, et, par la Suisse, gagna les Etats-Unis. « Mon hôte de dix jours, m'écrit Alcide Marot, connaissait mieux que moi les départements de 181 1, et se trouvait de plain-pied dans la tradition française. Comme il s'intéressait à ma vie de tranquille rural ! Il en reconnaissait tous les détails pour les avoir cent fois entendu décrire par ses parents, et la grande cheminée, et la pièce appelée le poêle, et toutes nos humbles traditions qui furent celles des siens. Il lui semblait, me disait-il, se retrouver à son berceau, et quand, après une si courte trêve, il repartit pour la grande tuerie, nous nous sommes quittés comme deux enfants du même foyer. »
Est-ce assez « Walter Scott », ce passant qui connaît les coutumes du pays où il n'a jamais vécu ? C'est très puissant sur l'imagination. J'espère que le commandant Haubrich, sorti sain et sauf des derniers engagements, aura vu Cologne et Diensdorf et l'horizon de ses pères,
où la puissance américaine nous aide à reporter nos influences trop longtemps refoulées.
L'histoire de notre race dans la vallée du Rhin, l'histoire de notre race tantôt active, tantôt passive en face de la race germanique, voilà ce que nous apprenons, (dans une suite de leçons d'amour), en feuilletant des lettres vivantes et frémissantes, pleines des faits et des sentiments de là-bas. Mais elles sont trop nombreuses, ces lettres ; elles nous entraînent et dispersent nos regards; procédons avec plus de méthode, et d'abord examinons celles qui nous viennent de la Sarre et qui sont des voix de Lorraine. Le raisonnement sera plus vigoureux si nous resserrons notre attention sur un espace bien déterminé.