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LA METHODE ET LES MOYENS DE LA FRANCE EN RHENANIE

Et maintenant faisons plu- avant, un nouveau pas encore. Nous voici dans les provinces rhénanes. De toutes parts des indices nous accueillent. Dans le sol, dans l'histoire, dans les mœurs, mille affleurements, révèlent les amitiés d'autrefois. Sur ces solidités nous allons rapidement construire.

Voulez-vous une grande vue réaliste qui vous éclairera la question française sur la rive gauche? La plupart des grandpropriétaires de la Sarre, de la basse Moselle et du Palatinat sont des petits-fils d'acquéreurs de biens nationaux.

Nul besoin d'insister sur la portée de ce fait. Il nous rend intelligible la sympathie que les soldats de la Révolution et de l'Empire trouvèrent jusqu'au bout dans les provinces rhénanes.

Entre mille témoignages de cette sympathie, je puis fournir la déposition de mon grand-père Barrés, officier de la garde impériale Dans son Itinéraire, en date du 28 novembre 1813, après qu'il a raconté le désastre de Leipzig et la bataille de Hanau, il écrit : « Nous voici à Oppenheim, chef -lieu de canton du Mont-Tonnerre, pour surveiller les bords du Rhin. Je suis logé chez un propriétaire aisé, grand amateur des vins du pays, qu'il met bien au-dessus des meilleurs crus de Bordeaux. Aussi m'en fait-il boire d'excellents à tous les repas. Je mange chez lui pour lui être agréable. Tl me l'a

demandé avec insistance. Pour que ses vins ne perdent pas de leur qualité, il fait rincer les verres avec du vin ordinaire. Cet excellent homme, père d'une nombreuse et aimable famille, est Français de cœur. Il se propose de quitter le pays, s'il redevenait allemand. »

Chacun de nous, avant la guerre, s'il a circulé en Rhénanie a pu y recueillir un écho de l'amitié qu'on y avait pour la France et dont quelque chose subsistait mélancoliquement.

Un Français, dont il ne m'est pas permis de citer le nom, mais dont la lettre m'est transmise par Mme Roehrigt, raconte qu'en visitant la ville de Mayence où son grand-père avait été soldat français un siècle auparavant, il s'en alla au cimetière saluer les tombes des frères d'armes de son grand-père et du préfet Jean Bon Saint- André. Un employé qui le guidait lui tint un petit discours : « Vous êtes Français, mon père aussi l'était, car il est né à Mayence, au temps de Napoléon Ier. Il m'a souvent déclaré que Mayence eût retiré infiniment plus d'avantages à rester sous la domination de la France, étant appelée, par sa situation, à devenir un des principaux centres de la frontière franco-allemande. Pour notre malheur, les événements s'opposèrent à cette brillante destinée, en nous replaçant sous le joug germanique. Nous voici perdus en pleine Allemagne et les affaires périclitent à Mayence. » De pareils aveux dans la bouche d'un fonctionnaire teuton, continue notre correspondant, m'étonnèrent, mais je reconnus par la suite qu ils n'étaient nullement exceptionnels. Nombre de personnages, dans cette même cité, partageaient sur ce point l'opinion de mon interlocuteur.

Au début de 1915.cn pleine guerre, à l'occasion d'articles

que je venais d'écrire pour réclamer et annoncer, comme une conséquence de notre indubitable victoire, l'expulsion de la Prusse au delà du Rhin, je reçus d'une religieuse née à Trêves cette touchante lettre : « Moi aussi, pauvre religieuse, je voudrais contribuer à faire connaître ce beau pays de la Moselle où je suis née. Depuis trente ans je suis religieuse en France et je m'occupe depuis quelques années des pauvres du premier arrondissement, autour des Halles. Depuis le Ier octobre, je suis exilée à Fourges, dans l'Eure, où les humiliations sont mon partage de tous les jours. Oh 1 si ces gens qui me traitent ainsi pouvaient comprendre combien le peuple de Trêves est resté français. (Rappelons-nous que cette religieuse a quitté Trêves au moins depuis trente ans.) Faites connaître ce pays, car il n'a pas de haine pour la France. Mes vœux les plus sincères et mes prières les plus ardentes sont pour que la Moselle devienne bientôt le sol français. Alors j'oublierai vite les durs sacrifices qui m'ont été imposés, heureuse d'être Française pour toujours » (Sœur Catherine, 28 février 1915.)

A cette heure, le plus grand nombre des gens du Palatinat bavarois, du Birkenfeld, de la Hesse rhénane, de la .Prusse rhénane croient ne pas nous aimer. Quelle erreur, quelle opinion superficielle ! Vraiment, s'ils s'en tenaient là, ces Rhénans montreraient une connaissance bien incomplète d'eux-mêmes et de leurs annales. L'éducation et l'envahissement d'outre-Rhin les ont recouverts d'une gangue trompeuse ; brisons-la et nous nous réjouirons de voir de la France qui nous sourit.

Un Alsacien, M. Courteix, m'écrit cinq lignes excellentes où vous trouverez l'exacte vérité moyenne : « En revenant de Berlin ou de Saxe dans les pays rhénans, me dit-il, j'ai toujours eu la sensation d'arriver dans unecontrée presque française. Non pas que ces Rhénans avant la guerre aimassent notre pays, mais ils le comprenaient mieux que ne faisaient les Allemands d'outre- Rhin. Leurs habitudes, leurs mœurs se rapprochent des nôtres. Leur conversation n'était pas blessante. Ils montraient parfois un désir de nous estimer. Avec nos amis des pays annexés, nous faisions le rêve de rendre indépendants les pays rhénans et d'unir leurs intérêts matériels aux nôtres en englobant la rive gauche du Rhin dans un Zollverein gauche. »

L'heure est venue de réaliser ce rêve.

Comment ?

Par l'intelligence alliée à la force et par une intelligence toute pleine d'amour.

Une méthode ferme, sans brutalité de forme, une liberté démocratique, sans tracasserie policière, la suppression des liens avec l'Allemagne, voilà le premier mot d'ordre. C'est en créant des solidarités d'intérêt avec la France, en rompant celles qui existent avec l'Allemagne, en mettant les Rhénans dans la nécessité de traiter avec des Français chacun des détails de la vie économique, qu'on hâtera l'évolution qui doit reporter la frontière du patriotisme et de la langue à la limite militaire. Puis l'Ecole et l'Eglise, que nous aurons su nous assurer l'une et l'autre, nous permettront de gagner rapidement une période où nous verrons se préparer la fusion. A la longue, nous trouverons

ici d'excellentes recrues pour notre nation. Ily asur le Rhin des éléments ethniques qui, moins la langue, sont aussi voisins de nous que quelques-uns de nos meilleurs compatriotes. Les enfants de cette terre assainie peuvent devenir les premiers de la famille lorraine.

Si j'étais chargé d'élaborer la méthode de notre action sur le Rhin, les voies et moyens de la France dans les Marches rhénanes, je dirais que nous avons d'abord à discerner les bonnes volontés qui s'offrent et qui, irritées contre la Prusse, sollicitent de se muer en amitiés françaises. C'est aux administrateurs locaux de voir, d'écouter, d'accueillir, d'éveiller ces collaborations, que le temps permettra de juger.

Je possède un assez beau dossier de nos soldats qui viennent d'être prisonniers dans les provinces rhénanes. J'ai publié le rapport que m'avait donné un professeur du lycée de Bayonne, M. P. Barrière. M. Barrière a été soigné dans un hôpital de Kaiserslautern (Palatinat) et traité par le personnel médical, les soldats du pays et les gens de la ville d'une manière humaine qui fait le plus saisissant contraste avec les tourments qui dans la région d'outre-Rhin furent souvent infligés à nos soldats. Le cas de M. Barrière est renforcé par d'autres cas analogues qui m'ont fait connaître d'autres prisonniers. Et ce qui donne du sérieux à cet ensemble de documents psychologiques c'est qu'il s'accorde avec ce que nous savons de 1870. Ceux des nôtres qui furent prisonniers, il y a un demi-siècle dans les provinces rhénanes sont unanimes, (M. Julien Rovere. analyse leurs divers mémoires dans ses Survivances françaises) à

déclarer qu'en quelque lieu qu'ils aient été, à Créfeld, à Aix-la-Chapelle, à Cologne, à Coblence, à Sarrelouis, à Trêves, à Landau et à Mayence, du sud au nord, de l'est à l'ouest, partout sur la rive gauche du Rhin, ils ont été l'objet des mêmes attentions et ont constaté la même douleur de notre défaite..

J'en tire une conclusion : il faut rechercher tous ceux qui ont témoigné de la sympathie pour nos blessés, pour nos prisonniers, pour la France, et leur donner de la force. Qu'ils deviennent des chefs locaux et les dépositaires de notre confiance. Et en même temps, nous devrions nous efforcer d'éliminer du Palatinat et des provinces rhénanes tous les éléments qui, venus d'outre-Rhin, ont un esprit prussien et pangermanique.

Le sentiment de l'unité allemande existe sur la rive gauche, mais il y a été apporté assez récemment par les fonctionnaires, les instituteurs, les curés et les officiers bavarois. Nous pourrions aisément le neutraliser. Au point de vue intellectuel, le pays est un peu éteint. Après avoir reçu un merveilleux essor au moment de la domination française, il a été arrêté net dans son développement sous la domination bavaroise et depuis ne s'est jamais relevé. Ce qui intéresse essentiellement le Palatin d'aujourd'hui, homme paisible, de solide bon sens, qui ne manque point d'esprit critique, c'est la tranquillité et la sécurité. Mais en outre, à cette heure, il exprime un vif désir d'indépendance. A cet égard le ton des journaux du pays est très significatif. Qu'ils sachent bien, ces Rhénans continuellement sous le joug,

que notre vœu est de les aider à dégager pour la première fois leur caractère propre.

Les Palatins ont une antipathie réelle et profonde pour les Bavarois et c'est un sentiment que ceux-ci leur rendent amplement. Les fonctionnaires bavarois considèrent le Palatinat comme un lieu d'exil. D'autre part le Palatinat, pays riche, égalitaire, sans noblesse, se méfie de la Prusse, terre pauvre des hobereaux. Il est utile et juste que nous fassions connaître aux Palatins et aux Rhénans les crimes allemands, en ayant soins de reporter sur la Bavière et la Prusse, dans la mesure où c'est vrai, la responsabilité de ces crimes.

Nous serions des fous de méconnaître l'influence de la population catholique et de son clergé. Il faut obtenir que les curés du Palatinat n'aillent plus étudier à la faculté de théologie de Munich où ils reçoivent le mot d'ordre et la manière de penser du centre bavarois et qu'ils aillent étudier dans une faculté de théologie de la rive gauche du Rhin.

Au reste, créons immédiatement une Université de la rive gauche du Rhin. Ah ! que Strasbourg veuille donc accepter ce grand rôle ! Dans cette Université, on étudiera la civilisation latine en même temps que la civilisation germanique. On y magnifiera ce point de perfection que doit être la civilisation rhénane. Nous devons chercher à nous acquérir avant tout les jeunes gens. Les jeunes étudiants palatins se piquent d'esprit critique. Ils n'ont de naissance aucun enthousiasme pour le caporalisme prussien et ils sont sensibles, quand ils les connaissent, aux avantages de la civilisation française.

Une propagande honnête et généreuse, favorisant l'indépendance du Palatinat et son développement intellectuel arrêté par le prussianisme, aurait une influence rapide. Notre action économique, d'extrême importance certes, doit s'accompagner d'une profonde action spirituelle.

Henry Bordeaux me cite une belle formule qu'il vient de recueillir à la bibliothèque municipale de Mayence, dans un écrit de 1816 : « Les hommes sont à la longue ce que l'administration les fait être. » Voilà le secret des Rhénans livré par eux-mêmes. Arcana imferii. Nous avons affaire, au long de la Moselle et du Rhin, à des populations terriblement réalistes. Ne mettons par leur clergé contre nous et donnons-leur le moyen de gagner autant d'argent qu'ils en gagnaient dans l'Empire allemand. Moyennant quoi ils s'adapteront au régime français très vite, car leur naturel est plus proche du nôtre que prussien. Mais précisément, ce naturel, il faut le dégager et le magnifier

A chaque fois que j'ouvre les admirables albums du commandant Esperandieu et que je vois ces dieux et ces héros gallo-romains remontés à la vie, ressuscites, sortis de terre, quelle ardente impatience j'éprouve de me mettre à notre nouvelle tâche qui est de faire jaillir derechef les antiques sources et d'offrir leur divin rafraîchissement aux provinces rhénanes !

Mais c'est toute la France qui veut être à la fois rhénane et méditerranéenne ! En arrivant au fleuve, je sais de quel titre le saluer,. Je l'honore sous le vocable Sains provinciarnm, « le salut des provinces », comme il est nommé sur les médailles romaines et je parle de toutes nos provinces qu'enserre la forme parfaite de notre patrie.

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