LE MOT D'ORDRE DE NOS GÉNÉRAUX
L'éternel désir du Rhin et le haut sentiment d'une tâche nouvelle inspirent nos généraux qui viennent de donner le premier mot d'ordre. Relisez la déclaration de Fayolle aux notables de Mayence. De quelle main vigoureuse ce grand chef a ramené les pangermanistes sous le joug de la réalité!
C'était le 14 Décembre, dans le palais des grands ducs de Hesse. Un salon peint en blanc avec des boiseries du xvme siècle. Au-dessus de la cheminée monumentale, le portrait décoratif d'un grand-duc la main sur son sceptre, sa couronne posée près de lui sur un coussin. Et tout à côté de cette splendeur morte, faisant avec elle un contraste violent, le groupe sombre des vivants. Messieurs les notables de Mayence en redingote, le chapeau haut de forme à la main (on dirait les gens de la famille dans un enterrement,) attendent le bon plaisir et les ordres des vainqueurs français... Soudain, dans le fond, d'une porte qui s'ouvre, le groupe de ces vainqueurs débouche. A leur tête le général Fayolle, puis les généraux Paquet te, Mangin, Leconte, d'autres encore, plus d'une centaine d'officiers supérieurs et quelques civils. Parmi ces derniers, le grand dessinateur Jean- Louis Forain qui ne perdra pas un détail de la scène.
Un interprète militaire, en casque, présente Messieurs les notables au général Fayolle. Il les présente en allant de gauche à droite : « Monsieur le conseiller intime Best, gouverneur de la province; Mgr l'évêque Kirstein, Monsieur le haut bourgmestre Goettelmann, Messieurs les présidents du tribunal et de la Chambre de commerce, Messieurs les conseillers de régence, Messieurs les adjoints » et ainsi dans l'ordre protocolaire toute l'énumération qui s'achève par : « Monsieur le Rabbin représentant la communauté israélite de Mayence. »
Les présentations achevées, l'interprète est revenu à la gauche de son peloton de notables, et le gouverneur de la Hesse rhénane prend la parole en allemand. Quand il a fini, l'interprète fait le salut militaire et s'adressant au général Fayolle traduit : «M. le Conseiller, gouverneur de la province, dit qu'on peut compter sur son esprit d'ordre et exprime le désir que de bons rapports s'établissent, etc. » Successivement les principaux notables font leur acte de soumission, et après chacun d'eux l'interprète, ayant derechef salué militairement le général Fayolle, remplit son office.
Quand tous eurent parlé et donné satisfaction, le général Fayolle, qui se tenait à la tête du groupe des généraux, s'avança de quelques pas vers les Allemands et leur dit : «Après les paroles franches et loyales que je viens d'entendre, je vais vous communiquer ce que je pense.»
Alors il commença d'aller et venir le long des notables, comme le long d'un mur. Il avait les deux mains derrière le dos et tenait aux deux bouts, hori-
zontalement, son sabre. Et, tout en marchant, il leur dit d'une voix claire et forte les infamies commises en France par leurs armées. A mesure que le discours se développait, le visage des Allemands, me dit un témoin, devint noir, et quand retentit cette phrase terrible : «Vous avez demandé grâce», l'un d'eux, un vieillard, pleura. Mais Fayolle continuait : « Nous ignorons la sch'denf rende, la joie du mal... vous n'avez donc rien à craindre , ni dans vos personnes, ni dans vos biens, à une condition absolue pourtant, c'est que vous vous soumettiez sans arrière-pensée à l'autorité militaire française. »
Il se tut, et les deux groupes restèrent un instant immobiles, dans un silence profond. Puis le général Mangin, commandant de la 10e armée, s'ad essant au bourgmestre, exprima son intention de réveiller dans Mayence les grands jours où déjà les soldats de la Révolution vinrent sur le Rhin et s'y firent aimer.
«Au revoir, Messieurs », dit le général Fayolle avec le geste qui congédie. Les notables se retirèrent à la file, et, dans les escaliers, nos soldats qui formaient la haie, leur présentèrent les armes. (10)
La nuit était venue, quand le général Fayolle et son groupe d'officiers descendirent sur le perron du château. Mayence resplendissait de lumières comme pour un gala; on eût dit, m'explique un témoin, que des lumières de lanternes vénitiennes baignaient les façades des vieilles maisons; les troupes massées sur la
l'ioj Voir note 10, page 95.
place rendaient les honneurs au drapeau, et le général Fayolle se tournant vers ses généraux leur dit : « Cette journée-là vaut une vie. »
Moment inoubliable ! Les grands chefs montent dans leurs autos, les officiers se dispersent. Tout a l'air d'un retour de fête dans les rues de Mayence. La France atteint à l'apogée de sa fortune. Un grand acte de volonté vient de se déployer, si simple et si fort qu'il peut inaugurer une ère nouvelle, et dans le même temps il s'accomplit dans toute la Rhénanie. Toutes les routes qui descendent de la France au Rhin sont sillonnées par de longs convois d'artillerie. Il semble que l'armée victorieuse glisse sur un plan vers le fleuve mystérieux. Et chacun de nos généraux, en prenant possession de son commandement, parle comme Fayolle et Mangin à des gens tout pareils aux humbles notables de Mayence.
De telles journées sont des pierres solides sur lesquelles nous pouvons asseoir l'édifice qui parachèvera, à l'Est, la maison française, demeurée incomplète à la manière de tant de vieilles cathédrales. Elles expriment la méthode de la France sur le Rhin : se faire craindre et plaire.
Il ne s'agit plus maintenant que de vouloir longtemps dans un même sens.
Novembre igiS-Févier 1919.