LA SORTIE. LES RÉSULTATS
Nous n’avons pas eu à nous occuper jusqu'ici de l’existence du comité de patronage qui a été placé par la loi de 1850 auprès de chaque maison de rééducation. Son rôle, qui a été restreint pendant le séjour de l’enfant à Cadillac, va devenir important après sa libération. Pendant ce séjour, les dames patronesses ont effectué quelques visites,
S’attachant surtout à la nourriture, à l’hygiène de la maison, s’occupant d'organiser de petites fêtes. Au moment de la libération, le comité de patronage doit faciliter le placement chez des industriels, des commerçants ou des -agriculteurs de la région. Il doit assister la pupille et faciliter, par tous les moyens dont il dispose, son reclassement. En fait, la plupart des pupilles sont placées à Bordeaux et la surveillance en devient dès lors extrêmement difficile. Cette libération définitive de la pupille est précédée souvent d’un temps d’épreuve, dit libération provisoire. Si, juridiquement, la condition de la mineure en libération provisoire est différente de celle qui est en état de placement familial, en fait, sa situation est la même. L’ïdéal serait évidemment que toute libération définitive soit précédée d’un placement familial ou d’une libération provisoire ; il n’est pas de preuve plus cruelle de la vanité des efforts fournis que la mise en liberté définitive à 21 ans d’une pubpille qui, la veille encore, était en cellule. En ce cas, l’échec de la rééducation est flagrant et il est légalement impossible d’y remédier.
Les résultats obtenus, quels sont-ils ? Lorsqu'une question semblable lui est posée, l’hésitation du directeur trahit son embarras à y répondre. Les arguments, hélas ! ne manqueraient pas pour justifier le pessimisme, le découragement ou simplement le doute. Point n’est besoin d’insister sur l’aridité de la tâche. C’est aux pires éléments de l’enfance délinquante que l’on a eu affaire ici, éléments familiarisés avec le vice au point de décourager les volontés les plus persévérantes. Il n’est pas de comparaison possible avec les établissements de rééducation précédemment étudiés.
Aucune statistique des résultats n’a pu être dressée et il est impossible de s’en faire une idée avec quelque précision ; les pupilles partent, se dispersent, donnent parfois de leurs nouvelles mais sans fournir de détails sur l’existence qu’elles se sont créée.
Pour apprécier d'effort des éducateurs, l’enquête doit se
borner à l’examen d’une liste de pupilles établies aux envi-
rons et d’une correspondance assez volumineuse soïgneusement conservée.
Une dizaine d'anciennes pensionnaires habitent Cadillac
même, où elles sont honorablement connues, où elles sont une preuve vivante de l'utilité de l’œuvre accomplie.
Parmi les libérées récentes, voici Félicie B..., mariée avec Emile B.. Le jeune ménage s’est retiré en Charente-[nférieure où il a trouvé logement et travail dans le domaine exploité par les parents du marié.
Ida L.., placée à Cadillac, vient d’être demandée en mariage par un peintre en bâtiments : André C.., jeune homme honorablement connu et petit propriétaire.
Alice C... va épouser un jeune cultivateur des environs qu’elle a connu lorsqu'elle était en placement.
Et pour que cette énumération ne tourne pas en publications de mariage, voici d’autre part Jeanne P..., libérée le 12 décembre, qui vient d’être placée comme femme de chambre chez le sous-préfet de X...
Voyons à présent la correspondance : Le directeur reçoit une moyenne de 300 lettres par an. A toutes, il est très scrupuleusement répondu et souvent, lorsque quelque détresse est avouée, un petit mandat est envoyé dont le montant est prélevé sur la caisse de patronage.
Citons quelques passages de ces lettres : Voici ce qu’écrit la mère de C..., libérée :
« Je tiens à vous remercier du bien que vous lui avez fait, car jamais je n’aurais cru qu’elle revienne avec une si bonne conduite. Je dois vous dire que nous allons la marier prochainement et que nous vous gardons une éternelle reconnaissance ainsi qu’à toutes ces dames qui se sont occupées d’elle… » 3
La belle-mère de la jeune F.., libérée récemment, s’exprime ainsi : « … et pour vous parler aussi de ma bellefille, c’est pour vous dire que j’en suis très satisfaite en tout,
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tant comme conduite que comme caractère, tous les jours, je m’attache de plus en plus à elle... »
Nous avons choisi à ressein des lettres de parents plutôt que des lettres d'enfants, les premières ont un accent de sincérité qui n’est nullement de commande.
Et les autres ? Celles qui n’écrivent pas et celles qui mentent dans leurs lettres, que sont-elles devenues ? Combien sont-elles ? Il n’est pas possible de répondre.
Parfois une carte contenant quelques mots brefs ou des vœux, carte venue parfois de l'étranger, ne donnant jamais l'adresse de l’expéditrice. Le directeur cependant comprend toujours.
Et il est consolant malgré tout de constater que le passage dans cette maison de ces filles perdues n’a pas été inutile puisqu’il leur a donné le sentiment de la reconnaissance, le sentiment que la société n’est pas si méchante et qu’elle s’est penchée avec sollicitude sur leur jeunesse.
Nous voici arrivé au terme de notre étude sur l'Ecole de préservation de Cadillac, c’est aux bons résultats dont nous avons apporté quelques preuves qu’il nous faut penser. Nous ne pouvons mieux faire en terminant que de reproduire cette phrase relevée par nous sur le registre d’écrou de Cadillac, phrase écrite au cours d’une visite par un magistrat très averti de ces questions, M. Baffos, vice-président du tribunal de la Seine : « Maison qui peut et doit servir de modèle à toutes les autres. »