III. — Groupes agricoles
Nous prions d'abord le lecteur de se reporter au tableau de la page 34 pour se rendre compte de l'importance numérique de ces groupes.
Observons d'4d)ord — bien que cette constatation soit un peu en dehors de l'objet du présent chapitre — que sur une population agricole de 6.535.599 personnes, le nombre des propriétaires cultivant exclusivement leurs terres n'est que de 2.23L513. La différence de ces deux chiffres, soit 4.304.086, représente les fermiers, colons, métayers, ouvriers, employés, etc. Evidemment un certain nombre de ceux-ci sont propriétaires de parcelles insuffisantes pour les occuper exclusivement. Mais nous pouvons dire que cette proj)riélé restreinte.
^1) Le Colleclicismc, opus citatum, pp. 40", 405, 407, 419.
dans laquelle ils ne peuvent trouver les éléments de leur subsistance, n'oIVre pas assez d'intérêt pour eux pour les attacher étroitement au régime capitaliste ; ils n'ont qu'à gagner au changement, puisque la société collectiviste leur donnera la propriété viagère de lots de culture plus étendus, exempts de toutes les charges et de tous les aléas qui pèsent actuellement sur les agriculteurs. Les seuls qui pourraient se trouver lésés — encore ne le seront-ils pas effectivement, comme on le verra plus loin — seraient les propriétaires cultivant exclusivement leurs terres. Or nous voyons qu'ils ne forment guère que le tiers de la population agricole active. Contrairement donc à ce que répètent les économistes, la grande majorité des habitants des campagnes doit accueillir favorablement les idées collectivistes lorsqu'elles lui seront présentées sous une forme concrète.
Examinons successivement les différentes catégories comprises dans notre tableau. Sur les 2.231.513 propriétaires cultivant exclusivement leurs terres, il en est certainement un très grand nombre qui n'y trouvent pas une occupation suffisante pour leurs forces et le temps dont ils disposent, mais qui cependant ne cherchent pas ailleurs une occupation supplémentaire, difficile à trouver d'ailleurs, et sans grand intérêt pour eux. Les éléments statistiques font complètement défaut i)our chitTrer le nombre de journées ainsi perdues, auxquelles il faut ajouter celles employées à aller aux foires et marchés, puisque sous le régime collectiviste les cultivateurs, livreront leurs produits sur place. Nous devons donc être très modéré dans nos évaluations, puisqu'elles ne reposent pas sur des bases certaines, et les faire descendre beaucoup au-dessous de ce qui résulterait des nombreux renseignements que nous avons recueillis. Nous fixerons donc seulement à 20 par an, en moyenne, le nombre des journées perdues par les propriétaires cultivant exclusivement leurs terres et nous arrivons à un total de 44, G30. 260 journées.
Nous admettrons que les fermiers, métayers, colons, aient tous assez de travail pour les occuper constamment, bien qu'il n'en soit pas ainsi en réalité et que, notamment, un grand nombre de fermiers ne cr.Itivent pas par eux-mêmes. Nous
compterons donc seulement 10 journées perdues par an pour aller aux foires et marchés et causes diverses : total 11.925.420 journées perdues.
Le chômage d'hiver lait perdre plusieurs mois par an à une partie des ouvriers jardiniers et horticulteurs. Les petits patrons se réservent le peu de travail qui reste à faire ; les gros patrons ne travaillent jamais. Il n'est donc pas excessif de compter 30 jours de perte en moyenne pour les 232,220 patrons, employés et ouvriers, soit 6,96(3,(500 journées perdues.
On peut largement doubler cette proporiion pour les bûcherons et charbonniers, soit 746,820 journées perdues.
C'est surtout pour les journaliers agricoles qu'il est intéressant de relever les pertes de temps résultant de la mauvaise organisation du travail dans la société actuelle. Ils sont, d'après le tableau ci-dessus, au nombre de 2.(387.910, et chez eux le chômage atteint des proportions considérables.
Ces journaliers comprennent les petits propriétaires qui ne trouvent pas, dans la culture de leurs héritages, une occupation constante et les simples locataires (pii vivent exclusivement du produit de leurs journées.
Dans la saison des labours, des semailles et des moissons, le travail ne manque pas dans les campagnes ; ce sont plutôt les bras qui font défaut ; mais le reste du temps les journaliers sont souvent dans l'impossibilité de trouver une occupation. Ceux qui habitent à proximité de centres industriels tâchent de s'y faire embaucher ; ceux qui sont voisins des bois cherchent à travailler comme bûcherons ; mais ces ressources précaires ne sont même pas à la portée de tous, et le plus souvent ces pauvres gens vivent d'une façon très misérable.
Jadis le battage au fléau leur assurait une occupation pendant les mauvais jours d'hiver ; aujourd'hui ce système n'est conservé que par les petits propriétaires qui battent eux-mêmes leur récolte et économisent ainsi les frais de la batteuse mécanique. Aussi les journaliers agricoles ont-ils de plus en plus de peine à gagner leur vie, malgré les conditions plus que modestes auxquelles ils se soumettent, et c'est à cette raison principalement qu'il faut attribuer le courant qui dépeuple les campagnes au profit this villes.
Ce c'ouraul est Ibiinidablc cl de nature à inspirer les plus vives inquiétudes. Nous avons sous les yeux un graphique dressé d'après les résultats des dénombrements officiels depuis 1846. A cette époque la population urbaine formait les 24,4 centièmes de la population totale et la population rurale les 75,6 centièmes. En 1891 la population urbaine était montée à 37,4 "o et la population rurale tombée à 62,6 " „. Voici d'ailleurs les chilïVes du dénombrement de 1891 :
Population urbaine 14.311 .292
» rurale 24.031.900
Tous les ans, invariablement, depuis 1846, la première a augmenté et la seconde a diminué. L'accroissement de l'une et la diminution correspondante de l'autre ont pris une telle intensité que, s'ils se maintiennent, en 1920 il y aura équilibre entre les deux populations. Quelle éloquente réponse aux optimistes aveugles qui nous vantent l'état de prospérité des populations agricoles ! C'est la misère, évidemment, qui est la cause de ce déplacement ininterrompu. C'est, hélas! la misère — et combien plus noire encore ! — qui attend dans les villes les malheureux qui espèrent y trouver un sort meilleur.
Au point de vue de la production agricole, la mère de toutes les autres, au point de vue de l'hygiène et de la conservation de la race, cet accroissement indéfini des villes est un malheur et un immense danger. Nous expliquerons plus loin que le régime collectiviste seul aura la puissance nécessaire pour le conjurer. Nous n'en retenons en ce moment que la preuve évidente des difficultés que trouvent les journaliers agricoles à s'occuper et à vivre.
Mais cette constatation, malgré sa certitude, ne pouvait nous suffire pour apprécier l'importance du chômage des journaliers agricoles. Nous avons fait une enquête personnelle dans plusieurs déparlements de diverses régions et dans plusieurs communes de chaque déparlement. Nous avons eu soin d'opérer sur des régions où se faisaient des cultures différentes, et sur des communes où la propriété est constituée de diverses façons : grande, petite, moyenne propriété ou mélange de toutes ces sortes. Les renseignements que nous avons recueillis après de consciencieuses recherches, s'ils ne
sont pas mathématiques, approchent donc sensiblement de la vérité : il en résulte que la moyenne des journées perdues annuellement par un journalier agricole, non compris, bien entendu, les dimanches et fêtes, s'élève à 90 jours.
En multipliant ce chiffre par le nombre des ouvriers agricoles qui est de 2.687,910 on atteint le nombre des journées perdues en totalité qui est de 243.911.900 journées.
Récapitulation des journées perdues par l'agriculture :
Propriétaires cultivant exclusivement leurs terres 44.630.260
Fermiers, métayers, colons 11.925.420
Jardiniers, horticulteurs 6.966.600
Bûcherons, charbonniers 746.820
Journaliers agricoles 243.911 .900
Total 308.181.000
Il entre 300 jours dans une année de travail normale, défalcation faite de 52 dimanches et 13 jours de fête environ. En divisant 308.181 .000 par 300 on aura donc le nombre d'ouvriers qui deviendraient disponibles sans diminution de la production si le travail agricole était rationnellement organisé de façon à éviter tout chômage, ce qui existera dans la société collectiviste. Le quotient donne le chiffre considérable de 1.027.270 ouvriers inutiles !...