CHAPITRE IV
ComparaisoRS.
Différence objective de la production capitaliste avec la production collectiviste. — La quantité substituée comme base à la valeur. — Conséquences — Complications et contradictions de la science économique actuelle — Facilités de produire ; difficultés d'écouler. — Surproduction. — Simplification de l'économie politique collectiviste — Suppression des rouages inutiles — La concurrence, par la loi d'airain et le machinisme, limite la production en limitant la consommation. — Pas de remède possible, même partiel — Développement indéfini de la production et du bien-être sous le régime collectiviste.
Avant de tirer des faits constatés dans les chapitres précédents la conclnsion qu'ils comportent, nous croyons devoir insister sur quelques considérations qui n'}^ ont été présentées que d'une manière incomplète, et qui, par leur importance, méritent d'être mises en lumière.
La production individuelle né se propose qu'un but : le bénéfice. Si elle fait œuvre d'utilité générale, ce n'est qu'indirectement et inconsciemment. Ce qui la préoccupe avant tout, c'est donc la valeur des choses ; la quantité ne l'intéresse que médiocrement. On peut même dire qu'à valeur égale elle préfère une quantité moindre. Si un producteur a le choix de vendre dix hectolitres de vin avec un bénéfice de deux francs par hecto ou un hectolitre avec un bénéfice de vingt francs, il optera sans hésiter pour la deuxième affaire. C'est donc la valeur qui joue le rôle essentiel dans les rapports d'échange sous le régime capitaliste.
Or, rien de plus variable, rien de plus arbitraire que la valeur, réglée parla loi de l'offre et de la demande.
La production collectiviste, au contraire, ne se préoccupe en
aucune faconde la valeur: si une valeur est attribuée aux choses ce n'est pas pour arriver à la réalisation dun bénéfice — il n'existe [)as et il ne saurait exister de bénéfice dans la société collectiviste — c'est simplement pour en faciliter la répartition ; et cette valeur est réelle, fixe, puisqu'elle est proportionnelle au temps socialement employé pour les produire, selon le principe posé par Karl Marx au début de son Capital. Le seul but de la production collectiviste c'est l'utilité générale et par conséquent la quantité d'objets nécessaires pour la satisfaire.
En résumé l'économie politique capitaliste est basée sur la valeur ; l'économie collectiviste est basée sur la quantité.
On saisit d'un coup d'œil les conséquences résultant de cette différence fondamentale, en faveur de la société collectiviste :
D'une part, simplification immense dans les rapports sociaux, dans les organes de la mécanique sociale, dans l'étude et la solution des questions intéressant la production et la consommation ;
D'autre part, facilités données au développement de la production puisqu'elle ne sera plus limitée par la possibilité de vendre avec bénéfice.
Il faudrait un volume pour analyser méthodiquement les deux systèmes sociaux à ce point de vue et en faire la comparaison. Ce serait d'ailleurs sortir du cadre de cet ouvrage ; nous nous bornerons donc à une simple esquisse à grands traits. ^;
Ce que nous disions, page 70, de la production agricole s'appli((ue aux autres branches de la production : il est frappant de constater, si l'on ouvre un volume quelconque relatif aux ([uestions économiques, que toutes les préoccupations de l'auteur sont tournées vers la recherche des moyens d'assurer un débouché avantageux aux produits ; quant à la difficulté de produire, on en j)arle à peine, et en effet elle n'existe i)as. Si puissants sont les auxiliaires mécaniquesdont la science a assuré le concours à Ihomme, que même avec l'énorme gaspillage de force résultant de la production morcelée, rien n'est plus facile (jue de produire au-delà des
besoins les plus développés. Jadis on avait à lutter contre la disette ; aujourd'hui c'est contre la pléthore. Est-ce donc là une vaine affirmation des propagandistes socialistes'.' Eh non! chaque jour en apporte de nouvelles preuves, et au moment où nous écrivons ce chapitre, nous en trouvons une confirmation de plus dans la presse, dont presque tous les organes reproduisent l'entrefilet suivant :
Epinal, 7 septembre 1897.
Les tisseurs de coton de la vallée de la Moselle viennent de prendre la décision suivante :
Vu la prolongation inusitée de la ciise due à la surproduction générale, et les peites considérables occasionnées par les prix de plus en plus dé.sastreux auxquels il faut vendre les tissus, la réduction de la production devient aujourd'bui une nécessité contre laquelle il n'est plus possible de lutter.
En consécjuence, les ouvriers .sont [devenus qu'à |)artir du 9 octobre procbain et ju.squ'à nouvel avis le travail sera arrêté cbaque semaine pendant la demi-journée du .samedi, à partir de midi.
On s'attend à ce que cette décision .soit suivie par tous les tisseurs de coton de la région.
Ainsi ce sont les patrons eux-mêmes qui déclarent que la crise qu'ils traversent est due à la surproduction générale. Et comment en pourrait-il être autrement quand on considère la fabuleuse augmentation de productivité dont nous parlions dans le chapitre précédent ?
En présence d'une telle situation, pourquoi s'inquièterait-on de produire davantage ? Il n'y a pas à aller plus vite, puisqu'on est fréquemment fifrcé d'enrayer.
Mais il reste à écouler les produits en laissant un bénéfice au fabricant et aux intermédiaires. C'est l'éternelle pierre d'achoppement : les cerveaux les plus solides, les plus féconds s'usent vainement i)our essayer de la franchir ; la difficulté est insoluble car elle renait sans cesse. Voilà la raison des prodigieuses complications, des contradictions inouïes de l'économie politique dans la société individualiste; voilà ce qui explique que des hommes d'une très grande valeur peuvent plaider avec quchpic apparence de raison la cause de la disette contre celle de l'abondance, de la cherté contre le bon marché ; voilà ce qui frappe de stérilité les conceptions de
])uissaiils esprits, rnilinorlci- k'iirœuvre cl cntrelifiil lalalak' ohsciiiik' qui engendre" tant (k' soiiirrances.
C'est avec un profond sentiment de peine que nous constatons la dissipation en de creuses arguties, (k' talents (jui, éclairés })ar la lumière de la vérité, serviraient si puissamment le progrès de riiumanilé.
Ce (fui caractérise ce livre, et ce qui lui sera commun avec les traités de la science économique de l'avenir, c'est qu'il cesse de s'occuper de la valeur pour parler seulement de la quantité ; qu'il dépossède l'or et l'argent du nMe prépondérant qu'ils ont joué jusqu'à ce jour dans les rapports sociaux pour l'attribuer aux utilités elïectives dont ils tenaient la place ; qu'il substitue aux budgets de finances, si péniblement équilibrés par d'adroits spécialistes, les budgets de maind'œuvre qui présenteront toujours d'inépuisables disponibilités.
Et la simplitication qui résultera de ce changement est tellement immense (ju'un travailleur modeste et isolé comme l'auteur a pu, sans mériter le reproche d'extravagance, concevoir l'idée de jeter de toutes pièces les bases d'une société entièrement dilïerente de la société actuelle et susceptible cependant de lui être substituée du jour au lendemain après achèvement toutefois de cette ébauche d'organisation ! La société actuelle est l'œuvre des siècles ; ses institutions reposent sur des principes dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Chaque génération a ajouté sa pierre à cet édifice toujours inachevé. Si l'on pouvait réunir l'ensemble des lois, décrets, arrêts, coutumes, règlements, commentaires, qui dirigent son fonctionnement, on en ferait un monceau que, durant sa vie entière, un homme ne pourrait arriver à parcourir. Les moindres divisions des moindres services com])ortent une somme de connaissances suffisantes pour absorber toutes les forces d'un cerveau bien organisé. Exemples : les règlements relatifs à la perception des droits d'enregistrement, sur les([uels il est presque impossible de mettre d'accord deux contrôleurs ou deux receveurs de cette administration ; les lois et règlements relatifs à l'inscription et à la radiation des hypothèques, que les conservateurs
s^ftaviansis
— iOO -
n'arrivent à connaître à fond qu'après des années d'études et de pratique, etc., etc.
Quel homme, quelle assemblée d'esprits supérieurs pourraient donc, s'ils étaient transportés dans un monde nouveau, se croire de taille à créer une société sur des fondements analogues à ceux de la nôtre ? Aucun n'aurait cette folie. Et cependant on verra combien ce travail cyclopéen deviendra facile en adoptant les principes du collectivisme.
Adieu le fatras des règlements séculaires, adieu les bouquins poudreux de doctrine et de jurisprudence ! Tout cela ne donne à l'homme ni nourriture ni vêtements. Que la logique et le bon sens soient remis en honneur ! qu'ils président à l'organisation de notre société nouvelle, affranchie des entraves du passé ! que la fiscalité, cette vieille ennemie de la production, aille cacher ses laideurs dans les ténèbres de l'oubli ! Non seulement l'univers ne s'écroulera pas après ces grands coups de sape, mais tout n'en marchera que mieux — et beaucoup mieux !
Nous avons dit plus haut que du moment où la production a pour but l'utilité générale il devient facile de la développer, tandis que le besoin actuel d'écouler ses marchandises avec bénéfice la limite constamment.
Cela est l'évidence même : le producteur capitaliste ne saurait être un philanthrope préoccupé des besoins de ses semblables ; ce rôle lui est interdit sous peine de choir promplement lui-même au rang des prolétaires ; un homme affamé a donc beau se présenter à lui et faire appel à ses bons sentiments pour oljtenir un peu de ces aliments dont ses magasins regorgent, le capitaliste est forcé de lui répondre, comme le médecin malgré lui au paysan : « Je ne vous entends point du tout ». C'est seulement quand le solliciteur peut appuyer sa requête d'une pièce de monnaie ])ien sonnante que le capilalisle s'écrie, toujours comme Sganarelle : « A la bonne heure ! voilà un langage clair et intelligible ! »
En résumé, on ne peut se procurer des objets de consommation que contre de l'argent et on ne peut se procurer de l'argent — à moins d'être né avec des rentes — que contre
son travail. Voilà qui est enlendu ; la règle est : travailler pour consommer.
. Or, contradiction inouïe, la société qui pose ce principe n'assure pas du travail à tous ceux qui veulent et peuvent travailler ; elle laisse inactils un grand nombre de bras valides !
Quant à ceux à qui elle veut bien donner du travail, elle réduit leur salaire, par l'elTet de cette loi d\nrain, si bien énoncée par Ferdinand Lassalle, au minimum strictement nécessaire pour les empêcher de mourir de faim. Encore saisit-elle avec bonheur l'occasion d'en priver le plus possible, de ce salaire si insuffisant, quand une nouvelle invention permet de diminuer la main-d'œuvre d'une industrie.
Tous ces malheureux, qui ne travaillent pas ou qui gagnent si peu, ne peuvent pas être de gros consommateurs. Ils représentent cependant la masse des consommateurs, car les riches sont toujours le petit nombre. Comment assureraientils un écoulement abondant aux produits de l'industrie et de l'agriculture, quand ils ne peuvent pas toujours subvenir à leurs besoins les plus pressants ?
Ainsi c'est la production capitaliste elle-même qui, tout en recherchant avidement de nouveaux débouchés, tarit la consommation dans sa source. Ne l'en blâmons pas ; elle est obligée de poursuivre avant tout l'abaissement de son prix de revient. Qui l'y oblige ? LA C0NCURRE:NCE.
Voilà le fatal cercle vicieux dont la société individualiste ne sortira jamais : son principe fondamental l'y enferme.
Quand un fruit est rongé par un ver, il peut revêtir encore à l'œil les plus ilatteuses apparences : son intérieur est déjà décomposé et sa chute est prochaine.
A un tel mal, en effet, il n'est pas de remède : rien ne peut prévaloir contre les progrès du machinisme et la loi d'airain des salaires. Il n'est même pas possible d'atténuer dans une certaine mesure les misères du prolétariat en appliquant le principe de la solidarité sociale à la partie la moins nombreuse, sinon la moins hiléressante, de cette classe déshéritée, celle qui ne peut pas travailler : vieillards, enfîinls. femmes en couche, infirmes, malades, blessés, ouvriers en chômage.
Il semble à première vue qu'on pourrait, comme on le doit, secourir leur détresse, garantir à chacun un bien modeste minimum de besoins. Erreur complète. Notre organisation ne nous permet pas de disposer, en faveur de ces afTamés, du surplus,de notre production. Tout doit se passer par voie budgétaire et ce serait par milliards que se chiffreraient les augmentations d'impôts qui résulteraient d'une application efficace de la solidarité sociale. Or où prendrait-on ces impôts ? Principalement dans la poche des travailleurs. On n'aurait donc pas soulagé la misère, on l'aurait simplement déplacée.
En résumé la société capitaliste ne peut pas porter la production à son maximum d'intensité :
1" Parce que rimpcrfection de son organisation entraîne la déperdition de trop de forces productrices.
2" Parce que le principe de la concurrence, sur lequel elle repose, limite la production en empêchant la consommation de se développer parallèlement aux besoins.
Cette restriction n'existera plus sous le régime collectiviste ; la production, organisée en vue de l'utilité généarle, ne sera arrêtée par aucune barrière. Tous les objets produits seront répartis entre les adultes des deux sexes sur le pied de l'égalité, avec majorations proportionnelles aux services rendus par chacun à la société ; les enfants auront droit à une part moindre. L'extension indéfinie de la production assurera donc le bien-être de tous.
Il n'est pas possible de douter de cette extension après avoir lu les deux chapitres précédents. Considérons d'abord isolément le chapitre III [qualité du travail'. On doit reconnaître que, dans la société actuelle, la production n'est pas sensiblement inférieure aux besoins matériels ; il faut bien que les pauvres trouvent moyen de se procurera peu près la quantité de pain et de légumes nécessaires à leur alimentation minimum, sans quoi ils mourraient de faim, au sens propre du mot. Par conséquent une augmentation relativement faible de la production actuelle ferait naître l'abondance.
Eh bien, que nos plus acharnés adversaires réduisent à plaisir les chiffres de notre chapitre III, qu'ils en discutent
les appréciations aulanl ({u'ils voudront. Ils n'arriveront pas à pouvoir sérieusement nier que l'organisation unitaire de la production n'ait pour effet d'accroître d'au moins 25 à .'ÎO pour 100 la quantité des objets produits. Ces chiffres sont bien modestes lors(|ue nous avons prouvé, en nous basant sur des documents indiscutables, que la production pourrait être triplée, (^'pendant cette faible plus-value suffirait pour satisfaire tous les besoins, c'est-à-dire supprimer la pauvreté, sans porter atteinte à la richesse.
Et alors, reprenant les constatations du chapitre II (quantité du travail) nous ajoutons que ce résultat si désirable serait obtenu tout en réalisant sur la main-d'œuvre une économie de 6.500.000 travailleurs.
Veut-on, là aussi, discuter et rogner nos chiffres si sérieusement établis d'après des évaluations minima? Soit, mettons 4 millions seulement. C'est donc 4 millions de bras ((ui, devenant disponibles, pourraient être répartis sur toutes les branches de la production.
On pourrait alors facilement :
Supprimer le travail des femmes et des enfants,
Réduire les heures de travail des hommes.
Améliorer graduellement le sol de la France et des colonies, les bâtiments publics et privés, développer les voies de communication, etc.
Et enfin faire goûter aux plus humbles membres de notre société les douceurs du superflu après leur avoir assuré le nécessaire.
Ce n'est d'ailleurs — nous tenons à le faire remarquer — que pour suivre nos adversaires sur le terrain où leurs critiques pourront nous appeler que nous avons admis l'éventualité d'une aussi minime augmentation de la production et d'une réduction de 2.500.000 hommes sur le chilTre de ().r)()0.000 travailleurs devenus disponibles par une meilleure organisation du travail.
Non seulement nous pensons que nos évaluations n'ont rien d'exagéré; mais nous sommes convaincu (pi'elles restent au-dessous de la réalité et (jue, dans lui (juart de siècle au plus, le régime collectiviste parviendrait à quadrupler et
même à quintupler la production si la nécessité en était reconnue.
La société collectiviste est donc incontestablement supérieure à la société capitaliste puisque, seule, elle possède ce degré de force productive et qu'à force productive égale elle assure une meilleure répartition des produits, c'est-à-dire plus de justice et plus de bonheur.