CHAPITRE II
La Monnaie
Les échanges chez les peuples primitifs. — Adoption de l'or et de l'argent comme mesure de la valeur des choses. — Le papier-monnaie. — Billets de la Banque de France ; leur gage. — L or et l'argent ne sont pas indispensables aux échanges — Le papier-monnaie collectiviste basé sur la production nationale — Sa solidité. — Sa forme. — Explication relative à la mesure de la valeur par les bons de travail.
Les peuples primitifs échangeaient entre eux les produits constituant l'excédent de la production sur la consommation ; peu à peu une marchandise plus universellement répandue que les autres fut adoptée comme mesure de la valeur des choses et elle prit par la suite la forme monnaie.
L'or et l'argent, qui servent à cet usage dans toutes les nations civilisées, sont le principal moyen d'échange des marchandises parce qu'ils sont marchandises eux-mêmes et ont une valeur réelle correspondant à la valeur conventionnelle de la monnaie, quoique sujette à des variations comme celle de toutes les marchandises.
Lorsqu'un individu remet des marchandises à un autre et reçoit de lui une quantité d'or ou d'argent qui en est l'équivalent, il sait qu'avec cet or ou cet argent ilj)ourra se procurer n'importe quand et n'importe où une quantité équivalente d'autres marchandises. Sa sécurité est donc absolue ; elle est basée sur une convention sociale universelle et presque immémoriale.
Sa sécurité serait moindre évidemment si, au lieu de l'or
et (k' largenl, son acheleiir lui remcttail un papier-monnaie n'ayant [)as de valeui- i)ar lui-même et jjouvant seulement être changé en or ou en argent par un établissement de crédit. Il s'agirait alors pour lui de savoir si cet établissement de crédit possède bien réellement en espèces la représentation du papier-monnaie qu'il est autorisé à émettre. Si l'affirmative est certaine, le papier-monnaie est reçu partout aussi bien que les espèces métalliques.
C'est le cas de notre Banque de France dont le papier a cours dans le monde entier, la confiance qu'elle inspire étant absolue.
Et cependant si tous les porteurs de billets de Banque se présentaient le même jour à ses guichets pour en réclamer le change, pourrait-elle leur donner satisfaction ?
Non. car son encaisse métalli(|ue est notablement inférieure au montant des billets (ju'elle a émis. Le surplus est représenté j)ar les valeurs en portefeuille (jui sont censé représenter une circulation de marchandises, mais qui parfois sont de simple complaisance et ne rei)résentent rien. La Banque de France serait donc dans rim[)ossibilité de remboiu'ser sans délai tous ses billets ; mais elle pourrait vraisemblablement le faire dans les trois mois, ayant fait rentrer dans cet intervalle toutes ses valeurs en cours. Encore faudrait-il admettre que ces rentrées ne seraient pas paralysées par un grand cataclysme bouleversant de fond en comble les conditions de la vie sociale et qu'elles-mêmes ne créeraient pas ce cataclysme par la suspension brusque de tout crédit.
Tout ce (jui précètle ne peut avoir pour elï'et d'alïaiblir la confiance dont jouit le papier de la Banque de France, car on sait bien que, dans aucun cas, elle n'aura à échanger tout le papier en circulation contre de l'or. Notre observation tend seulement à établir qu'en cette matière il n'y a pas de certitude absolue.
Sui)posons maintenant (|ue la Banque de France soit autorisée à augmenter dans des proportions énormes le montant de ses émissions et qu'elle arrive par ce moyen à attirer dans ses caisses la plus grande partie de l'or en circulation. S'il est bien établi ({ue cet or reste déposé dans ses caves et qu'il
représcnle la contre partie exacte des nouveaux billets émis, la confiance du public ne sera pas diminuée el les relations commerciales n'auront pas à en soulïVir.
Nous voulons en conclure que For et l'argent ne sont pas indispensables à l'écbange des marcbandises et qu'on peut sans inconvénient leur substituer un papier-monnaie sans valeur intrinsèque, pourvu qu'il soit bien indiscutablement constaté qu'on peut toujours se procurer contre ce papier une quantité de marchandises équivalente.
Or ce qui est possible dans la société capitaliste est autrement facile sous le régime collectiviste, le papier-monnaie ne pouvant jamais être discuté, ni à plus l'orte raison refusé, par l'Etat qui l'aura émis et à qui, seul, il pourra être présenté puisque l'Etat sera seul détenteur des marchandises.
Il s'agit seulement de régler l'émission de ce papier-monnaie sur la quantité et la valeur des marchandises produites, de façon à ce qu'il y ait toujours un léger excédent des marchandises disponibles sur le papier en circulation.
Dans ces conditions pourquoi le papier-monnaie de la société collectiviste, gagé sur l'ensemble de la production nationale, dont il serait l'exacte rei)résenlation, n'inspireraitil pas la même confiance que les billets de la Banque de France, gagés sur son encaisse métallique et son portefeuille? Ceux-ci sont-ils autre chose que l'équivalent plus ou moins sincère des marchandises en circulation ? La sécurité est évidemment égale dans les deux cas.
Il n'y a donc aucun inconvénient à retirer tout l'or et tout l'argent de la circulation et à leur substituer un papiermonnaie. On en verra plus tard la nécessité qui se justifie par diverses raisons.
On créerait des billets de Banque auxquels, pour accoutumer les gens à les prendre sans hésitation, on donnerait l'apparence des billets actuels, bien que leur nature en soit absolument différente. Le mot Banque de France s'entendrait alors non d'un établissement privé, mais de la Banque de France devenue institution nationale et bornant son rôle à l'émission des billets. On créerait des coupures de 20, de 10 et de 5 francs pour remplacer les })ièees de même valeur. On
poiurail conserver le billon comme monnaie divisionnaire et remplacer l'argent dans les pièces de 2 fr., de 1 rr.,de 50 et de 20 centimes par un métal sans valeur.
Nous aurions beaucoup à dire encore sur le papier-monnaie, son emploi, son utilité, sa valeur apparente et réelle, en France et à l'étranger, sa quantité, son mode de circulation, son accumulation et les consé([uences qui en résulteraient, etc. Mais ce sera pour un autre chapitre. Celui-ci ne pouvait contenir que quelques indications sommaires, car pour comprendre le reste il faut connaître diverses choses dont l'explication est subordonnée à ce qui précède. Nous sommes forcé de procéder du simple au complexe, du connu à Tinconnu.
Quant aux moyens à employer pour retirer l'or et l'argent de la circulation, on les trouvera au cinquième livre.
Certains collectivistes, plus préoccupés de la lettre que de l'esprit des textes, pourront nous reprocher de manquer d'orthodoxie en adoptant une autre mesure de la valeur que le bon de travail, représentant une journée ou une heure de travail social, dont il est question dans la plupart des auteurs. Nous croyons devoir, ainsi (pie nous l'expliquons en divers points de cet ouvrage, bouleverser le moins possible les habitudes pour permettre au régime collectiviste de se substituer avec moins de difficulté au régime actuel ; c'est pourquoi nous conservons le système monétaire en vigueur ; mais on verra plus loin que nous basons la valeur des choses sur le temps de travail social employé pour les produire ; nous restons donc fidèle au principe marxiste de la détermination de la valeur, et il devient indilférent dès lors de l'exprimer en francs ou en heures de travail.