CHAPITRE V
Les Salaires.
Le salaire, clans la société collectiviste, représente le produit intégral du travail. — Les salaires peuvent indirt'cremment varier puisque le prix des choses varie proportionnellement. — Le salaire minimum est la représentation du minimum de besoins. — Démonstration mathématique de cette proposition.
Différences essentielles dans le mode de répartition des salaires. — Les cultivateurs sont salariés par Tachât de leurs produits. — Exceptions diverses.
Détermination du prix d achat par lEtat des produits agricoles. — Il sera basé sur les comptabilités agricoles des terres de première qualité. — (Compensations offertes aux possesseurs de lots de qualité moindre — Grande culture.
Salaires industriels. — Travail aux pièces et travail à la journée. — Le premier est préféré par les capitalistes. — Ses inconvénients sociaux et son injustice. — Egalité des salaires dans les villes et les campagnes. — Egalité des salaires dans les professions ordinaires. — Exception pour les professions dangereuses.
Division des journaliers, ouvriers et emplo\'és en trois classes. — Elévations correspondantes des salaires — Nécessité de ne pas laisser une seule autorité juge de lavancement. - Les directeurs techniques contrôlés par les conseils municipaux. — Elévation aux emplois supérieurs. — Gradation ascendante des salaires. — Travail et salaires des femmes. — Egalité des salaires entre hommes et femmes occupant des situations correspondantes.
Dans la société capitaliste, le salaire ne représente ({u'une partie dn travail effectif produit par l'ouvrier ; le surplus de la valeur créée par son travail constitue le bénéfice du patron.
Dans la société collectiviste, l'ouvrier recevra le montant intégral de la valeur créée par son travail, sauf la partie représentant les frais généraux sociaux. Pourra-t-il se plaindre de voir son travail ainsi grevé ? Xullenienl, car il aura déjà pro-
file (les avantages de la solidarité sociale quand il était enfant ; il en profitera (juand, marié et père de i'amille, il verra son salaire accru de rallocalion qu'il recevra pour subvenir aux dépenses de sa femme et de ses enfants; ([uand, malade ou blessé, il sera secouru et recevra le montant de sa journée comme s il travaillait ; (juand enfin, devenu vieux, il aura atteint l'âge du repos et pourra alors continuer à vivre aussi largement que quand il travaillait.
L'ouvrier pourra et devra donc considérer la retenue faite sur son salaire comme une économie forcée, devant rester sa propriété et être versée à son profit dans une caisse de secours mutuels et de retraites dans laquelle il puisera à pleines mains quand il ne pourra plus travailler, dans laquelle sa femme et ses enfants puiseront aussi, avant et après sa mort, pour subvenir à leurs besoins.
Combien ce sera dilï'érent de l'exploitation capitaliste !...
Nous allons examiner le salaire dans ses rapports avec le prix des choses, dans ses divers modes de répartition, dans les diiîérences (jnil pourra comporter selon l'état social de ceux qui le recevront.
On a vu au chapitre de la valeur des choses que l'ensemble de la production générale annuelle aura pour valeur le total des salaires et secours sociaux distribués dans la même période.
Par conséquent plus les salaires seront élevés, plus les objets de consommation coûteront cher, et inversement plus les salaires seront minimes, moins coûteront les objets de consommation.
I! résulte de cette déduction logique que la journée minimum peut être indilïéremment fixée très haut ou très bas ; il n'en résultera aucun changement dans le bien-être général. On pourra se procurer autant d'objets de consommation pour un salaire très minime que jiour un salaire très élevé.
Pour ne pas bouleverser sans utilité les habitudes, on fixera donc la journée minimum à un prix voisin de ce qu'elle est actuellement, plutôt un peu au-dessus, car les ouvriers généralement peu versés dans les connaissances économiques,
jugeront le nouveau système plutôt sur ses apparences que sur ses réalités cachées et auront tendance à se plaindre si on abaisse la journée, de même qu'à se réjouir si on l'élève.
Mais tout au moins l'ouvrier (jui recevra la journée minimum sera-t-il sur de pouvoir retirer, en échange de son salaire, une quantité d'objets fabriqués suFfisante pour satisfaire son minimum de besoins?
Oui, assurément, puisque l'ensemble de la production aura été calculé sur l'ensemble de la consommation et lui sera ])lutôt supérieur qu'inférieur.
Cette affirmation, quoique fondée, n'apparait peut-être pas dans tous les es})rits avec assez d'évidence. On pourra nous faire cette objection :
(( Nous voyons bien que l'ensemble de la production sera suffisant pour l'ensemble de la consommation. Mais si la répartition est mal faite, les uns pourront avoir tout en surabondance et les autres manquer du nécessaire. Or il y aura inégalité dans la répartition. Les besoins, en efYet, seront considérés comme variables pour chaque classe d'individus ; on admettra qu'un ministre a plus de besoins qu'un journalier et on le rétribuera en conséquence. Cela peut être très juste; mais le superflu du ministre n'empéchera-t-il pas le journalier de se donner le nécessaire? »
Il est clair que l'évidence de notre affirmation serait moins discutable si tous les salaires étaient égaux et qu'il suffise de diviser la production totale par le nombre de consommateurs pour obtenir la part de chacun. Mais elle reste absolue en tenant compte de l'inégalité des salaires, et pour ceux qui ne l'auraient pas déjà compris, nous allons le prouver mathématiquement en décomposant la production d'une part et les salaires d'autre part en leurs facteurs primordiaux qui sont : pour la production, la quantité d'objets de consommation nécessaires pour assurer à l'être humain adulte son minimum de besoins, pendant un temps donné, et, pour les salaires, le minimum de salaire payé pendant la même unité de temps au travailleur adulte.
Pour simplifier notre raisonnement, nous allons imaginer un pays contenanl 10 millions d'hommes adultes, 10 millions
de rcmiiies adullcs cl 20 millions d'enlanls. Supposons que le minimum de besoins de l'homme et de la femme adulte soit le même et que celui des enfants, soit de la moitié de celui d'un adulte. Les 20 millions d'enfants consommeront donc autant que 10.000.000 d'adultes et on pourra calculer sur une population lolale de '.M) millions d'adultes.
Ap|)elons (i le minimum de besoins de chaque adulte pendant une unité de temi)s (juclcontjue. Si tout le monde se contentait de ce minimum, la production totale pour faire face à tous les jjcsoins devrait être de
Mais sur 30.000.000 d'habitants, il s'en trouvera peut-être 10.000.000 seulement (jui se contenteront de ce minimum. D'autres auront besoin d'un supplément, (^omme le nombre des catégories et la proportion des besoins varieront à l'infini, prenons une moyenne et supposons que les 20 millions d'habitants qui ne se contentent pas du minimum consommeront chacun 14 en plus de ce minimum. Pour faire face à tous les besoins, la production totale devra donc être ainsi établie :
Total de la production . . 35.000.000 a
Appelons maintenant /) le salaire minimum payé à chaque citoyen adulte, travaillant ou horsd'étatde travailler, pendant la même unité de temps ([ue nous avons adoptée tout à l'heure.
10 millions de citoyens ne toucheront que ce salaire ; les 20 millions d'autres toucheront un supplément variable que nous évaluons forcément, comme tout à l'heure, à I 4 par tête. Le total des salaires à i)ayer sera donc établi ainsi : 30.000.000 X /' = 30.000.000 b
Total des salaires 35 000.000 b
Or nous avons admis que la production serait égale à la consommation et (juclle sérail évaluée au prix du total des salaires. Nous pouvons donc poser légalité :
D'où nous tirons
Ce qui signifie que le salaire minimum d'un ouvrier est égal à son minimum de besoin, ou en d'autres termes qu'avec ce minimum de salaires il pourra se procurer, au prix des choses établi comme nous lavons dit, la quantité d'objets de consommation sutfisante pour son minimum de besoins.
Cette règle étant bien établie, nous n'avons pas à insister sur le chifYre à adopter pour le salaire minimum, qui est absolument indifférent. Nous indiquerons dans le cinquième livre les mesures à prendre pour passer de l'état actuel du salariat à l'état futur.
Pour tous les citoyens, le salaire qu'ils recevront sera la représentation exacte des services qu'ils rendront à la société; mais le mode de la répartition des salaires devra présenter des différences essentielles.
Nous n'avons pas cru, en effet, qu'il fût possible de rétribuer sur le pied d'une journée fixe le travail des cultivateurs; la nature spéciale de ce travail, les conditions infiniment variables dans lesquelles il s'exécute, l'impossibilité de l'astreindre à toute règle et à toute surveillance sérieuse, la part qu'il laisse à l'initiative individuelle pour être accompli convenablement, le désir que doit éprouver tout législateur d'assurer autant qu'il le peut une pleine indépendance aux citoyens, l'ensemble de ces considérations nous ont amené à dire qu'il fallait que le cultivateur fût laissé maître de travailler à son gré ; la nation n'intervient donc, vis-à-vis de lui, que pour lui donner les moyens de produire et pour lui acheter ses produits.
Cette organisation fera au cultivateur une situation privilégiée qui honorera cette utile profession et y ramènera, du moins nous l'espérons, les bras qui l'abandonnent dans la société actuelle.
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Outre les ciillivalciirs. un [)elil noml)re de j)rofessions spéciales seront rétribuées sur les produits de leur travail, entre autres les peintres, sculpteurs, littérateurs, inventeurs, etc. Nous ne parlons [)as des ministres des cultes qui seront payés par leurs adeptes, des éditeurs de journaux qui trouveront leur [)iolil dans la vente de leurs leuilles, ni des rares personnes qui sous le régime collectiviste trouveront en dehors de l'Etat leurs moyens d'existence. En éliminant ces exceptions, en écartant même les artistes et inventeurs dont nous parlerons plus longuement dans des chapitres spéciaux, en concentrant notre étude sur la cpiestion des salaires qui nous occupe en ce moment, nous voyons (pi 'à ce point de vue la nation sera divisée en tleux grandes classes :
Les cultivateurs jiossesseurs de lots qui seront rétribués par l'achat de leurs produits ;
FA l'universalité des autres citoyens qui recevront des salaires journaliers plus ou moins élevés.
Nous allons nous occuper successivement de ces deux classes :
Commençons parles agriculteurs.
Bien qu'ils soient considérés non comme de simples salariés, mais comme des entrepreneurs payés sur leur production, on doit se préoccuper de fixer le prix d'achat de leurs produits à un taux tel qu'en travaillant normalement ils puissent gagner une journée donnée, qui s'élèvera chez les laborieux et les intelligents et s'abaissera chez les paresseux en proportion de leur incurie.
Le cultivateur possesseur d'un lot sera un journalier agricole de première classe qui aura reçu de l'avancement. Si donc, par exemple, ce dernier gagne six francs par jour, on pourra (nous donnons des chiffres quelconques) porter à huit iVancs la journée du cultivateur.
Il s'agit donc simplement de rechercher la quantité de journées t[ui sont nécessaires pour la [)roduction d'un hectolitre de blé ou de vin ou d'un (juintal de viande. On le trouvera en prenant la moyenne des chifTres portés dans un grand nombre de comptabilités agricoles bien tenues, pendant dix
ou vingt années. On aura soin d'opérer sur des comptabilités établies pour des terres de première qualité, cultivées dans les mêmes conditions que le seront celles des possesseurs de lots dans la société future.
Nous parlons des terres de première qualité ; nous les prenons pour base parce qu'il sera expliqué plus loin que les lots de culture seront d'autant plus étendus que les terres seront moins bonnes et que, pour compenser l'excédent de maind'œuvre résultant de cette augmentation de surface à cultiver, l'Etat fournira gratuitement aux possesseurs de lots la maind'œuvre supplémentaire, laquelle entrera dans les frais généraux sociaux. Les possesseurs de lots de médiocre ou de mauvaise qualité recevront donc ainsi une compensation qui les placera sur le même pied que les possesseurs de lots de premier clioix : ils auront même travail et même rémunération. C'est pourquoi nous pouvons baser nos calculs sur les bonnes terres.
Donc les comptabilités indiquent la moyenne de journées de travail qui entrent dans la production d'un hectolitre de blé par exemple. Comme nous voulons que le cultivateur puisse gagner huit francs par jour, nous multiplions ce chiffre par le nombre de journées et nous avons le prix de la maind'œuvre entrant dans un hectolitre de blé. Il ne reste qu'à y ajouter les frais de semence, d'engrais, d'amortissement de matériel, etc. ; en un mot on procède comme pour les produits industriels et on a le prix auquel l'Etat doit uniformément payer l'hectolitre de blé au cultivateur. Mais à la différence des prix industriels, celui-ci ne diminuera pas si la production augmente et n'augmentera pas si elle diminue : ces aléas seront au profit ou à la perte du cultivateur. Le prix du blé sera donc invariable, à moins de changement dans le prix des journées qui lui sert de base.
On aura soin de composer des lots d'une étendue telle que le cultivateur, sa femme (qui a son rôle et son travail dans l'exploitation) et son apprenti, trouvent dans l'ensemble des soins à donner à leurs diverses cultures, à leurs bestiaux, volailles, etc., l'utilisation de tout leur temps calculé sur le nombre moyen d'heures journalier qui sera jugé
convenable. Cest par cet emploi de tout leur temps qu'ils arriveront à cultiver tout leur lot et à produire la quantité de blé, pommes de terre, viande, volailles, etc., dont la vente assurera au cultivateur sa journée de huit francs.
On verra plus loin, au chapitre de l'agriculture que, dans les pays de plaines, la grande culture, plus scientifique, sera substituée autant que possible à la petite.
La fixation des prix d6nt nous venons de parler s'applique à la petite culture seulement.
Le système sera le même pour la grande culture faite par les associations agricoles ou, à leur défaut, en régie; mais il se trouvera une diminution du nombre de journées nécessaire pour produire la même quantité, à raison de l'emploi des machines. On paiera donc le blé moins cher à la grande culture qu'à la petite, et pour établir un prix uniforme du pain on devra prendre la moyenne des prix des deux cultures proportionnelle aux (|uanlités fournies par chacune d'elles. De même pour les autres produits.
Pour les ouvriers industriels, il s'agit de choisir entre les deux modes de travail usités actuellement : travail aux pièces et travail à la journée.
L'un et l'autre ont leurs avantages et leurs inconvénients.
Le système des pièces parait plus juste de prime abord ; il le serait effectivement si la plus grande production était assurée à la plus grande bonne volonté ; mais elle n'est assurée qu'à la bonne volonté combinée à la force et à l'adresse. Tel brave et consciencieux ouvrier se mettra en quatre pour arriver à produire beaucoup et en sera empêché par l'insuffisance de ses moyens physiques et intellectuels.
Tel autre, plus fort et plus adroit, arrivera à une bien plus forte joiu-née sans se « fouler la rate. »
Ce n'est donc pas là la vraie justice.
Dans la forme industrielle actuelle, qui a j)our but de tirer le maximum de résultat du minimum de dépenses, sans tenir aucun comple du siu-menage de l'ouvrier, le travail aux pièces est indi((ué de préférence à l'autre. Mais dans bien des cas il n'y a aucune base d'appréciation possible pour la
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quantité de travail produit et ou doit eu revenir au paiement à la journée.
Aux pièces, un ouvrier consciencieux et chargé de famille se tue de travail pour augmenter le bien-être des siens. La sociélé future ne demandera à personne de travailler plus que ses forces ne le comportent. De chacun son possible raisonnablement, voilà tout, et ce sera toujours suffisant pour maintenir la production à la hauteur des besoins.
Le travail sera donc payé à la journée, avec des distinctions en faveur des bons ouvriers.
Comme il sera toujours possible d'assurer l'existence à aussi bon marché dans les villes que dans les campagnes, ou à peu près, il n'y aura pas lieu de payer plus cher les ouvriers urbains ; ils auront plus de facilités pour dépenser leur argent ; ils useront davantage leur santé, mais leur existence sera plus intéressante et j)lus agréable. Les ouvriers des campagnes vivront en meilleur air, s'amuseront moins, mais pourront faire quelques économies et se retirer plus vite du travail si bon leur semble. Ainsi les avantages et les inconvénients seront compensés.
En général toutes les professions étant également honorables et utiles, le taux de la journée sera le même pour toutes. Des majorations de salaires ou des diminutions d'heures de travail seront accordées pour les professions dangereuses, pénibles, insalubres et pour celles exigeant des aptitudes spéciales.
Nous avons dit, et nous répéterons avec plus de détails au chapitre de l'assistance sociale, qu'en dehors du salaire attribué à l'ouvrier, il recevra une allocation supplémentaire pour sa femme et ses enfants. Mais au point de vue industriel ce supplément ne doit pas entrer en ligne de compte ; on ne connaît, comme base du prix de revient, que la journée de l'ouvrier célibataire.
Nous avons parlé au chapitre précédent des conditions dans lesquelles les jeunes gens seraient admis dans les écoles professionnelles et dans les administrations.
A sa sortie de l'école professionnelle, le jeune homme devient ouvrier de troisième classe ; les paresseux et les intelligences
fermées restent dans cette classe ; mais ceux qui lont preuve de courage, de capacité et de l)onne conduite sont successivement élevés à la deuxième et à la première classe, à chacune desquelles correspond une appréciable augmentation de salaire.
Qui sera juge de ces récompenses ? La question est délicate ; quelle que soit l'autorité qui les décerne, si elle est investie de pouvoirs sans contrôle, elle commettra de noml)reuxabus ; le meilleur moyen de les éviter, ou tout au moins d'en réduire de beaucoup le nombre, est de partager les droits et les responsabilités. Logiquement c'est le chef de service qui doit proposer lélévatiou de classe ; on ne peutlui faire cet affront de récompenser, sans qu'il puisse l'empêcher, un employé ou un ouvrier qu'il considère comme mauvais ; ce serait ruiner son autorité et le décourager. Mais il ne faut pas, d'autre part, qu'il puisse faire du favoritisme, donner de l'avancement aux flatteurs, aux protégés, au détriment des méritants. Les propositions des chefs, de service seront donc soumises au contrôle des conseils municipaux, c'est-à-dire des ouvriers eux-mêmes, qui toujours en rapports avec leurs élus, leur signaleraient au besoin les injustices criantes qui pourraient se produire.
Ainsi donc, les chefs de service : directeurs d'usine, directeurs agricoles, des bâtiments, etc., proposeront l'avancement ; les conseils municipaux donneront leur avis et une commission du travail, nommée par le Conseil général, accordera l'avancement si l'avis est conforme. L'accord s'établira toujours, entre les directeurs et les conseils, par voie de transaction au besoin.
Evidemment il y aura toujours une part d'arbitraire ; mais c'est le sort de toute œuvre humaine. Actuellement l'ouvrier ne peut obtenir une augmentation de salaire qu'en luttant contre le patron qui, même s'il la reconnaît justifiée, la lui conteste le plus [)ossible. Il y aura donc notable amélioration, car les autorités qui décideront l'augmentation n'auront aucun intérêt à la refuser; et puis enfin il faut bien un [)eu compter sur l'esprit de justice qui est au fond de la nature humaine. Rares sont les gens qui commellenl une iniquité de
sang IVoid, quand ils n'y sont pas poussés par leur intérêt. D'ailleurs, en cas d'abus, il y aurait des comptes à rendre.
Une fois parvenus à la première classe, les ouvriers intelligents et laborieux n'auraient nullement atteint leur bâton de maréchal, car ils pourraient aspirer aux emplois de contremaîtres et ingénieurs.
D'une part il y aurait intérêt à réserver ces places aux élèves des écoles spéciales ; mais, de l'autre, il est certain que dans bien des cas elles seraient ])our le moins aussi bien remplies par des ouvriers'd'élite rompus à la pratique de leur métier et doués d'assez d'instruction pour en diriger d'autres.
Le mérite de ces ouvriers serait apprécié par des inspecteurs spéciaux qui en rendraient compte à la direction centrale de l'industrie à laquelle ils appartiendraient, après avoir pris l'avis des supérieurs des ouvriers proposés pour l'avancement.
Des inspecteurs d'un rang et dune capacité plus élevés apprécieraient le mérite des ingénieurs et chefs d'usine et les proposeraient quand il y aurait lieu pour l'avancement. La base d'appréciation serait d'obtenir les meilleurs résultats à prix de revient égal ou des résultats égaux à un prix moindre; il serait tenu compte en outre de toute découverte ou invention appelée à faire faire des progrès à cette branche industrielle.
De cette façon, bien que le travail aux pièces n'existât nulle part, chacun, depuis les apprentis jusqu'aux chefs d'usine, seraient encouragés à donner leur maximum d'efforts ph}'siques et intellectuels, sûrs d'en trouver la récompense.
Des règlements détermineraient les salaires attribués à chaque travailleur, depuis le modeste apprenti journalier justju'auxtitulairesdesemploisles plus élevés. L'augmentation correspondant à chaque élévation de situation serait assez élevée pour stimuler le zèle de tous, sans cependant que le chiffre des'gros traitements devint exorbitant.
Les élèves des écoles, étant logés, nourris et entretenus, soit à l'intérieur des écoles, soit à l'extérieur, ne toucheraient pas de traitement; les apprentis journaliers recevraient un salaire inférieur à celui de journalier de troisième classe ; les domestiques seraient payés par leurs maîtres à prix débattu.
Nous n'avons pas parlé spécialement des surnuméraires et
cmployc's d'ndniinislratioii au point de vue du salaire, des classes et tle linaneenieiil. Il est évident que les principes indiqués pour les ouvriers leur seraient applicables.
L'échelon inlerieur des bureaux et magasins, celui d'employé de troisième classe pourrait correspondre comme traitement avec celui d'ouvrier de troisième classe, lequel serait un peu supérieur à celui de journalier de première classe. La gradation ascendante serait donc continue du journalier à l'ouvrier ou à l'employé.
Comme les jeunes gens, les jeunes filles resteraient jusqu'à quinze ans à l'école primaire, sauf celles qui seraient sorties avant cet âge pour entrer dans l'enseignement secondaire ; c'est parmi ces dernières qu'on recruterait les institutrices. A quinze ans, un concours désignerait les plus intelligentes pour entrer dans les magasins généraux et les administrations diverses. Celles qui seraient éliminées par les concours pourraient se placer comme domestiques ou remplir les emplois inférieurs.
D'une part, le désir d'être affranchies de l'obligation au travail les porterait à se marier jeunes ; d'autre part, comme elles recevraient après leur mariage une allocation égale à leur salaire dans la situation qu'elles avaient atteinte précédemment, elles auraient j)lus de facilités à trouver un mari si elles restaient assez longtemps célibataires pour arriver à obtenir une situation avantageuse.
Des avantages spéciaux seraient accordés, bien entendu, aux femmes mariés ou veuves qui, n'étant pas astreintes au travail, rempliraient volontairement des fonctions utiles. pour lesquelles les personnes de leur sexe seront toujours indispensables, telles que celles d'institutrice.
A situation correspondante, lo salaire des femmes serait égal à celui des hommes.
Il est inadmissible que les fonctions et travaux pour lesquels le concours des femmes restera indispensable mancjuent jamais de personnel ; d'une part le nombre en sera aussi restreint (|ue possible, d'autre part si trop de femmes hésitaient à sortir de leui- heureuse oisiveté, on les y déciderait facilement en augmentant les avantages attachés à leurs professions.