CHAPITRE VI
Circulation de la monnaie.
Questions diverses soulevées par la circulation du papier-monnaie.
L'Etat doit concentrer tout le numéraire. — Nécessité de maintenir notre commerce d'exportation jusqu'à ce que nous soNons outillés pour pouvoir nous passer des importations. — L'or et l'argent seront utiles pour le commerce extérieur. — Insuffisances possibles de la production au début du régime collectiviste. — Dans ce cas l'or et l'argent seront indispensables pour faire face aux besoins — Mesures à prendre pour concentrer le numéraire dans les caisses publiques. — Elles n'atteindront ce résultat que partiellement. — Usages possibles du numéraire resté aux mains des particuliers. — Commerce avec l'étranger. — Aucun trouble ne pourra en résulter.
Le papier-monnaie sera imprescriptible. — L'épargne sous le régime collectiviste. — Elle sera limitée et rentrera tôt ou tard dans la circulation.
— Elle y rentrera par quantités régulières et ne causera aucune j)erturbation. — Retraites prématurées d'un grand nombre de travailleurs épargnants. — Leurs conséquences sur la production. — Aucun danger sérieux ; en tout cas remède possible.
Circulation du papier-monnaie à l'étranger. — Il y aura difficilement cours au début. — La confiance s'établira ensuite, — Peu importe à la F"rance.
— Les marchandises françaises seront probablement moins chères que les similaires étrangères — On peut d'ailleurs faire varier indéfiniment leurs prix en plus ou en moins. — Parité, gain ou perte au change du papier-monnaie contre le numéraire. —Achats de marchandises françaises par l'étranger et de marchandises étrangères par des F'rançais. — Aucune accumulation dangereuse possible de papier-monnaie à l'étranger.
Nous avons dû, après avoir donné quelques indications générales sur la monnaie qui serait employée sous le régime collectiviste, interrompre ce chapitre pour parler du travail, de la production et de la répartition des produits. Le peu que nous avons dit de la création d'un papier-monnaie gagé sur
l'ensemble de la production nationale et échangeable h vue contre des marchandises, a snl'li au lecteur pour lui l'aire comprendre qu'aucun obstacle financier ne viendrait se mettre à la traverse de rap|)lication du système collectiviste.
Il nous l'aut maintenant, arme des connaissances nouvelles acquises dans les précédents chapitres, revenir au rôle de la monnaie, à sa circulation en F'rance et à l'étranger, et résoudre les nombreux problèmes qui en tlécoulent. Nous avons aussi à justifier, plus complètement que nous ne l'avons l'ait, la nécessité de la substitution du papier-monnaie à l'or et à l'argent. Tout cela formera la matière de ce chapitre.
On a compris (fue tout le commerce sera concentré entre les mains de l'Etat (jui, produisant seul, sera seul chargé de récoulemenl des produits tant à j'iiilérieur (ju'à l'extérieur.
A l'intérieur, nulle dilliculté, pais([ue les consommateurs s'approvisionneront dans les magasins de l'Etat, aux prix du tarif, et remettront en paiement la monnaie qu'ils auront reçue comme salaire ou à quekjue autre titre que ce soit.
A l'extérieur, il faudra maintenir aux produits français leurs débouchés actuels. Ce sera une lutte continuelle à soutenir, car la France n'est pas en progrès dans cette voie. Jadis ses exportations dé[)assaient ses importations ; aujourd'hui c'est le contraire qui se produit. Heureusement pour la France qu'elle est riche en capitaux, dont elle a placé une bonne partie à l'étranger, qui lui restitue, sous forme d'intérêts, une somme supérieure à l'excédent de ses importations. Actuellement elle ne s'appauvrit pas encore ; mais si les nations qui, jadis, prenaient leurs produits chez elle, continuent à s'outiller pour produire elles-mêmes, l'écart entre les exportations et les importations ira s'augmentant et on ne peut nier qu'il n'y ait dans cette situation un grave danger pour l'avenir.
11 se ])eut donc que, malgré tous nos eiïorts, et quelle (|ue soit la nature du légime social qui existera en France, il vienne un moment où l'étranger ne nous demandera plus qu'une faible partie des produits qu'il prend actuellement chez nous. Nous n'y pourrons rien puis(|ue nous ne pouvons
rempècherde s'organiser pour produire chez lui. Mais ce que nous pouvons, c'est nous outiller de notre côté pour produire nous-mêmes ce que nous demandons à l'étranger, et rétablir ainsi l'équilibre. Au fureta mesure que les commandes de l'étranger diminueront et que nos usines chômeront, nous en créerons de nouvelles pour produire ce que nous ne produisons pas actuellement. Le travail national sera préservé ainsi de toute crise et notre situation dans le monde ne s'amoindrira pas.
Le régime collectiviste se prêtera merveilleusement à cette transformation, très difficile dans la société capitaliste. En effet, un fabricant de soie dont les exportations diminuent graduellement ne se décide pas volontiers à abandonner une industrie séculaire peut-être dans sa famille, pour fabriquer, par exemple, du fer. Le voulùt-il qu'il ne le pourrait pas, car il devrait liquider son matériel dans des conditions ruineuses et manquerait ensuite des capitaux nécessaires à sa nouvelle entreprise. Il continue donc péniblement la lutte, rogne les salaires de ses ouvriers, arrête une partie de ses métiers, et descend chaque année plus bas en semant autour de lui la misère et la soulTrance.
Au contraire, quand c'est la nation qui règle la production, elle n'éprouve aucune gène à arrêter une industrie devenue improductive pour en créer une nouvelle. Le mouvement des statistiques indique la hausse et la baisse de la demande étrangère, et on produit en conséquence, en reportant sur d'autres branches l'activité productive arrêtée ou ralentie.
Mais ce n'est pas encore le moment de traiter cette question. Nous voulons seulement retenir que la France ne peut, du jour au lendemain, se passer des produits de l'étranger ni renoncer à lui envoyer les siens. Les situations de ce genre ne se modifient que lentement. Donc il faudra, pendant de longues années, entretenir un important mouvement d'échanges avec l'étranger, et c'est pour cela que l'Etat, qui en sera seul chargé, devra concentrer dans ses caisses tout l'or et tout l'argent circulant actuellement en France. Ces monnaies, en elYet, ont cours partout, et tant qu'il en possédera, il lui sera toujours facile de parer aux conséquences d'une crise
écoiiomi(iiie arrêtant la production et exposant les citoyens à manquer du nécessaire.
Si nous n'avions pas d'or ni d'argent nous aviserions aux moyens de nous en passer, et nous y réussirions vraisemlilablement, car nous payerions les marchandises que nous prendrions à l'étranger avec celles que nous lui fournirions et avec les intérêts des i'onds que nous lui avons prêtés. Mais ces échanges ne sont possibles que si les étrangers détenteurs de marchandises y trouvent convenance, ce qui peut parfaitement et doit même se produire. En tout cas avec l'or et l'argent on n'est jamais embarrassé. Donc, comme nous en avons, ce serait une haute imprudence que de nous en démunir. Malgré toutes les précautions qui seront prises pour que le passage de la forme sociale actuelle à la forme que nous préférons s'effectue sans perturbation profonde, on conçoit que nul ne peut se flatter, dans d'aussi graves conjonctures, de maîtriser les événements. Des désordres ou tout au moins de la désorganisation peut se produire. La production peut être entravée pendant un certain temps, et l'on frémit en songeant au peu de temps que pourrait vivre de son épargne accumulée un peuple qui ne produirait plus ! Dès le début du nouveau régime il se trouvera en présence d'immenses besoins avant d'avoir pu développer suffisamment la production pour y faire face. Et cependant il ne devra pas se dérober, pas retarder les mesures depuis si longtemps attendues. Le meilleur moyen, d'ailleurs, de s'affermir et de prouver sa valeur sera d'apporter des solutions immédiates, etïectives. Il le pourra pourvu qu'il ait beaucoup d'or et d'argent à sa disposition, ce qui lui permettra d'acheter à l'étranger tout ce que la France ne pourrait produire. Des milliards seront employés à combler les vides de la production à son berceau ; mais grâce à ces mesui-es la France aura traversé sans soulfrance, et même avec une sensible amélioration sur sa situation antérieure, la période de transition, toujours si délicate, et bientôt le puissant, le formidable accroissement de la production, assise sur des bases nouvelles, permettra, si on en voit la nécessité, de récupérer ces pertes. Telle est la raison principale pour hufuclle l'Etat doit concentrer et retenir l'or
et l'argent ; ces métaux lui seront nécessaires également pour payer les indemnités des possédants étrangers expropriés et probablement encore pour d'autres usages.
Nous verrons plus loin, au livre V, que les mesures qui seront prises i)our opérer cette concentration ne seront ni rigoureuses ni incpusitoriales : leur eriiL-acité ne sera assurément pas absolue, et une portion des espèces métalliques restera pendant longtemps encore aux mains des particuliers. Mais la quantité d'or et d'argent circulant en France étant de beaucoup supérieure aux besoins du gouvernement collectiviste, il en rentrera certainement assez pour y faire largement face. C'est là l'essentiel : il importe cependant de savoir si l'or ell'argent restant dans les mains des particuliers ne pourront pas devenir une cause de perturbation i)our l'organisation du commerce et de l'industrie, et pour cela il convient de recbercher les usages qui pourraient en être faits.
Si ces valeurs restent inactives dans les mains de ceux qui les possèdent, elles ne pourront évidemment être la cause d'aucun trouble. Si elles sont écbangées entre Français, contre des objets c]uelconques existant antérieurement en France, ou des produits provenant des magasins généraux, cette circulation, d'ailleurs forcément restreinte, ne sera même pas ressentie. Le seul cas où il y aurait peut-être à s'en préoccuper serait celui où ces espèces métalliques serviraient à acheter à l'étranger des objets que ne ])roduirail pas la France ou qu'elle produirait dans des conditions inférieures. Ce cas se présentera-t-il, et, dans laftirmative, quelles conséquences pourrait-t-il entraîner ?
La pire éventualité serait que les possesseurs français d'or et d'argent se dépouillassent de tout leur numéraire pour se procurer des objets étrangers. Quand ils n'en auraient plus, ce commerce s'arrêterait de lui-même et en attendant la France n'en aurait pas souffert puisque nous avons admis que l'Etat aurait concentré dès le début assez d'or et d'argent pour faire face à son commerce avec l'étranger. Si })lus tard, grâce aux développements de notre production et à la possibilité d'écouler nos produits à un prix quelconque sans y perdre, nous voulions récupérer ces espèces perdues — chose assez
inutile d'ailleurs — rien ne nous serait plus facile: nous n'aurions qu'à augmenter eonsidérablenient nos exportations, ce qui ne rencontrerait aucun obstacle du moment où nous ferions des sacrifices sur les prix.
Mais il n'y a même pas à craindre ce drainage tle notre or et de notre argent j)ar létranger, car ainsi que nous rexj)liquons un peu plus loin, dans ce même chapitre, il est certain que le prix des objets de consommation sera plus élevé à l'étranger qu'en France ; il n'y aurait donc aucun intérêt à s'approvisionner à l'étranger et on n'y acliètêra que quelques objets d'art ou de fantaisie, très exceptionnellement. D'autre part nous indiquons, dans le quatrième livre, que l'importation privée des matières premières et objets non entièrement terminés sera interdite, comme ne répondant qu'à des besoins industriels et non à des besoins de consommation. Par toutes ces raisons nous pouvons être certains que nos espèces métalliques n'émigreront pas. Elles finiront donc par entrer toutes dans les caisses publiques, puisque celles-ci les accepteront toujours et ne rendront jamais que du papier.
L'Etat est donc en possession de tout ou partie des espèces métalliques existant en France, et il émet, pour les remplacer, un papier-monnaie avec lequel il paye les renies des possédants expropriés, les salaires des producteurs et auxiliaires et les secours sociaux aux non-travailleurs.
L'une des attributions essentielles du pai)ier-monnaie sera de conserver indéfiniment sa valeur : aucune prescription ne pourra être opposée à son échange contre des marchandises.
Nous devons donc nous préoccuper d'autant plus des circonstances diverses qui pourraient apporter des irrégularités dans la circulation de ce papier-monnaie.
Il ne faut pas espérer (jue celui qui sortira chaque année rentrera, durant le même laps de temps, dans les caisses publiques. Nous avons vu au contraire, au chapitre de la Valeur des clioses, (|u'iine partie sera mise en épargne. Il importe par conséquent de déterminer le rôle de l'épargne dans la société collectiviste.
Certes l'épargne, si nécessaire dans la société actuelle, où
l'être humain ne doit compter que sur lui-même en cas de malheur, aura heaucoup moins sa raison (rèlre dans la société collectiviste où régnera le principe de la solidarité. Mais elle se produira quand même, un peu par suite des habitudes prises, et aussi pour pouvoir à certaines périodes se donner des plaisirs coûteux. Certains économiseront pour devancer rage de la retraite ; le plus grand nombre enfin accumuleront pour en faire bénéficier leurs enfants. Cela se produira surtout dans les premières années et pour les possédant expropriés, qui s'efforceront de reconstituer leurs fortunes par l'épargne pour ne pas laisser à leurs descendants les plus immédiats une situation trop amoindrie.
Cependant, à une époque plus ou moins lointaine, cette accumulation cessera de s'accroître, ou ne s'accroitra plus que dans de faibles proportions. Comme tous ces capitaux resteront improductifs, il viendra un moment où ceux qui les auront épargnés, ou leurs héritiers, les remettront dans la circulation. Chaque année donc il sortira de l'épargne générale une somme à peu près écjuivalente à celle (jui y entrera. D'ailleurs ces changements se feront par gradations insensibles, les causes qui les produiront ne se modifiant guère, dans l'ensemble, d'une année à l'autre.
Dans aucun cas donc on ne pourra craindre que l'épargne accumulée pendant des années ne tombe d'un seul coup dans la circulation et ne bouleverse de fond en comble le fonctionnement du système social, en mettant les magasins nationaux en demeure de livrer une quantité de marchandises bien supérieure à celle qu'ils pourront posséder. Si un fait de ce genre était dans le domaine des possibilités, il n'y aurait, comme nous le disions au chapitre II, aucune sécurité pour la Banque de France actuelle qui pourrait se trouver hors d'état de changer ses billets contre du numéraire. Mais personne ne s'en préoccupe, et avec raison, caria sagesse humaine ne consiste pas à prévoir Timpossible.
Ce qui est évident c'est que les variations des quantités de papier-monnaie présentées aux magasins généraux seront insignifiantes d'une année à l'autre, les prodigalités de certains étant compensées par l'économie de certains autres.
On aura suffisamment paré à toutes les éventualités en produisant toujours un j)eu plus (|ue ne l'exigeraient les })révisi()ns de la consommation. En cas de rupture d'équilibre, on pourrait, pour éviter toute réclamation, recourir aux réserves mélalli(|ues de l'I^lat pour se procurer à l'étranger les marchandises man((uanles. l^nfin dans le cas de cataclysme, cas, nous le répétons, impossible à prévoir, on parerait à tout danger en imposant momentanément un maximum.
On peut se demander si un nombre considérable de travailleurs, ayant économisé une bonne partie de leurs salaires dans le but de prendre prématurément leur retraite, et se reliianl tout à coiq) du travail, ne [)roduiraient pas une pénurie de main-d'œuvre de nature à faire tomber la production au-dessous des besoins.
Un tel événement est très invraisemblable, car le nombre des travailleurs qui se reposeront prématurément variera peu d'année en année, et au fur et à mesure qu'il augmenterait, les progrés de la science, en permettant d'accroître la production avec une force humaine égale ou même moindre, feraient compensation à cette diminution de main-d'œuvre. La conséquence la plus fâcheuse serait que le manque de bras empêchât de réduire aussi vite qu'on le souhaiterait le nombre d'heures de la journée de travail.
Mais si, par impossible, cette situation devenait incjuiélante, il serait aisé d'y porter remède : il suffirait d'augmenter dans une proportion convenable le prix de la journée de travail, ce qui entraînerait une élévation parallèle du prix des choses. Les travailleurs ne soufTriraient en rien du changement, mais les oisifs verraient se fondre plus rapidement leurs épargnes improductives et se trouveraient forcés de retourner au travail.
Il y aurait une échelle de variations facile à établir ; on opérerait par gradations insensibles ; le prix des choses s'élèverait au fur et à mesure (jue la main-d'auivre se raréfierait et on arriverait à tenir Técpiilibre de façon à assurer une quantité de main-dcxuivrc* toujours égale aux besoins. D'ailleurs, nous le répétons, il n'y a pas à craindre que la main-d'œuvre manque jamais, car elle se réduira à si peu de
chose à un moment donné, grâce aux progrès de la science et à l'organisation rationnelle du travail, que chacun tiendra à honneur et se fera une joie d'en supporter sa part. Cependant il était hon de s'assurer d'un frein légal pour mettre obstacle sans violence aux inconvénients de l'épargne. L'indication de ce moj'en d'y remédier est une preuve de la solidité et de la merveilleuse souplesse de l'organisation collectiviste, qui se prête à toutes les circonstances sans mettre jamais la société dans la nécessité de périr ou de se sauver par une révolution.
Il nous reste, pour terminer ce chapitre, à envisager la circulation de notre papier-monnaie à l'étranger et ses conséquences.
D'abord comment notre papier pourra-t-il aller à l'étranger? Ce ne sera pas au moyen des achats que l'Etat y fera puisque ces achats ne se feront jamais que contre numéraire.
Mais il pourra arriver qu'une partie de nos rentiers ou salariés, des premiers surtout, et principalement dans les premières années de la transformation, jugent à propos de faire passer à l'étranger une partie de ce que l'Etat français leur versera en papier monnaie, afin de l'y changer contre de l'or et de pouvoir se livrer, au-delà des frontières, aux entreprises et spéculations qui seront impossibles en France. On peut être sûr que les juifs principalement ne s'en feront pas faute.
La première difficulté qu'ils rencontreront sera d'abord d'ol)tenir le change de leur papier-monnaie contre du numéraire. (Nous admettons que la France sera la première nation qui feia l'expérience du nouveau système social.)
Il est très certain qu'au début de l'ère collectiviste française, les capitalistes étrangers feront un accueil aussi froid à notre papier-monnaie que celui que réservèrent leurs aïeux aux assignats de Cambon en 1893. Mais lorsque notre production sera bien assise et bien développée, lorsque chacun saura bien que notre papier-monnaie n'en est que la représentation exacte et que par conséquent ce papier sera toujours payé à présentation, en marchandises, la confiance s'établira peu à peu. On attribuera à notre papier une valeur réelle. Ajoutons
iiunic'dialcinenl ({iio si le inonde capitaliste nous reCusail celte confiance, non seulement nous n'aurions pas à nous en plaindre, mais nous deviion.s plutôt nous en féliciter, car nous n'avons rien à gagner à ce que notre papier soit accepté à l'étranger; et au contraire, les facilités avec lesquelles il sera reçu, en excitant nos nationaux à nouer des relations d'afTaires à l'étranger, ne pourront être c[u'une cause de trouble pour le fonctionnement de notre système — caused'ailleurs tout à fait insignifiante et négligeable. Ce que nous voulons seulement expliquer, c'est que l'accueil que fera l'étranger à notre papier est dénué de toute importance. Mais nous indiquons les faits probables, certains même, et nous en tirons les conséquences qu'ils comportent pour bien montrer que le mécanisme de l'organisation collectiviste n'a rien à redouter de quelque éventualité qui se présente.
Donc, après quelques hésitations, notre papier sera admis à l'étranger. Mais à (juel taux de change ? C'est ce que nous allons examiner :
Notre papier sera échangeable contre marchandises au tarif de notre production nationale, composé, comme nous l'avons vu, du prix de revient brut augmenté des frais généraux sociaux. A première vue, on peut croire que cette majoration aura pour conséquence de faire vendre les mêmes objets plus cher en France c[u'à l'étranger, puisque la production étrangère, restée sous le régime capitaliste, ne sera point grevée des frais généraux sociaux. Mais ce n'est là qu'une apparence qui se dissipe d'elle-même dès qu'on examine les choses de plus près. Sous le régime capitaliste, bien plus que sous le régime collectiviste, un petit nombre de producteurs est chargé de pourvoir aux besoins d'un grand nombre d'oisifs et d'inutiles. L'ouvrier ne reçoit comme salaire qu'une faible partie de sa i)roduction effective. Le surplus rémunère un nombre excessif d'intermédiaires ou constitue le bénéfice dont vivent les patrons, leurs familles, leurs domestitfues, etc., ou encore nourrit les employés et fonctionnaires des services publics. Nous l'avons bien montré dans notre II'' livre. Pour pourvoir au nécessaire et au superfhi de tout ce monde, il faut bien que la marchandise se vende beaucoup plus cher qu'elle
n'a coûté, et tout le monde sait qu'en fait il y a un écart formidable entre le prix de revient et le prix de vente au consommateur sous le régime capitaliste. Cet écart doit être plus considérable que ne le seront nos frais généraux sociaux, car dans notre société, si, d'une part, on pourvoit plus largement aux besoins des faibles, d'autre part le nombre des producteurs sera accru aux dépens des inutiles, et enfin nos moyens de production perfectionnés nous donneront un avantage considérable sur nos voisins comme modicité du prix de revient.
Nous serons même absolument maîtres d'établir nos prix de revient plus bas ou plus baut que nos voisins, selon nos convenances, puisqu'il suffirait pour cela de faire varier le taux des salaires, ce qui, ainsi que nous l'avons indiqué, ne diminuerait ni n'accroîtrait l'aisance des travailleurs.
Si les prix de vente des marcbandîses françaises qu'on se procurera contre du papier-monnaie français sont égaux à ceux des marchandises étrangères qu'on se procurera contre de l'or ou de l'argent, il n'y aura ni perte ni gain sur le change de notre papier contre du numéraire, l'un et l'autre ayant la même valeur. Si nos marchandises sont meilleur marché que celles de l'étranger il 3^ aura gain au change ; il y aura perte si elles sont plus cher. Cela s'explique naturellement sans qu'il soit nécessaire d'insister.
Mais, pour la nation française, les conséquences de ces diverses éventualités seront nulles. En efïet, les conditions du change de notre papier ne concerneront que les particuliers qui croiront devoir se livrer à cette opération. Ils y gagneront ou y perdront ; c'est leur affaire. L'Etat, lui, ne sera tenu qu'à une chose : livrer aux porteurs, français ou étrangers, de notre papier-monnaie, une quantité de marchandises équivalente à la valeur nominale de leur papier, au prix du tarif.
S'il y a gain au change et que certains Français jugent à propos d'en profiter pour faire des spéculations à l'étranger, grand bien leur fasse. Ils pourront indifféremment soit retirer en France des marchandises pour les revendre plus cher à l'étranger, soit changer leur papier contre une quantité plus grande d'or étranger.
S'il y a })tMte au change aucune opération commerciale fructueuse ne serait possible, car les marchandises étrangères qu'on pourrait acheter meilleur marché (ju'en France contre de l'or, s'élèveraient au même tarif par suite de la perle au change. On ne pourra donc [kis être tenté de faire un commerce d'importation (jui serait sans profit, (a' cpie l'on pourra faire, non à titre de spéculation, mais à litre de satisfaction personnelle, ce sera d'acheter à l'étranger certains objets artistiques ou de fabrication spéciale à ces pays et de les importer librement en France. La plus grande liberté sera laissée aux citoyens à ce point de vue. Qu'importera à la France de payer en marchandises le papier qu'ils emploieront à ces acquisitions à ses porteurs étrangers au lieu de le payer à eux-mêmes?
On voit combien sera étendue la faculté laissée à tous de disposer du fruit de leurs travaux puisqu'ils pourront non seulement choisir ce qui leur conviendra de la production nationale, mais faire venir de l'étranger les objets qu'ils préféreraient, ou même encore dépenser à l'étranger l'intégralité de leurs rentes ou salaires.
Pour plus de facilités, dès le début du nouveau régime, lorsque l'étranger n'acceptera pas encore notre papier, même à un change élevé, on établira dans les gares frontières des bureaux de change où les voyageurs pourront, contre leur papier-monnaie, se procurer une certaine quantité d'or. Quelques précautions faciles à établir empêcheront l'abus de se glisser dans cette création.
Il nous reste à nous demander, comme nous l'avons fait pour la circulation intérieure de notre papier-monnaie, s'il n'y a pas à redouter de voir des accumulations s'en formera l'extérieur pour fondre un jour comme une avalanche sur notre marché. Cette hypothèse est plus inadmissible encore pour le papier-monnaie exporté que pour celui qui restera en France. En effet, pourquoi les porteurs de ce papier attendraient-ils de longues annéesavant d'en réclamer le paiement? Pourquoi laisseraient-ils leurs cai)itauximpro(Iiiclils? Cela ne s'expliquerait i)ar aucune raison. On ne peut admettre une entente entre un grand nombre de Français {)our créer à l'étranger une réserve de papier assez forte pour elTondrer
notre marché. Dans quel but ferait-on cette opération? Qu'y gagnerait-on 1 Et puis enfin le coup serait sans effet parce qu'on aurait la ressource de demander du temps pour livrer ou de payer en or.
On peut donc tenir comme certain que le papier-monnaie exporté à Tétranger rentrera normalement en France et ne causera aucune perturbation dans notre système économique.