CHAPITRE I
Le Collectivisme et l'Evolution.
Hut et nécessité de la lutte sociale. — Détermination de la marche de l'évolution par Karl Marx. — Aveu de M. Lero\'-Beaulieu. — Nécessité et justice de la transformation dans le sens collectiviste. — Vices organiques de la société actuelle. — Généralisation des souffrances qui en résultent. — Apreté croissante de la lutte pour la vie reconnue par l'économiste anglais Jeans. — Utilité actuelle d'un exposé pratique de l'organisation collectiviste.
L'évolution, cette force mystérieuse et irrésistible, entraîne l'humanité, d'un mouvement insensible mais continu, vers des destinées meilleures. On peut méconnaître la rapidité du courant ; on peut se tromper sur sa direction ; il est impossible de nier son existence, impossible de lui opposer des obstacles durables: il faut le suivre et n'espérer, des etïorls les plus rudes et les plus persévérants, d'autre résultat qu'une accélération ou un ralentissement de son cours.
Essayer d'analyser le présent et le passé, pour en dégager les lois qui président aux transformations des sociétés, et éclairer ainsi le chemin de l'avenir, telle est la plus haute tâche qui puisse s'imposer à l'esprit des penseurs. Il appartient ensuite aux hommes d'action de s'emparer de leurs constatations et de hâter la réalisation de leurs espérances; car ce serait accomplir une œuvre stérile et faire abstraction de ce qu'il y a de i)lus noble et de plus grand dans la nature humaine que de s'enfermer dans le fatalisme histori([ue et de se croiser les bras pour attendre de la marche inconsciente des foules les progrès annoncés. Vainement les partisans du farniente allégueraient l'impuissance de la réaction de l'individu siu" le milieu : l'histoire nous apprend, au contraire, (|ue
les êtres supérieurement doués exercent sur les événements une influence considérable. Aussi bien, vivre c'est agir et agir c'est lutter ; si notre sociologie rejette le slruggle for Ufe lorsqu'il arme les hommes contre leurs semblables, au mépris de la solidarité qui devrait les unir, elle le laisse subsister dans toute son énergie contre l'inertie de la matière et celle des intelligences.
Pour ce qui concerne le groupe européo-américain, dont les tendances communes se distinguent nettement de celles des autres races qui se partagent notre planète, l'étude de l'organisme des sociétés actuelles a été magistralement faite, le sens de leurs modifications nettement déterminé par Karl Marx, dans son incomparable Capital, qu'un écrivain conservateur, Schaeifle, a appelé « l'évangile critique des travailleurs contemporains de l'Europe ». Nous devons citer un passage assez long de cet ouvrage, dans lequel se trouvent condensées toutes les observations de l'auteur et la conclusion qui en ressort :
Le grand capital d'aujoiud'luii, dit Marx, tire son origine de la destruction des petites propriétés (des petits arti.sans et des paysans), dans lesquelles le travail et la propriété privée étaient réellement liés ensemble, et dans lesquelles le travailleur était aussi le véritable propriétaire de ?('.s moyens de production et du produit de son travail. Cette forme inténein'ement équitable de la propriété privée, où « le travailleur était libre propriétaire des moyens de travail i)ar lui maniés : le paysan, du champ qu'il labourait, l'ouvrier, de l'oulil dont il se servait ingénieusement », cette forme, disons-nous, heureu.se pour .son temps, comme juste dans le fond et identique avec le travail, avait le grand défaut d'éparpiller les moyens de production, d'oj'i il résultait qu'elle souffrait de ce fractionnement dans .sa productivité et .ses moyens d'action. La petite propriété devait périr par ce défaut, et ce qui reste d'elle (petits artisans et petits propriétaires paysans), dépérit de jour en jour, forcée qu'elle est de céder à la puissance du grand capital agricole et industriel.
La propriété privée acqui.se par le propie travail de son possesseur et basée, pour ainsi dire, sur l'union de l'individu indépendant et i.solé avec les conditions de son travail particulier, a été supplantée par la propriété privée capitaliste basée sur l'exploitation du travail d'autrui, formellement lihre.
Au.ssitùt que ce* procédé de transformation, détruisant les petites proi)riétés artisanes et pay.sanneSj eut suffisannnent décomposé la
vieille société ; aussitôt que les anciens travailleurs privés furent convertis en prolétaires, en travailleurs séparés de leurs pro})res moyens de prudiiction, ijue leurs moyens de travail (ancienne petite ])i'opriété) lurent convertis en grand capital moderne, la lutte du capital alla encore plus loin : le grand capital, à sa deuxième phase de développement, combattit le petit capitaliste lui-même.
Grâce à la conceiiliation continue des moyens de production dans les grandes industries, un capitaliste en tue beaucoup d'autres ; mais en même temps, dans le domaine du grand capital privé, se développe également et simultanément la forme coopérative sociale du ti avail, sur une échelle toujours croissante, l'application consciente (le la technologie, l'exploitation en grand çt méthodique du globe, la transformation des moyens privés de travail en moyens de travail qui ne peuvent plus être appliqués que socialement et l'économie dans les moyens de production par leur emploi comme movens communs de travail social combiné:
Mais avec la diminution du. nombre des magnats du capital, qui usurpent et monopolisent tous les avantages de ce procédé de transformation, s'accroissent aussi la misère, l'oppression, le servage, la dégradation et l'exploitation, et parallèlement la classe grossissante des prolétaires, unis et organisés par le mécanisme même de la production capitaliste, se montre plus exigente et plus puissante dans ses révoltes.
Le monopole du capital deviendra enfin lui-même une entrave au mode de production qui a fleuri sous lui et avec lui.
Alors aura sonné l'heure de la propriété privée capitaliste : les exproj)riateurs .seront expropriés.
Le mode de production et d'appropriation capitaliste a été la première négation de la propriété privée basée sur le propre travail de son possesseur. Maintenant cette négation s'annihile elle-même, et elle pousse au rétablissement de la propriété hurividiiellc, mais sur la base de l'acquisition de l'ère capitaliste, notamment sur la base de la coopération des travailleurs libres, possédant la terre et les moyens de production en commun.
La transformation précédente de la propriété privée morcelée et reposant sur le travail de son possesseur, était infiniment plus longue et |)lus diflicile que la transformation du eaj)ital privé, mais déjà basé, en fait, sur un mode social de travail en |)ropiiété collective.
Là il s'agissait de l'expropriation des masses populaires jiar (juelques usurpateurs ; il s'agit maintenant de rexpro[)rialion de (pielques usurpateui's par la masse du peuple.
Ainsi la gradation est facile à suivre : la petite propriété foncière, le petit commerce, la petite industrie cèdent peu à peu la place à la grande propriété, au grand commerce, à la grande industrie. Ceux-ci se concentreront à leur tour dans les mains d'un nombre de plus en plus restreint de capitalistes, et comme les souffrances des travailleurs iront croissant pendant ces changements, il arrivera forcément un jour où une révolution, pacifique ou violente, dépossédera linfime minorité possédante et remettra à la nation elle-même tous les moyens de production.
Marx a-t-il mal observé et ses prévisions sont-elles fausses? Jl est difficile de le prétendre car il n'a été que le fidèle témoin de phénomènes qui s'accomplissent à la vue de tous et dont chacun peut, par conséquent, se rendre compte. D'ailleurs la plupart sont reconnus réels par le principal adversaire du collectivisme en France, M. Paul Leroy-Beaulieu, qui écrit : « la société économique actuelle, en voie de transformai ion et de passage de la petite à la grande industrie.... » et un peu plus loin, dans le même livre (1), se félicite de la substitution graduelle des grands magasins aux petits. L'erreur évidente de M. Leroy-Beaulieu c'est de croire que l'évolution s'arrêtera en route et n'ira pas jusqu'à son terme logique: la concentration finale du capital entre les mains d'un seul possesseur, la nation. Il semble cependant impossible d'admettre les phases précédentes sans accepter la dernière qui en parait la conséquence inévitable.
A nos j-eux, non seulement la transformation annoncée par Marx est certaine, mais elle est juste et nécessaire, parce que la situation faite aux travailleurs dans l'ordre actuel est intolérable. Ce point n"a plus besoin, pensons-nous, d'être démontré : Marx lui-même, et, avant ou après lui, tous les socialistes et presque tous les sociologues français et étrangers, ont minutieusement décrit les vices des sociétés modernes, et noté les soufYrances qui en résultent pour la plus grande partie de leurs membres. Nos vaillants propagandistes, dont la valeur crititiue est reconnue par nos ennemis mêmes, ont
(1) Le Collectwisme. pp. 40ô et 406
sondé trop de maux et mis au jour trop de plaies hideuses pour (jue les optimistes les })lus aveugles puissent les nier. Nous jugeons donc inutile de commencer ce livre, tout de reconstructions, en traitant de nouveau ce côté, dûment acquis, de la question sociale. Au surplus, ce serait non seulement répéter nos devanciers, mais nous répéter nous-mème, car, au cours de notre travail, nous serons amené, par la nature du sujet et pour établir les avantages de l'organisation collectiviste, à la rapprocher des institutions actuelles, ce qui fera ressortir les défauts de celles-ci avec plus de vigueur.
Nous tenons cependant à mettre en lumière un détail qui n'a pas été méconnu, mais qui a peut-être été trop négligé par nos prédécesseurs, c'est que les misères physiques et morales engendrées par les vices sociaux ne pèsent pas exclusivement sur la classe ouvrière, que les autres classes en ont leur part, quoique dans une mesure un peu moindre, et (jue presque tout le monde doit bénéficier du changement qui se prépare.
De ce que les ouvriers sont malheureux, en effet, il ne s'ensuit pas qu'il suffise de n'être pas ouvrier pour être heureux : les patrons paient aussi leur tribut à la souffrance ; quiconque s'engage, avec ses seuls capitaux ou avec le concours de ceux d'autrui, dans une entreprise commerciale ou industrielle de quelque nature qu'elle soit, peut dire adieu à toute quiétude. Le terrain des alfaires est si instable, si mouvant, les courants se créent et se déplacent si facilement, la lutte de la concurrence est si âpre que c'est miracle d'arriver au succès, et ensuite de s'y maintenir. 11 n'y a qu'une chose dont on soit assuré : ce sont les frais généraux ; quant à la production, à la vente et aux bénéfices, tout cela est fort problématique. C'est un fait bien connu de tous ceux qui ont été mêlés à la vie des affaires (jue si la quantité des marchandises qui circulent va croissant, le profit devient de plus en plus difficile à réaliser; les frais généraux, qui représentent la rémunération d'un nombre exagéré d'intermédiaires, le convertissent souvent en perte. Kt cette constatation ne va pas à l'encontre de celles de Karl Marx ; bien au contraire, car nous en sommes à la deuxième période, celle où les gros capitaux mangent les petits ; c'est à eux seuls que va le bénéfice (|ui échappe aux
plus modestes, et s'ils réussissent à le saisir c'est parce que leur puissance leur permet de se soustraire aux dangers de la concurrence qui écrasent les faibles : la haute banque ne s'engage jamais dans des entreprises où elle peut se trouver en face de rivalités : ce qu'elle accepte exclusivement, ce sont des accaparements, des monopoles, des spéculations où elle joue à coup sûr. C'est ainsi que s'édifient ces fortunes scandaleuses dont chaciue accroissement rejette dans les rangs du prolétariat des légions de petits capitalistes ruinés.
Mais en dehors de ces grands rapaces à l'insatiable appétit, loul le monde est plus ou moins victime de l'état de choses actuel. Nous avons parlé des commerçants et industriels ; les cultivateurs voient le fruit de leurs peines constamment mis en question par les variations arbitraires des mercuriales ; les rentiers se demandent où s'arrêtera la baisse de l'intérêt de l'argent et les économistes les rassurent très médiocrement en leur apprenant qu'il n'y a pas de raison pour qu'elle s'arrête; les propriétaires constatent que leurs revenus subissent une diminution parallèle. A tous les degrés de l'échelle sociale, l'antagonisme des intérêts arme chacun contre tout ce qui l'entoure, l'oblige à une perpétuelle défensive et remplit l'existence de haines, d'appréhensions et d'amertumes. Ce n'est rien que de s'être créé une bonne situation par d'énergiques efforts secondés par des circonstances heureuses ; il faut la conserver contre les envieux qui la disputent, contre les causes matérielles d'amoindrissement qui la menacent. Ainsi le malaise est général, et en effet il se manifeste par un concert unanime de plaintes, de récriminations contre des causes trop vaguement entrevues, d'appels à des réformes plus vaguement conçues encore. C'est de ces doléances que sont remplies les enquêtes ouvertes de temps en temps sur la situation de l'agriculture, de l'industrie, du travail ; ce sont elles que l'on retrouve, spontanées, dans la bouche de toutes les personnes qu'on rencontre par hasard, lorsque la conversation tombe sur ce sujet. Il n'y a peut-être pas un satisfait pour cent mécontents. On a beau faire la part des exagérations, c'est là un fait bien frappant et qui dénote dans l'organisme social un état pathologique grave.
Nos adversaires eux-mêmes, accablés par l'évidence, sont forcés de le reconnaître, et Tun d'eux, Téconomiste anglais Jeans, après s'être efforcé de justifier la société capitaliste en énumérant complaisamment les améliorations, plus apparentes que réelles, obtenues depuis cent ans, est forcé de conclure par cet aveu, qui détruit toutes ses affirmations optimistes :
Malgré l'efficacité de toutes ces actions progressives, on ne saurait nier que, toutefois, la lutte pour l'existence est devenue plus vive et plus pénible. S'il y a de grands progrès, il y a encore bien de la pauvreté. Pour s'assurer une part dans les avantages qui forment l'avoir social de notre temps, il faut cpie l'individu soit plus habile et plus actif qu'autrefois. Ceux qui tombent en cbemin payent probablement plus cher leur défaillance. (1)
Le même auteur, plaidant pour la société capitaliste les circonstances atténuantes, ajoute, quelques lignes plus bas : « Il n'est nullement certain qu'il y ait aujourd'hui une plus )) grande somme de misère absolue qu'autrefois, malgré la » difficulté plus grande de garder un bon rang dans le groupe » serré des concurrents. » Voilà une défense qui paraît peu convaincue ! . . .
En résumé la situation économique présente est mauvaise ; le collectivisme en est l'aboutissant inévitable. Il est donc intéressant d'examiner de près ce système nouveau et de recherclier s'il est à même de réaliser les espérances qu'on peut fonder sur lui. Ses principes, ses tendances sont connus, mais ce qu'on ignore encore ce sont les conditions pratiques dans lesquelles il pourrait fonctionner. Et cependant l'application est la pierre de touche des théories ; elle montre leurs défauts ou leurs lacunes ; de plus elle rend concrètes et par conséquent plus accessibles à la masse les formules scientifiques. D'ailleurs le moment est venu de présenter au public un plan de réorganisation sociale. Karl Marx, préoccupé avant tout des destructions préliminaires, a principalement fait œuvre de critique et n'a indiqué des vues d'avenir que sous une forme générale et implicite; ses successeurs ont
(l) La suprématie de l'Angleterre, par Jeans, traduction de M. Baille, p. 6.
dégagé et précisé sa pensée, et créé ainsi une doctrine solide (1). Grâce à eux il existe aujourd'hui un parti collectiviste puissant par le nombre, plein de cette ardeur, de cette confiance qui entraînent la victoire. Les échos de la presse et du parlement retentissent de la discussion passionnée de son programme; personne n'est indifférent à son avenir et on se préoccupe vivement de toutes les questions qui s'y rattachent. Mais cette curiosité, cette attente universelle réclament des aliments plus substantiels que les esquisses trop sommaires qui lui ont été présentées jusqu'à présent. Ce ne sont pas seulement des adversaires cherchant malignement à nous embarrasser, ce sont aussi des sympathiques, désireux de nous bien comprendre, qui nous disent : « Nous voyons bien que vous voulez remettre à la nation la production et la répartition des produits. Mais expliquez-nous comment la nation s'y prendra pour organiser ces services en réalisant une amélioration sur ce qui existe. » Rien de plus naturel qu'une telle question ; c'est pour y répondre — et c'est aussi dans un but plus spécial et plus haut, qui sera indiqué au livre V, — que nous avons écrit ce livre. Nous nous adressons aux hommes de bonne foi et de bonne volonté, quelles que soient la classe et l'opinion auxquelles ils appartiennent, et nous espérons qu'un certain nombre d'entre eux seront frappés du caractère de simplicité, de grandeur et de justice que présente la société collectiviste, malgré l'imperfection du tableau que nous en avons tracé.
(l) Voir notamment le Collectioisme, conférence de M. Jules Guesde à Bruxelles, (imprimerie Delorj'j 28, rue de Fives, à Lille).