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CHAPITRE II

Définition et principes du Collectivisme.

Le collectivisme de Karl Marx défini par Schaeffle.

Principes fondamentaux de la société collectiviste dont la description fait l'objet de ce livre. — I. Solidarité sociale. — Conditions du travail. — II. Production. — III. Usages des salaires. — IV. Droits divers.

Le chapitre qui précède n'a fait connaître du collectivisme que son principe général. Avant de passer à l'application, il est indispensable d'entrer dans quelques développements qui seront en quelque sorte le canevas sur lequel viendront se fixer nos descriptions pratiques du nouvel organisme social. Cette vue d'ensemble du collectivisme permettra d'en mieux comprendre les détails en montrant le lien qui les rattache à l'idée mère.

Chose bizarre, l'écrivain qui a précisé et résumé le plus explicitement la doctrine collectiviste lui est entièrement hostile : nous voulons parler de Schaeffle, ancien ministre autrichien, qui a écrit sur cette matière un petit livre dont on ne saurait trop recommander la lecture : la Quintessence du Socialisme (1). L'étude de Schaeffle a été à ce point sincère et impartiale, qu'elle a valu à son auteur d'être considéré comme collectiviste, qualification dont il s'est défendu dans des publications postérieures. C'est donc à lui que nous emprunterons la définition du collectivisme tel qu'il est sorti de la critique de Karl Marx. Outre que ses indications ont plus

(l) Traduction de Benoît Malon. Librairie socialiste, 72, passage Choiseul, Paris.

d'autorité, émanant d'un adversaire loyal, nous tenons à les emprunter à une source étrangère plutôt que de les fournir nous-même, afin de bien marquer la parfaite concordance de nos conceptions pratiques avec les théories couramment admises. Les rares divergences que nous aurons à constater portent exclusivement sur des points spéciaux et ne touchent en aucune façon les bases fondamentales du système. Nous citons textuellement Schaeffle :

Le collectivisme est le remplacement du capital privé, c'est-àdire du mode de production spéculateur privé, sans autre règle sociale que la libre concurrence, par le capital collectif, c'est-à-dire par un mode de production qui, fondé sur la pos.session collective de tous les moyens de production par tous les membres de la société, produirait une organi.sation unifiée, sociale, collective du travail national...

Dans l'Etat capitaliste actuel, quiconque possède un capital fait librement toute entreprise quelconque avec une partie de la production nationale, cela dans son intérêt privé, et ne subit une influence sociale quelconque que par la réaction de tous les autres concurrents qui sont, comme lui, à la recherche du |iain.

Dans l'état collectiviste, au contraire, les moyens d'organiser toute production et toute circulation de richesses (c'est-à-dire le capital, la somme des moyens de production) seraient la propriété commune de la .société dont les organes collectifs, d'une part coordonneraient toutes les forces séparées de travail pour les fondre dans l'organisation du travail collectif, et, d'autre part, distribueraient tous les produits de cette coopération sociale au prorata du travail de chacun. En conséquence il n'y aurait plus ni affaires privées, ni entreprises privées, mais seulement le travail collectif organisé de tous dans les établissements de la production et de l'échange, socialement organisés avec le travail collectif. Les rapports de gain (pour les capitalistes) et de .salariat (pour les ouvriers, seraient aboli. Les travailleurs recevraient des émoluments en raison de leur travail.

Les moyens nécessaires pour chaque genre de production devraient être fixés par l'enquête officielle et continue des administrateurs de la vente et par les comités directeurs de la production. L'industrie sociale se réglerait sur ces déterminations. Le déficit ou surcroît occasionnel des produits serait balancé, de temps à autre, relativement aux besoins, par une mise en réserve dans les magasins qui deviendraient de véritables entrepôts publics.

Tel est incontestablement, et pris dans son sens le plus général.

le lulleelivisiae, coiumo opposé au ca[)italisme ; telle est la quintessence de l'organisation sociale du travail comme opposée à cette concurrence anarchi(|ue actuelle qui, selon les socialistes, au lieu de remplir une fonction sociale uniliée et" consciente de la production et de la circulation des richesses, n'est (ju'un jeu et un combat de concurrents lultanl [u>ur avoir une plus ji,rande j)art dans la curée.

La communauté serait le j)ropriétaire général et le rénovateur

de tous les moyens sociaux de production ; elle serait le capitaliste général : comment, dans un tel état de choses, \uie transmission privée du capital à titr»^ de prêt, c'est-à-dire un crédit productif, pourrait-il être fourni à des entrepreneurs privés '?... Il n'y aurait plus de fermage, attendu que les fermes sont des moyens de production et seraient propriété collective... Le louage des logements serait aussi supprimé, attendu que dans l'état collectiviste toute perception de rente sur les terres et sur les maisons devrait être absolument abolie, et qu'on ne pourrait mettre de l'ordre et de la stabilité en matière de domiciles que lorsque le peuple serait exempt des charges usuraires des loyers et que loi'sque les logements seraient organiquement et systématiquement inhérents au lieu de l'occupation professionnelle. Le crédit de l'Etat deviendrait superflu, car tout ce qu'on lui accordeia comme besoins extraordinaires, pourra tout aussi bien être pris en substance dans les réserves publiques avec l'autorisation du peuple.... Qu'on se ligure la production privée capitaliste abolie et remplacée par la production collective unitairement organisée, et les ventes et les achats, le commerce et le marché, l'évaluation et le paiement en argent deviennent superflus. Ils deviennent même impossibles dans l'économie collectiviste... Le lien entre les alfaires de production, qu'on ne peut établir dans le mode de production morcelé, capitaliste et spéculateur, que d'une manière privée, serait unitairement et socialement établi dans une administration, à l'aide d'un système de transports et d'entrepôts publics.

.... Le crédit de consommation pourrait être accordé par la comnuuiauté, mais uniquement pour mettre les individus à l'abri du besoin et comme une avance sur le travail futur du débiteur... Le principe de la production collective n'empêche nullement que chacun se procure, avec l'équivalent du produit de son travail, ce

([ui répond à ses besoins et à ses désirs La libre consommation

immédiate, la libre accumulation des biens ne servant pas à la production et le droit d'héritage de cette propriété privée consistant en moyens de. jouissance, n'ont rien d'incompatible avec le collectivisme... Le Collectivisme pourrait parfaitement accorder le droit d'héritage des moyens de consommation, vêtements, meubles, moyens d'insli'uction, d'amnsement, objets d'art, etc., sans porter la nioiiulre

atteinte à son principe fondamental. Ce dioit d'héritage serait d'ailleurs limité en lui-même ; car l'excédent des moyens de consommation qu'on pourrait léguer serait forcément restreint, parce que la richesse actuelle des particuliers en moyens de consommation disparaîtrait avec leurs sources de rente... La possibilité et la liberté des dons aux siens, aux tierces personnes, aux associations, ne sont pas du tout contraires aux principes du collectivisme. C'est pourquoi l'hospitalité, la l)ienfaisance, les libres soins aux malades, la libre poursuite d'intérêts humanitaires, scientifiques et religieux, sous la l'orme d'associations, sont parfaitement concevables dans un état où

la production serait unitairement organisée

L'abolition du mariage indissoluble, de l'éducation familiale et du droit familial d'héritage ne sont pas des postulats inhérents au socialisme collectiviste.

Ainsi qu'on le voit par l'emploi qu'il fait du conditionnel, Schaeffle n'a pas la prétention de constituer une société ; il se borne à indiquer comment elle pourrait fonctionner sans cesser d'être d'accord avec son principe primordial. Nous qui nous proposons un objectif différent, nous devons donner à notre travail des bases plus positives. Nous compléterons donc utilement l'exposé de l'éminent écrivain allemand en présentant sous une autre forme le résumé des principes sur lesquels repose l'organisation collectiviste telle que nous l'avons conçue. On remarquera d'ailleurs, à travers cette différence de forme, la parfaite identité du fond.

PRINCIPES COLLECTIVISTES I. — Solidarité sociale. — Conditions du travail.

Tout être humain apporte en naissant le droit à l'existence.

La société a donc le devoir de lui assurer les moyens de subsister.

Comme elle ne peut le faire qu'à la condition d'avoir en quantité suffisante des objets de consommation produits par le travail, l'être humain capable de travailler doit son travail à la société.

S'il le refuse il viole le contrat et perd son droit de réclamer sa part des produits du travail social.

Tout être humain que son âge, ses infirmités, sa iaiblesse empêchent de travailler, ou à qui la société ne peut donner du travail, conserve son droit intégral à sa part des produits.

La loi détermine, par rapport à la production générale, la quantité minimum des objets de consommation et utilités nécessaires pour assurer l'existence de Tètre humain.

Cette quantité est égale pour les adultes des deux sexes. Elle est moindre pour les enl'ants.

Pour permettre à chacun de retirer sa part, TEtat lui en remet la valeur en monnaie. Cette monnaie n'a aucune valeur intrinsèque ; elle n'est que la représentation d'une quantité donnée d'utilités.

En conséquence tout être humain, sauf ceux qui pouvant travailler, refusent de le l'aire, doit recevoir depuis sa naissance jusqu'à sa mort la quantité de monnaie jugée nécessaire pour assurer la satisfaction de son minimum de besoins.

Quiconque, pouvant travailler, retuse de le faire, ne perd pas son droit à l'ensemble des avantages sociaux ; il ne perd que le salaire correspondant à sa part des produits.

Indépendamment du minimum assuré à tout être humain chacun peut recevoir un supplément proportionné aux services qu'il rend à la société.

La loi détermine, selon les besoins de la production, le nombre des jours de repos et la durée de la journée de travail.

Cette durée est réduite pour les travaux pénibles ou dangereux.

La loi détermine aussi, selon le degré d'utilité ou de mérite de chaque profession, le supplément de salaire qui peut y être attaché.

Le mérite individuel de ceux qui exercent une même profession entraine leur classement dans des catégories qui reçoivent des suppléments graduellement élevés.

Le prix des choses, fixé chaque année par une loi, est basé sur le taux des salaires et ne peut varier que dans la même proportion qu'eux, sauf les exceptions légalement établies.

La loi fixe également la nature des objets mis en vente dans les magasins nationaux.

La loi détermine l'âge à partir duquel l'être humain doit le

travail et celui auquel il peut le cesser ; elle détermine aussi les circonstances dans lesquelles certains individus sont dispensés de travailler.

Quand est arrivé pour lui Tàge de la retraite, l'individu continue à recevoir non-seulement le minimum commun à tous, mais le supplément auquel ses services l'avaient élevé au moment où il a cessé de travailler.

La Femme mariée est dispensée du travail, tout en conservant son droit au minimum commun. Si ce minimum ne représente pas la moitié du salaire gagné par le mari, il est augmenté pour atteindre cette moitié. Cette augmentation se continue après la mort du mari. En cas de nouveau mariage la femme n'a droit qu'au minimum commun, élevé s'il y a lieu à la moitié du salaire de son nouveau mari.

Tout malade ou blessé a droit gratuitement à l'assistance médicale et pharmaceuti([uc.

La société est solidaire de tous ses membres ; elle les indemnise intégralement de toute perte accidentelle.

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