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CHAPITRE XI

Industrie

Siibstratiim du système collectiviste. — Ministère de llndustrie; son organisation intérieure. — Conseil su])érieur de l'industrie. — Conseils de section. — Ins])ecteui's.

Division des établissements industriels en usines et ateliers. — Consommation générale ou régionale et consommation locale — Nécessité des petits ateliers dans certains cas — Leur rattachement à d"auti"cs services locaux. — Fonctionnement des usines. — Leur rattachement à la direction centrale. — Centralisation des commandes. — Budget de la production. — Régularité du travail. — Suppression des chômages.

Ecoles professionnelles secondaires. — Haut ijcrsonnel industriel.

Création en France des industries cpii n "y existent jjas encore. — Impuissance de la société actuelle à cet égard. — Etouffement de l'initiative privée par la concurrence.

Délégués ouvriers des divers degrés. — Leur mission. — Stimulants de lautorité des chefs. — Inspecteurs du travail.

Autre projet d'organisation du travail. — La production confiée à des groupes corporatifs autonomes. — Opinion de Jean Jaurès. — Inconvénients de ce système — Dangers de l'élection des chefs par les ouvriers. — Centralisation indispensable au début. — Exjîéricnces et modifications possibles plus tard.

Dans le deuxième livre de cet ouvrage, nous avons indiqué comme substratiim du système collectiviste le développement immense de la production agricole et industrielle qui doit en être la conséquence. En ce qui concerne spécialement l'industrie, nous avons expliqué que ce développement serait dû à remploi intégral des moyens de production perfectionnés, au fur et à mesure qu'ils sont découverts par la science, à la fabrication mécanique et automatique dans de grands ateliers spécialisés, dont chacun aurait à produire des quantités considérables du même objet.

C'est sur ces principes que sera basée la direction de l'industrie. Nous nous en tenons à cette indication qui n'a pas besoin d'être dévelop[)ée.

L'organisation administrative du Ministère de l'Industrie sera analogue à celle de l'Agriculture.

Le service sera réparti entre plusieurs directions dont voici les principales :

Métallurgie et mécanique ; Tissus et vêtement ; Produits alimentaires ; Produits chimiques ; Industries du bois ; Industries diverses.

Chaque direction comprendra plusieurs bureaux, correspondant aux divisions rationnelles des industries qu'elle englobera.

A côté de chaque direction et sous la présidence du directeur fonctionnera un conseil composé des inspecteurs généraux et des directeurs des principales usines. La réunion de tous ces conseils formera le Conseil supérieur de l'Industrie, qui sera présidé par le ministre, et duquel leront partie en outre des délégués ouvriers nommés par les ouvriers, à raison d'un délégué par chaque industrie. La nomination de ces délégués aura lieu au deuxième degré, chacun d'eux étant élu par un collège de délégués élus eux-mêmes parles ouvriers de chaque usine. La mission de ces délégués consistera plus particulièrement à protéger leurs mandants contre tous abus de travail ou de pouvoir.

Les inspecteursgénéraux relèveront directement du ministre à cpii ils feront des rapports sur l'état des industries placées sous leur surveillance et la valeur du personnel qui les dirige.

Les établissements industriels se classent d'eux-mêmes, selon leur importance et leur destination, en deux catégories bien distinctes :

La première comprend les usines proprement dites, occupant un personnel inq)ortant et produisant en vue de la consommation du pays entier ou d'une région.

La seconde comprend les petits ateliers spécialement destinés à pourvoir aux besoins de la consommation locale. L'utilité de ces petits établissements ne peut se discuter. Quels que soient les avantages qui peuvent résulter de la labrication par grandes quantités et au moyen d'un outillage perfectionné, il faut dans certains cas les sacrifier à la nécessité supérieure de produire certains objets à l'endroit même où ils doivent être consommés. C'est le cas, par exemple, d'une boulangerie, dont les produits doivent être consommés aussitôt que fabriqués.

On pourrait cependant prétendre qu'avec la multiplication des moyens de transport il serait facile d'avoir dans chaque arrondissement une usine de panification mécanique qui livrerait tous les matins au magasin général de chaque commune la quantité de pain (jui lui aurait été demandée la veille. 11 se peut même qu'il soit préférable de procéder ainsi. C'est une question de détail facile à résoudre. Mais à défaut de l'exemple de la boulangerie il en est d'autres mieux choisis qui justifient l'existence de petits ateliers locaux ; il faut, pour les commodités indispensables de l'existence, que le coiffeur, le tailleur sur mesure, le cordonnier sur mesure soient au chef-lieu de chaque commune ; il faut qu'il y existe aussi des ateliers de menuiserie, de charronnage, de serrurerie, de maréchalerie, de blanchisserie, de couture, etc.

Ces petits ateliers n'empiéteront pas sur les attributions des grands et ne tendront pas à rétablir les moyens de production arriérés que précisément l'organisation collectiviste supprime ; ils pourvoieront à des besoins limités, urgents, spéciaux, pour lesquels il ne saurait être question de recourir à une usine éloignée. Par exemple un atelier communal de menuiserie ne fabriquera ni portes, ni fenêtres, ni panneaux de boiserie ; tout cela sera produit mécaniquement ; mais il en fera la pose et les réparations (chaque fois que la réparation ne sera pas plus coûteuse que le remplacement pur et simple de l'objet détérioré). L'atelier de charronnage ne fabriquera pas de voitures ; mais il réparera celles de la commune. Quant au maréchal-ferrant-forgeron, il adaptera aux pieds des bétes les fers fabriqués mécaniquement, au moyen de clous fabri-

qiiés inécaniquomciit cl réparera les outils agricoles. La nécessité d'ateliers locaux est donc justifiée.

Mais il serait illogicjue de faire entrer ces petits atelirs dans l'organisation générale de lindustrie sur le pied des grandes usines.

Il conviendra donc de les rattacher à divers services locaux desquels ils relèvent plus spécialement ; par exemple le coiffeur, le cordonnier, le tailleur, etc., se rattacheront tout naturellement au magasin général de chaque commune.

Les ateliers de menuiserie, de serrurerie, etc., les petits fours à chaux, les hricjueteries en plein air, etc., relèveront de l'administration des bâtiments.

C'est donc aux chapitres du commerce et des bâtiments que nous exposerons plus longuement l'organisation de ces ateliers. Actuellement nous ne nous occuperons que des usines.

A raison du nombre relativement restreint de ces établissements industriels, les directeurs de chacun correspondront sans intermédiaires avec le bureau ministériel ducjuel ils dépendront, et il n'y aura pas lieu de créer, comme pour l'agriculture, de directions départementales, cantonales et communales. D'ailleurs la diversité des industries exclut cette centralisation régionale de l'autorité. Le directeur d'une fabrique de produits alimentaires, par exemple, aura en la personne du directeur général de ce service au ministère un chef capable de le commander. Mais on ne conçoit pas un directeur départemental chargé de donner des ordres à la fois à une fabri([uc de produits alimentaires, à une fonderie, aune usine mécanicfue, à une papeterie, à une fdature, à un tissage, à un atelier de travail du bois, etc. hiutile d'insister, l'évidence est complète.

Les commandes seront adressées par les divers services au ministère qui les transmettra aux usines, lesquelles expédieront directement aux destinataires.

T^ar exemple, le ministère du commerce recevra un jour de ses magasins généraux commande dun grand nombre d'objets divers. Il adressera au ministère de l'industrie la commande générale en indiquant les magasins à qui il faudra livrer. Le ministre de l'industrie décomposera cette commande en la

groupant à la fois par nature d'olîjets et par magasin général en ayant besoin, et enverra à chaque usine la commande la concernant, de façon à choisir de préférence une usine de la région où sera situé le magasin à pourvoir, afin d'éviter des transports inutiles.

De même le ministre de Tindustrie recevra les commandes de ses collègues de l'agriculture, des bâtiments, des transports, des mines, etc.

Mais les usines n'attendront pas les commandes pour travailler :

Chaque année, sur les statistiques de consommation de l'année précédente, et en tenant compte des augmentations possibles, la Chambre votera le budget de la production industrielle comme celui de la production agricole. Lun et l'autre seront des subdivisions du budget du travail dont nous avons parlé. Dans ce budget la Chambre déterminera la part qu'on devra tirer de l'étranger et celle qui devra être fabriquée en France. Le ministre transmettra au service du commerce extérieur l'état des produits à acheter à l'étranger et, assisté du conseil supérieur de l'industrie, répartira le surplus entre les différentes usines de France, en tenant compte de leur outillage et de leur personnel. Chaque usine n'aura donc, sauf l'imprévu, qu'une commande par an ; elle fabriquera régulièrement et emmagasinera, de façon à pouvoir livrer au fur et à mesure des demandes, en évitant cependant de se charger d'un stock trop considérable, surtout pour les marchandises sujettes à se détériorer. Ainsi plus de périodes de chômage suivies de périodes de surproduction ; plus d'à-coups, plus de perturbation dans la marche de l'industrie : une régularité absolue permettant de donner toujours satisfaction aux besoins sans les dépasser sensiblement.

Nous n'avons à peu près rien à ajouter à ce qui a été dit, au chapitre du Travail, sur le recrutement du haut et bas personnel industriel. Nous avons parlé un peu sommairement des écoles professionnelles d'où sortiront les ouvriers susceptibles de devenir plus tard contre-maîtres. Nous y reviendrons au

chapitre de rinslruclion publique. Disons seulement que les jeunes gens ayant reçu l'enseignement secondaire, et que leur intelligence ne désignera pas pour la sélection de renseignement supérieur, pourront entrer dans des écoles industrielles d'un rang plus élevé, correspondant à l'institut agronomique pour la culture, et d'où ils sortiront ingénieurs. D'autres ingénieurs, d'un rang plus élevé encore, sortiront des écoles d'application après avoir reçu l'enseignement supérieur.

Les usines importantes seront dirigées par un ingénieur sortant de l'enseignement supérieur ou quelquefois même de l'enseignement secondaire, qui aura sous ses ordres des ingénieurs: ceux-ci dirigeront les contre-maîtres qui dirigeront les ouvriers et manœuvres.

Une des premières préoccupations du ministre et du conseil supérieur de l'industrie sera de créer en France les industries dont elle est actuellement dépourvue et de développer celles qui ne produisent pas assez pour ses besoins. Ce que la société capitaliste, avec ses prétendus stimulants de l'activité humaine, n'a pu réaliser, sera chose facile à la société collectiviste. C'est qu'en effet un initiateur hardi, qui songe actuellement à créer en France une fabrication pour laquelle nous sommes tributaires de l'étranger, a à lutter contre des difficultés sans nombre : il lui faut d'abord réunir des capitaux, peu empressés d'ordinaire à s'engager dans une aventure qui jusqu'à ce jour n'a réussi à personne, puis se procurer l'outillage et le personnel technique appropriés, puis traverser la période si dure des tâtonnements, car on ne réussit jamais du premier coup à atteindre la perfection. Si cet homme courageux sort victorieux de ces difficultés, il aura ensuite à disputer aux concurrents étrangers la clientèle nationale dont ceux-ci sont depuis de longues années en possession ; il lui faudra lutter contre des habitudes prises, des relations établies, contre des baisses de prix énormes ([ue pourront faire provisoirement, pour l'étoulVer dans l'œuf, ces concurrents riches et bien outillés. 99 fois sur 100 il succombera et ne recevra pour salaire de sa louable et patriotique tentative, de ses laborieux et intelligents etTorts, que la ruine et le déshonneur,

avec le prol'ond mépris des agioteurs parasites qui s'engraissent du travail d'autrui.

Les choses se passeront autrement dans la société collectiviste. Les besoins annuels de tel produit étant connus, on déterminera l'importance et la nature de l'outillage nécessaire par de minutieuses études, on s'assurera, par des appointements royaux, le concours des meilleurs ingénieurs, contremaîtres et chefs ouvriers étrangers, on bâtira dans les emplacements reconnus les plus convenables une ou plusieurs usines, selon ce qui sera jugé plus avantageux, on produira et on alimentera sans tlanger de concurrence tout le marché français et colonial. Qu'y a-t-il d'impossible à une nation disposant d'une main-d'œuvre supérieure aux besoins de sa consommation '!

On arrivera donc à ne plus avoir besoin de l'étranger pour se procurer les produits fabriqués que nous en tirons actuellement, ce qui nous dispensera d'y chercher péniblement des débouchés pour les nôtres à titre de compensation. Notre commerce d'exportation sera ainsi limité à ce que nous jugerons avantageux de vendre ; il ne sera plus pour nous une nécessité vitale.

Nous avons dit que les ouvriers victimes d'abus auraient des protecteurs vigilants en la personne de leurs délégués. Complétons ce point par quelques explications.

Tous les ouvriers d'une même usine éliront un délégué qui sera l'organe des réclamations qu'il pourraient avoir à adresser à leurs chefs dii-ects. Ce délégué interviendra, selon les circonstances, auprès des contre-maitres, ingénieurs ou directeurs. S'il échoue il transmettra sa plainte au délégué supérieur, membre du conseil supérieur, lequel la communiquera au ministre. Faute par ce dernier d'agir, le délégué supérieur saisira directement la Chambre par voie de pétition. Les ouvriers seront donc effectivement sous la protection de la Chambre. Cette sauvegarde les défendra contre toute molestalion. D'ailleurs leurs chefs, n'étant plus excités sans cesse à les exploiter à outrance par les insatiables appétit du

capital, se monlrcront généralemciil humains et ne leur demandeionl que le possible.

Il reste à prévoir l'excès contraire, c'est-à-dire la l'aiblesse de la direction, le relâchement du travail, la diminution de la production. On y parera très complètement en réservant l'avancement aux contre-maitres, ingénieurs et directeurs qui, à qualité égale, produiront au plus bas prix de revient. Ces prix de revient seront très exactement constatés par la comptabilité. Les chefs de service ne pourront pas en poursuivre l'abaissement au moyen de réductions sur les salaires ou de prolongation de la durée de la journée de travail puisque ni les uns ni les autres ne dépendront de leur volonté ; mais l'appât des récompenses dont ils disposeront en faveur des ouvriers méritants sul'lira pour entretenir l'émulation. D'ailleurs les inspecteurs de l'industrie, tout en veillant à ce que les ouvriers ne donnent pas une somme de travail inférieure à ce qu'il est raisonnable de leur demander, auront soin de distinguer entre l'abaissement de prix de revient résultant d'un meilleur emploi de la main-d'œuvre avec l'abaissement provenant d'un perfectionnement dans les procédés de fabrication. De deux chefs d'industrie atteignant des résultats identiques, l'un par le premier moyen, l'autre par le second, ce dernier sera considéré comme ayant montré plus d'intelligence et par conséquent mérité une récompense plus élevée.

Peut-être y aura-t-il lieu de créer des inspecteurs du travail chargés de veiller, en même temps que les délégués ouvriers, à ce que les liavailleurs de l'industrie ne soient pas soumis à un travail exagéré et contraire à leur santé. Mais ce rouage sera vraisend)lablement sans utilité réelle, à raison du contrôle permanent cjue le service de l'hygiène publique exercera sur toutes les industries dans le même but, ainsi qu'on le verra plus loin.

N'oublions pas d'ailleurs ([ue nous ne présentons au lecteur qu'une es(|uisse de l'organisation collectiviste et que, même une organisation complète serait susceptible des compléments ou modifications reconnus utiles par l'expérience. Si donc des abus se manifestent au détriment des ouvriers ou au détriment de la production, il sera extrêmement facile de les

réprimer : l'Etat aura, pour le Taire avec succès, tous les moyens d'action désirables.

On reprochera certainement à notre conception des conditions du travail industriel d'être en contradiction avec celle qui semble prévaloir jusqu'à ce jour dans le parti socialiste, à savoir qu'au lieu de prendre lui-même la direction de la production, l'Etat la déléguerait à des groupes ouvriers corporatifs et autonomes, élisant librement leurs chefs et à peu près affranchis de toute tutelle administrative. Jean Jaurès, qui a exposé avec son éloquence habituelle, dans la Revue Socialiste d'août 1895, les principes généraux de cette organisation et parait la préférer à celle que nous avons décrite — dont il ne méconnaît d'ailleurs pas la valeur — voit dans ces groupes corporatifs des associations de production distinctes, fournissant au corps social, à prix débattu, les objets de leur fabrication et pouvant de ce chef réaliser des bénéfices au profit de leurs membres. Dans ces bénéfices, l'éminent écrivain trouve un stimulant efficace des bonnes volontés individuelles.

Nous avons très consciencieusement essayé de faire entrer ce système dans une organisation rationnelle de la production et nous avouons n'y avoir pas réussi. 11 est vrai que nous nous plaçons toujours au point de vue d'une mise en pratique immédiate, avec les éléments actuels et non d'un avenir plus ou moins éloigné, dans lequel le perfectionnement moral des individus rendra possibles et nécessaires- beaucoup de choses qui paraissent aujourd'hui utopiques et dangereuses.

Or considérant l'ouvrier tel qu'il est, avec ses grandes qualités de cœur, son profond esprit de justice, mais aussi son manque presque général de facultés organisatrices, — résultant de la passivité à laquelle le réduit le capital — nous ne croyons pas possible présentement de lui remettre la direction des services producteurs. Fût-il même doué de toutes les aptitudes qui lui manquent, nous nous y refuserions encore. On voit pourtant à chaque page de ce livre combien est grand notre souci de la liberté, de l'indépendance, du plein épanouissement de l'individu dans la société collectiviste ; personne, croyons-nous, ne l'a poussé plus loin. Mais pour être libre il

laul avant tout salïranchir de resclavage des l)esoins matériels. Primo oivere. Nous voulons donc tout dahord être bien certain que les divers services donneront en sural)ondance les objets de consommation qu'ils seront chargés de produire, et pour cela nous jugeons indispensable, surtout au début, qu'ils soient organisés sur un mode unitaire au lieu d'être livrés aux inspirations divergentes des membres de chaque groupe. D'autre part, nous trouvons que c'est aller à l'encontre de la pure doctrine collectiviste que de morceler la collectivité en un grand nombre d'associations autonomes, dont chacune aurait des intérêts opposés à la masse. Ce serait, sous une autre forme, reconstituer la production privée. Nous voyons bien le désordre, les complications qui peuvent naître de ce procédé ; mais nous cherchons en vain ses avantages. Les groupements ouvriers sont nécessaires actuellement pour lutter contre le capital et préparer la révolution sociale. Mais à quoi serviront-ils quand la lutte sera terminée et la révolution accomplie ! Ils n'auront pas à se défendre contre l'Etat qui sera une émanation d'eux-mêmes. Chercheront-ils à obtenir pour leurs membres des privilèges spéciaux ? Ce serait léser les intérêts des groupes non favorisés et attenter à la justice. Se contenteront-ils de la rétribution commune? Mais alors ils n'ont pas besoin de se constituer séparément pour l'obtenir. Un ouvrier est-il plus libre parce qu'il appartient à une association particulière que sil fait partie de la grande association nationale? Il pourra, nous dit-on, élire ses chefs. Soit. Dans quel but désire-t-il ce droit ? Pour se protéger contre la tyrannie et l'arbitraire qui pèsent sur lui actuellement. Cette prétention est juste ; mais nous pensons y donner pleine satisfaction par notre projet d'organisation qui ne comprend pourtant ni l'élection des chefs, ni les groupements professionnels. Toutes les précautions y sont prises pour que les ouvriers ne puissent être molestés. Certes, des abus sont toujours possibles. Mais dans quel système ne le sont-ils |)as ? Un contre-maitre imposé à un atelier par une autorité supérieure y entre sans parti-pris d'hostilité contre aucun des ouvriers ; il tient entre tous la balance égale. S'il était élu, croit-on (ju'il ferait une existence agréable à la minorité? Ce

serait ouvrir la porte à la discorde, aux compétitions, aux haines, au grand détriment du travail qui a besoin de paix. Ce n'est pas tout. Le droit de révocation est la conséquence du droit d'élection. Que devient l'autorité du chef dans ce cas? Intlige-t-il une pénalité, ou une simple réprimande, ou encore refuse-t-il une faveur injustifiée à un de ses électeurs? Voilà ce dernier passé à l'opposition. Tous les jours de pareils faits se produiront, et le chef trop consciencieux se verra bientôt retirer son mandat. Il n'y a pas que dans les associations ouvrières que les choses se passeraient ainsi. Qu'on prenne des ingénieurs, des avocats, des médecins ; il en serait exactement de même. L'ouvrier ne vaut ni plus ni moins que les autres hommes à cet égard, et les hommes en général sont injustes parce que la société dans laquelle ils vivent, et dont ils sont le produit, est un milieu saturé d'injustice.

Enfin il y a une autre objection à faire au système électif: comment les ouvriers connaitront-ils les chefs capables de diriger leurs travaux, lorsqu'ils habiteront loin d'eux? Supposons qu'il existe dans le Nord un savant ingénieur, fort apte à devenir un excellent directeur général des mines. Les ouvriers qui ont travaillé sous ses ordres le connaissent; admettons même — ce qui est peut-être excessif — qu'ils soient capables d'apprécier ses talents. Mais les mineurs de la Loire, du Tarn, de TAllier, ignoreront jusqu'à son nom ! Ils voteront donc, non pour le plus méritant, mais pour celui qui aura su le plus habilement préparer sa candidature et se recommander à leurs suffrages par des moj'ens plus ou moins charlatanesques. Au contraire, les ministres, le conseil supérieur des mines, savent que tel ingénieur obtient dans la mine qu'il dirige des résultats exceptionnels, qu'il y a perfectionné les procédés d'exploitation, bref ils le choisissent en pleine connaissance de cause, comme le plus méritant.

En résumé les ouvriers n'ont rien à gagner soit comme bienêtre, soit même comme indépendance, à ce que la production soit confiée aux groupes corporatifs. Par contre, il peut résulter de cette organisation un désordre, une anarchie féconde en conséquences désastreuses. Peut-être à un moment donné sera-t-il possible et utile de l'adopter ; on pourra sans crainte,

dans tous les cas, en faire l'essai dans une des branches de l'industrie, pour l'étendre à toutes les autres si elle donne de bons résultats. Loin de nous la pensée que ce système ne devra jamais être tenté. Mais dans la période du début, alors {jue le problème de la transformation sociale se [)résentera hérissé de formidables difficultés, nous estimons qu'il serait illogique de le compliquer encore en sacrifiant par trop à des concepts libertaires abstraits. Tout le monde est d'accord pour reconnaître que des institutions nouvelles, quelles qu'elles soient, doivent être maintenues pendant un certain temps par une autorité dictatoriale afin que la nation puisse s'y habituer. Qu'on nous passe, dans l'intérêt de tous, un peu de dictature et de centralisation — combien atténuées d'ailleurs ! — durant les premières années d'application du régime collectiviste. Quand il sera bien consolidé, nous ne serons pas des derniers à demander des modifications dans le sens de la liberté individuelle la plus étendue.

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