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CHAPITRE XXI

Instruction publique.

Nécessité de rinstriiction. — Hommage aux efforts de la société capitaliste pour la répandre — Grands résultats obtenus. — Lacunes existant encore.

— Obstacles apportés par la misère à l'exécution de la loi sur lObligation de l'enseignement. — Inégalités choquantes entre les enfants pauvres et les enfants riclies — Insuffisance du S3'stème des bourses. — Les déclassés

Liberté de l'enseignement. — Jusqu Où doivent aller et où doivent s'arrêter les droits du père sur 1 enfant. — La liberté de l'enfant borne celle du père.

— Même sous le régime individualiste, l'Etat a le droit de se réserver le monopole de l'enseignement. — A fortiori l'Etat collectiviste jiossède ce droit — L'instruction par l'Etat est la conséquence de la production par l'Etat.

Ajournement de la refonte des méthodes et des programmes. — L'intelligence de chaque enfant réglera son degré d'instruction. — Facilités laissées aux parents riches pour assurer l'avenir de leurs enfants. — Sélections par concours. — L'éducation; son but défini par Kant. — Emulation entre élèves, professeurs et établissements d'enseignement.

Enseignement pratique.— Insuffisance des écoles professionnelles actuelles.

— Organisation rationnelle de l'enseignement technique par la société collectiviste. — Ecoles pratiques correspondant aux trois degrés de l'enseignement théorique. — Spécialisation des écoles industrielles, comme conséquence du principe de la division du travail. — Diminution de la S])écialisation à cliaque degré supérieur de l'enseignement. — Ecoles pratiques pour les divers autres services. — Plus de forces perdues !

Le développement de la production étant basé sur les progrès de la science, l'un de ses facteurs les plus essentiels est évidemment la difTusion de l'instruction. L'instruction ne borne pas ses bienfaits à l'accroissement du bien-être matériel delbomme; elle l'élève moralement et lui permet de participer aux jouissances intellectuelles ; elle le rend eu un mot meilleur et plus heureux.

Aussi n'est-il plus nécessaire de plaider sa cause ; si lobscuranlisme compte encore quelques partisans, ils n'osent

même plus s'avouer publiquement, et leur haine de la lumière ne se traduit que par une opposition dissimulée. Il faut rendre, au contraire, cette justice à la société individualiste — et nous le faisons en toute impartialité — que, depuis une trentaine d'années, elle a compris à cet égard les besoins de la civilisation moderne, et marché dans la voie du progrès aussi vite et aussi loin que le permettent ses vices organiques.

Les résultats qu'elle a obtenus sont considérables, par rapport surtout à l'état d'ignorance où était plongé le monde entier il y a cent ans. Mais il reste encore beaucoup à faire, car l'enseignement pratique à tous les degrés est resté bien en arrière de l'enseignement théorique.

Ce dernier lui-même est loin d'atteindre complètement son but. La dernière statistique publiée par le ministère de l'instruction publique, et qui a rapport à l'année scolaire 1894- 1895, constate que 156.871 enfants ayant l'âge scolaire ne sont inscrits dans aucune école, que 922 communes sont encore dépourvues d'écoles publiques de garçons et 1360 n'ont pas d'écoles de fdles.

Et parmi les enfants inscrits comme fréquentant les écoles, un très grand nombre n'y viennent que très irrégulièrement et n'y puisent que des notions très insuffisantes. Les mesures coërcitives restent impuissantes. Que répondre à un père de famille malheureux qui dit à l'instituteur : (( Je voudrais bien vous envoyer mon fils; mais je n'ai ni chaussures ni vêtements décents à lui donner, je ne puis même le nourrir qu'en tirant de son travail un supplément de ressources indispensables. » Ce cas est extrêmement fréquent ; tous les instituteurs peuvent en témoigner.

Sur ce point comme sur tant d'autres, la bonne volonté réelle de certains de nos gouvernants est paralysée par une situation qui les domine. Une société basée sur la devise (( chacun pour soi )), dont aucune institution ne garantit à chacun de ses membres la satisfaction de son minimum de besoins, n'a pas le droit d'exiger d'un chef de famille qu'il envoie ses enfants à l'école ; si l'obligation est inscrite dans la loi, elle reste dans bien des cas lettre morte, comme tous les textes légaux qui heurtent trop directement la logique et l'équité.

D'autre part, la gratuité est réservée à l'enseignement primaire, et les enfants des pauvres ne peuvent recevoir le degré de culture ipie pourrait justifier rintelligence de certains d'entre eux, tandis que les eulanis des riches, eussent-ils l'esprit entièrement fermé, sont envoyés dans les lycées et les facultés ; d'où un encombrement des carrières libérales par des incapables, alors qu'elles sont interdites à beaucoup d'enfants pauvres, très aptes à les occuper convenal)lement. On répondra que les bourses ont précisément été créées pour permettre aux jeunes gens méritants de s'élever jusqu'à l'enseignement supérieur. Nous ne pourrions nier sans injustice leur utilité ; mais elles n'atteignent qu'incomplètement le but : leur nombre est trop restreint ; souvent elles ne sont que partielles et laissent à la charge des familles des dépenses supérieures à leurs moyens. Il est certain que le drainage des intelligences, (pii devrait être soigneusement effectué par une société soucieuse d'utiliser toutes les valeurs qu'elle renferme, est extrêmement imparfait, et laisse se perdre dans le bourbier de l'ignorance nombre de cerveaux organisés pour parvenir au premier rang de la hiérarchie sociale.

On a lait d'ailleurs à l'enseignement delà société individualiste un grave reproche, qui sera d'autant plus justifié que le nombre des élèves deviendra plus grand : c'est de ne mener à rien, de ifassurer aucun moyen d'existence à celui qui a su conquérir les plus magnifiques diplômes universitaires. On ne voit partout que bacheliers, licenciés, ingénieurs en quête d'un cinj)l()i à 150 francs par mois, que jeunes filles brevetées attendant vainement une place d'institutrice. Les journaux de toutes nuances signalent le fait et se plaignent plus ou moins amèrement du nombre croissant de déclassés que crée l'enseignement actuel. Tel jeune homme qui eût fait un excellent ouvrier d'industrie, tel autre qui eût été un bon agriculteur sont devenus trop instruits, trop raffinés pour reprendre l'outil ou la charrue. Et ils ne trouvent nulle [)arl lulilisation de leurs connaissances. Il est facile de signaler le mal; autre chose est d'y [)orter remède : c'est au-dessus du pouvoir de la société actuelle.

Quant à l'enseignement professionnel, considéré même par

nombre de défenseurs de Tordre existant, comme le régénérateur de notre agriculture et de notre industrie, il est encore dans Tenfance, et son infériorité stérilise en grande partie les efforts et les sacrifices faits en faveur de l'instruction théorique.

Nous allons voir dans un moment de quelle façon, plus haute et plus large, la société collectiviste comprendra sa mission en matière d'enseignement, et quelles facilités son organisation lui donnera pour la remplir. Il nous faut préalablement dire quelques mots dune question qui a soulevé de si nombreuses et si vives controverses : la liberté de l'enseignement.

Cette question, la société collectiviste la résout forcément par la négative, ne pouvant commettre l'illogisme de laisser une partie de l'enseignement à l'initiative privée alors qu'elle reprend tous les moyens de production, tontes les entreprises agricoles, industrielles et commerciales. Mais, en le faisant, ne porle-t-elle pas atteinte à un droit légitime et fondamental, ne s'expose-t-elle pas au reproche mérité d'arbitraire et de tyrannie? C'est ce que nous allons examiner, sans aucun espoir, bien entendu, de convaincre ceux qui, sous la bannière de la liberté de l'enseignement, défendent exclusivement des intérêts de parti ou de caste, ou même ceux qui, de bonne foi, croient que l'Eglise seule est investie du droit d'enseigner les peuples.

Les défenseurs de la liberté de l'enseignement s'appuient sur une détermination très exagérée des droits du père sur l'enfant. Ces droits, considérés comme absolus aux époques barbares, et même sous les civilisations antiques, puisqu'ils allaient jusqu'à permettre au père de mettre à mort son enfant, ont été graduellement restreints au fur et à mesure de l'adoucissement des mœurs. Actuellement la loi réprime les sévices exercés sur l'enfant, s'ils présentent le moindre caractère de cruauté, et ne laisse au père d'autre moyen de correction que de demander à la justice d'enfermer son enfant, ce qu'il n'obtient que dans des cas exceptionnels. Les droits du père sont donc limités par l'humanité; ils le sont aussi par les nécessités sociales, puisque la loi sur l'obligation de l'ensei-

gneinent empêche le père, au nom de l'intérêt supérieur de la nation, de laisser son enfant dans l'ignorance. Or nous prétendons que la liberté du père doit également être bornée par celle de reniant ; c[ue ce dernier doit être laissé maitre, lors((u'il aura atteint l'âge d'homme, de vivre sans croyance ou d'embrasser celle qui lui conviendra ; (jue s'il lui plaît à ce moment d'abdiquer sa raison en admettant ce qu'elle repousse, il en doit avoir la j)leine l'acuité, mais que jusque-là son père n'a pas le droit de fausser cette raison en lui imposant ses propres croyances, à un âge où il est dans l'impossibilité de s'en défendre. Il est bien évident que nous n'avons pas la prétention d'empêcher un père de faire baptiser son enfant, de lui apprendre ses prières et même de l'envoyer compléter son instruction religieuse auprès du pasteur de sa paroisse : ce serait plus logique, cependant, et nous pourrions invoquer en faveur de cette mesure l'ancienneté des usages du christianisme luimême puisque, dès son début et pendant plusieurs siècles, le sacrement de baptême n'était conféré qu'à un âge avancé et après des épreuves très rudes. A cette époque de foi et d'ardeur, on attendait les libres adhésions et on n'incorporait pas dans la religion nouvelle les enfants à la mamelle. Mais les mœurs actuelles sont dillerentcs, et elles sont tellement enracinées qu'il serait d'une mauvaise politi([ue de les contrecarrer. En tout cas il n'y a nulle raison pour étendre cette tolérance jusqu'à laisser la faculté d'enseigner à des congrégations religieuses, qui ne se bornent pas à inculquer à lem's élèves quelques notions sommaires du dogme, dont plus tard ils pourront s'atTranchir, mais (jui leur pétrissent l'esprit avec des principes contraires à ceux des sociétés modernes, et leur laissent une empreinte généralement indélébile. On a souvent, et éloquemment, signalé les dangers de cette division de la société en deux camps irréconciliables, et les déchirements qui en résultent pour la patrie. Nous estimons que le père n'a pas le droit d'enrôler son enfant, à l'âge de l'inconscience, dans le parti des ennemis des institutions de son pays, et (|ue sa liberté se trouve amplement assurée quand on lui laisse celui de leur faire donner l'instruction religieuse par un ministre de son culte.

Voilà ce qu'on peut répondre, sous le régime individualiste, aux partisans de la liberté de renseignement. Mais cette réponse devient bien plus décisive si elle est faite par l'Etat collectiviste. Les droits de l'Etat croissent en effet en proportion des devoirs qu'il remplit envers ses membres. Ils sont relativement restreints actuellement, et le père de famille, faisant observer à l'Etat qu'il n'assure aucune situation à son enfant, comme sanction de l'instruction qu'il a reçue, peut, à tort ou à raison, se plaindre amèrement qu'on ne lui laisse pas la facilité de faire donnera celui-ci une instruction différente, qui l'armerait mieux pour les luttes de la vie. Cette objection a même dans la pratique une valeur réelle, quand on compare la sollicitude avec laquelle les congréganistes protègent leurs anciens élèves, dans leur carrière d'hommes, à l'indittérence de l'Etat pour ceux de l'Université.

Mais comment contesterait-on à l'Etat collectiviste, qui assure à tous ses membres une situation en rapport avec leur intelligence et leur travail, qui, en toutes circonstances, pourvoit à leurs besoins, et notamment nourrit et entretient l'enfant dans l'âge scolaire, comment lui contesterait-on le droit d'instruire lui-même la jeunesse? L'instruction, nous l'avons dit, est un des facteurs de la production. L'Etal, qui règle cette dernière, a besoin de diriger l'instruction en vue de ses nécessités, de répartir les jeunes gens dans les différentes écoles professionnelles correspondant aux différentes branches du travail national, selon l'importance de chacune d'elles. Il est inadmissible qu'un enseignement concurrent ait la prétention de porter le trouble et la confusion dans son organisation, de lui fournir une surabondance de sujets pour certaines carrières, tandis qu'il en manquerait pour certaines autres. On sent qu'il y aurait là une inconsétiuence trop criante, et que l'Etat collectiviste doit reprendre le service de l'enseignement comme il reprend tous les autres.

Il n'entre pas dans le cadre de cet ouvrage de proposer une refonte générale des méthodes et programmes de l'enseignement. Ainsi qu'on a pu s'en rendre compte dans les chapitres précédents, l'idée maîtresse qui inspire notre projet de trans-

lonnation de la sociélô capitaliste en société collectiviste, est de réduire les changements immédiats au minimum indispensable. L'œuvre :i accomplir n'est que Iroj) vaste ; nous n'aurons que trop de préjugés à vaincre, trop d'habitudes invétérées à rompre :, gardons-nous d'ajouter aux difficultés de notre œuvre en remaniant trop profondément ce qui peut s'adapter à peu près aux institutions nouvelles. Prenons donc tels (juels la plupart des organismes actuels, et incorporonsles dans l'organisation collectiviste. Plus tard nous les améliorerons à loisir. A chaque jour suflit sa peine, et il faut laisser de l'ouvrage à nos successeurs.

Nous conserverons donc l'administration actuelle de l'enseignement, sa division en enseignement primaire, secondaire et supérieur, ses écoles primaires, lycées et facultés, ses inspecteurs et recteurs; mais nous modifierons profondément le fonctionnement de tout ce grand corps universitaire pour le mettre en harmonie avec les principes fondamentaux du système collectiviste.

Nous donnerons en outre à cet enseignement son complément indispensable, en créant l'enseignement professionnel pour toutes les branches et à tous les degrés.

Le collectivisme étant le régime de l'égalité vraie, il ne sera établi aucune distinction entre les enfants, quelle que soit la situation occupée par leur père ; tous passeront par l'école primaire ; ies plus capables seuls seront admis dans les écoles fi'un rang plus élevé. Non seulement l'enseignement sera gratuit à tous les degrés, mais pendant toute sa durée l'P'tat pourvoira à tous les besoins des élèves.

On pourra objecter cju'il serait bien pénible à des parents que leur intelligence aurait conduits à la fortune, mais dont les enfants auraient l'esprit peu développé, de voir ces derniers écartés des degrés supérieurs de l'enseignement, et condamnés à une existence moins belle que celle qu'ils auraient connue dans leur jeunesse.

Nous le reconnaissons; mais ce qui est plus pénible encore et ce ([ui, de plus, est profondément injuste, c'est de voir des enfants remarquablement doués rester confinés sur les échelons inférieurs de la société parce que leurs parents n'avaient

pas de fortune pour leur donner assez dinstruction. D'ailleurs il reste aux parents riches des moyens d'améliorer la situation de leurs enfants, moyens qui ne sont pas à la portée des parents pauvres. Ils peuvent, d'une part, faire donner des leçons particulières à leurs enfants, les garder chez eux lorsqu'ils ont atteint l'âge du travail, leur faire suivre des cours et leur permettre ainsi de recevoir le même degré d'instruction que s'ils avaient été admis dans les établissements publics; d'autre part, épargner sur leur superflu pour laisser à leurs enfants de quoi s'élever, sous le raj)port du bien-être, au-dessus de la condition où les confinerait leur degré d'intelligence.

Nous avons dit, au chapitre du travail, que les enfants resteraient à l'école primaire jusqu'à l'âge de quinze ^ns. Mais avant d'avoir atteint cet âge ils pourront, à la suite de concours, être admis dans les lycées. Nous avons expliqué au même chapitre, que les notes obtenues dans les concours ne seraient pas les seuls éléments sur lesquels se baseraient les examinateurs pour classer les élèves par ordre de mérite ; qu'ils tiendraient compte également des places occupées par eux à l'école, de leur amour du travail, de leurs aptitudes spéciales ; nous avons ajouté que les jeunes gens laborieux écartés par ces concours n'auraient nullement à se décourager, et qu'il leur resterait de nombreux moyens de conquérir les situations élevées.

Nous avons dit également que la première sélection opérée par les concours désignerait les jeunes gens jugés aptes à recevoir le degré d'instruction supérieur à celui qu'ils recevaient alors, et qu'une seconde sélection, portant sur des sujets dune intelligence moindre, ouvrirait à ces derniers les portes des écoles professionnelles ou des services administratifs.

Les matières qui concernaient le présent chapitre se trouvent ainsi avoir eu leur place dans les chapitres précédents, et nous n'avons pas grand chose à y ajouter en ce qui concerne le côté théorique de l'enseignement.

Disons seulement que dans les lycées il y aura des internes et des externes ; tous recevront leur habillement, qui sera le même pour tous ; les parents des externes toucheront une indemnité correspondant aux frais de leur nourri-

turc. Dans les écoles supérieures l'organisation sera la même. Une fois admis dans un lycée ou une école supérieure, l'élève en suivra tous les cours, à moins de cas graves dinsubordination, (Pactes coupables, de refus persistant de travailler, etc.

Un côté fort négligé actuellement dans les établissements universitaires, l'éducation, recevra des dévelopj)cments tout particuliers. Elle n'aura pas ce caractère superficiel de l'éducation congréganiste, qui s'attache à donner un vernis de bonnes manières, sous lequel se dissimulent souvent les instincts les moins avouables; elle joindra, au contraire, à la politesse extérieure (|ui rend les relations agréables, les qualités intimes qui font l'homme utile et bon pour sa famille, pour l'humanité, qui relèvent et ennoblissent son caractère et lui donnent la force de résistera l'adversité ; en un mot elle aura pour but, selon l'expression de Kant, de développer dans l'individu toute la perfection dont il est susceptible.

On peut se demander si l'enseignement exclusif par l'Etat, privé du stimulant qu'il reçoit en ce moment de la concurrence congréganiste, n'aura pas la tendance de verser dans la routine et ne risquera pas de rester au-dessous de sa mission. Cet écueil sera facilement évité par le contrôle d'un conseil supérieur, dont les membres ne se recruteront pas exclusivement dans l'Université, mais comprendront au contraire les savants et hommes techniques les plus distingués. De plus, on donnera un grand développement aux concours académiques et régionaux, et les directeurs et professeurs de chaque établissement seront classés pour l'avancement selon les résultats qu'y obtiendront leurs élèves. D'autres concours auront lieu entre professeurs ; on mettra à l'étude toutes les améliorations pédagogiques et administratives ; les auteurs des meilleurs mémoires seront récompensés et leurs idées mises en pratique ; les lauréats de ces concours pourront être chargés de missions à l'étranger pour y faire des études comparatives et veiller à ce que le niveau de linslruction ne s'abaisse pas en France.

Nous en venons maintenant à l'enseignement pratique, qui

tournera vers les diverses lonctions sociales, en les spécialisant, ainsi que l'exigent les lois de la production scientifique, les jeunes gens qui auront acquis les connaissances générales compatibles avec leur intelligence.

Aucun plan d'ensemble, aucune considération se rapportant à une organisation méthodique de la production, n'a présidé à la création des rares écoles professionnelles qui existent actuellement. Dues pour la plupart à des initiatives locales, répondant à des besoins spéciaux et limités, difTérant complètement les unes des autres par leurs règlements et la nature de leur enseignement, elles présentent en petit •l'aspect incohérent et anarchique de l'agriculture et de l'industrie pour lesquelles elles préparent des sujets ; encore faut-il constater que ni leur nombre ni leur importance ne sont en rapport avec les nécessités auxquelles elles doivent répondre.

En 1(S90 il n'existait en effet, dans la France entière, qu'une soixantaine d'écoles industrielles dont une dizaine sont libres, et une cinquantaine d'écoles d'agriculture à tous les degrés de l'enseignement, c'est-à-dire en comprenant : pour l'industrie, les trois écoles nationales de Vierzon, Voiron et Armentières, avec les plus modestes écoles primaires supérieures où l'enseignement professionnel n'est qu'ébauché ; pour l'agriculture, les trois écoles nationales de Grignon, de Grandjouan et de Montpellier, avec les 17 fermes-écoles et les 23 écoles pratiques disséminées sur tout le territoire. Ajoutons à cette organisation rudimentaire quelques cours publics, organisés par les municipalités de certaines grandes villes. Et c'est tout ce que la société capitaliste a su créer pour maintenir le travail national à la hauteur des progrès scientifiques !

Le moindre défaut de toutes ces écoles est d'éparpiller leur enseignement sur un champ trop étendu et de ne donner à leurs élèves que des connaissances trop superficielles pour pouvoir leur être d'une grande utilité dans la vie. En outre il est manifeste que leur nombre est beaucoup trop restreint.

La société collectiviste, qu'aucune difficulté matérielle ne peut arrêter dans ses projets, organisera rationnellement et intégralement l'enseignement technique, qui suivra des degrés

parallèles à ceux de l'enseigneinenl théoiicjue, et en sera le compléiiienl nécessaire. Ainsi à l'enseignement primaire correspondront des écoles pratiepies primaires: à l'enseignement secondaire des écoles pratiques secondaires ; à renseignement supérieur, des écoles pratiques supérieures.

Nous avons expliqué déjà comment se ferait le recrutement des écoles pratiques: dans renseignement primaire il s'opérerait au moyen d'une sélection qui suivrait celle destinée à fournir des élèves à l'enseignement secondaire ; dans l'enseignement secondaire la sélection suivrait celle destinée à fournir des élèves à l'enseignement supérieur; enfin dans l'enseignement supérieur tous les élèves, sauf certaines exceptions, seraient dirigés vers des écoles d'application de leur choix.

Les élèves des écoles j)rimaires admis au concours, et qui se destineraient à l'agriculture, entreraient à la ferme-école du canton.

Les élèves des lycées admis au concours, et qui se destineraient à l'agriculture, entreraient à l'institut agronomique du département ou de la région.

Les' élèves de l'enseignement supérieur, qui se destineraient à l'agriculture, entreraient à l'école supérieure d'agriculture.

Chaque degré d'instruction faciliterait l'accession à des emplois de plus en plus élevés.

Nous avons fait observer que les choix des élèves seraient limités par les besoins de la branche qui aurait leur préférence, et qu'en cas d'engorgement de certaines d'entre elles, les meilleurs numéros du concours seuls pourraient y être admis — cela afin d'éviter de s'encombrer de capacités inutilisables et qu'il faudrait nourrir cependant, car le principe absolu sous le régime collectiviste serait d'attribuer un traitement au grade obtenu et d'en considérer le titulaire comme étant en chômage si, temporairement, on ne pouvait l'employer.

La même classification s'appliquerait aux élèves qui se destineraient à l'industrie. Mais l'industrie n'étant pas répandue partout comme l'agriculture, les écoles pratiques des divers degrés seraient, comme nous l'avons expliqué' annexées à des usines similaires, et ces usines étant toutes spécialisées, l'enseignement des écoles le serait également-

Ainsi, il y aurait des écoles métallurgiques spéciales de tournage, de iraisage, de moulage, de fonderies, d'aciéries, etc., des écoles de filature de soie, de tissage de soie, de filature de laine, de tissage de laines, etc. On a déploré les conséquences du principe de la division du travail, déjà adopté dans la grande industrie capitaliste, en constatant qu'elles l'ont de l'homme un accessoire de la machine, lui font perdre son habileté manuelle et diminuent ainsi de plus en plus le nombre des ouvriers d'art. C'est la vérité ; mais n'oublions pas que la division du travail et l'emploi des machines-outils réduiront à un moment donné la maind'œuvre à si peu de chose, que l'ouvrier pourra se considérer comme affranchi de l'obligation au travail matériel ; jusqu'à présent il ne s'est guère aperçu de l'amélioration psrce que le capital, se réservant les bénéfices de l'emploi des machines, laisse à l'ouvrier la même somme de travail ; mais il en sera tout autrement sous le régime collectiviste. La dignité morale et intellectuelle de l'ouvrier n'aura donc pas à souffrir de la généralisation d'une méthode de travail indiquée par la science, et contre laquelle il n'y a pas à s'insurger. Au point de vue de l'ensemble, qu'importe qu'un ouvrier donné ne soit pas capable de produire, avec des outils manuels, une pièce d'ajustage compliquée, si deux ou trois ouvriers, unissant leurs connaissances spéciales, l'exécutent irréprochablement avec leurs machines-outils? Et d'ailleurs on ne pourra se passer d'un certain nombre d'ajusteurs, ne fût-ce que pour laire les études. Il y aura donc des écoles d'ajustage, dans lesquelles on apprendra aux élèves à faire tout à la main, et où se garderont les traditions d'habileté et de savoir faire de notre industrie. Ce que nous disons pour la métallurgie s'applique aux autres branches de la production.

Il est facile de comprendre que la spécialisation des écoles diminuera au fur et à mesure que s'élèvera leur degré, un ingénieur, par exemple, devant avoir des connaissances plus étendues qu'un simple ouvrier et pouvant, par contre, se dispenser de posséder aussi bien que lui certains détails d'exécution de sa profession.

Nous avons constamment parlé dans ce chapitre de l'agri-

culture et de lindustric qui rcprésenteronl le plus grand nombre de bras occupés ; mais le lecteur a compris, par l'esprit même de l'organisation collectiviste, que les autres services, ou du moins ceux d'entre eux qui auront un caractère technique, auront également leurs écoles pratiques ; citons notamment les transports, les bâtiments et voirie, les mines et carrières, les forces, l'hygiène publique, etc., sans parler des écoles militaires et navales qui subsisteront tant que la défensive sera pour la France une nécessité.

En résumé, les trois degrés de l'enseignement universitaire ne seront, pour la partie la plus intelligente de la jeunesse, qu'une préparation aux écoles techniques, dans lesquelles chacun recevra les connaissances nécessaires à l'exercice de la profession qu'il aura choisie. Le recrutement de l'armée de la production, officiers et soldats, sera donc toujours assuré et comme nombre et comme qualité ; aucune force productive ne sera |)erdue et la société nouvelle pourra marcher avec le maximum de vitesse dans la voie de la régénération de l'humanité.

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