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CHAPITRE XXIII

Beaux-Arts, Littérature, Presse.

La société actuelle ne protège pas les artistes. — Vocations étouffées ])ar les difficultés matérielles de la vie. — Les épreuves sont une préparation inutile à l'artiste — La protection du gouvernement collectiviste ne portera pas atteinte à la liberté de l'art — Hecherclie des aptitudes naissantes chez l'enfant. — Sélection des sujets les mieux doués. — Ecoles nationales des Beaux-Arts. — Salles d'exposition pour les œuvres d'art. — Peintres et sculpteurs. — Architectes — Musiciens. — Sociétés musicales. — Littérateurs et poètes. — Talents révélés tardivement. — Imprimerie et librairie — Liberté littéraire et facilités apportées à son exercice. — Suppression des jniblications pornographiciues.

Presse officielle et presse libre. — Journaux et revues. — Organes régionaux. — Facilités données à l'impression et à la vente des publications privées. — Régénération morale de la presse par la suppression de son coté financier.

Musées. Bibliothèques, Instituts à l'étranger. — Conseil supérieur des Beaux-Arts.

Le ministère actuel des beaux-arts est organisé de façon à assurer, dans une certaine mesure, la conservation des objets d'art que nous ont laissés les générations antérieures, et entretenir la connaissance et le goût du beau dans la génération présente; mais si ses préoccupations s'étendent jusqu'à l'art elles vont rarement jusqu'aux artistes, et ceux-ci demeurent livrés à leurs propres forces sur le chemin escarpé qui mène à la gloire. A part quelques secoj.irs exceptionnels et temporaires, quelques encouragements platoniques, on ne fait rien pour venir en aide au jeune artiste qui, épris d'idéal, luttant désespérément par un travail acharné pour acquérir la pleine possession du talent dont il n'a reçu de la nature que le germe, se trouve livré en même temps aux horreurs de la

liillc j)()ur la vie. Et cei)endanl il aurait hien besoin ([uiine intervention secourable adoucit pour lui les ditficullés matérielles de Texistcnce, car il est généralement bien mal armé pour leur l'aire tète. Son esprit, qui plane sur les hauteurs radieuses de lart, ne peut pas se résigner à redescendre sur la terre où il est constamment i'rôissé par les mesquineries, les banalités dont se com[)ose exclusivement la vie du vulgaire ; lorsqu'il s'abaisse à ce niveau il se montre |)eu habile, dépourvu de savoir-faire, d'autant moins propre aux petites choses, en un mot, que son cariaclère et son génie lui en inspirent de plus grandes. Aussi combien de vocations brillantes restent étouffées sous ces broussailles, combien d'infortunés succombent avec le désespoir de n'avoir pu faire reconnaître leur valeur ; et quant aux élus, i)ar combien de soutTrances n'achètenl-ils pas leur triomphe 1

Nous savons que certains optimistes trouvent que les choses vont fort bien ainsi, et que la radie enragée est une nourriture indispensable aux artistes pour assurer l'éclosion de leur talent. Cette thèse, qui rencontre des défenseurs convaincus, nous parait absolument dérisoire. La souffrance forge les caractères, trempe les âmes, mais ne développe pas le sens artistique. Pour un homme qui se donne tout entier à l'àpre devoir de revendiquer les droits des déshérités, qui ne craint pas de descendre, malgré son dégoût, dans l'arène des partis, qui s'expose à tous les coups et doit s'attendre à tous les outrages, à toutes les persécutions, il est bon, certes, d'avoir passé d'abord par l'épreuve de la douleur, d'avoir connu soimême les misères (ju'on veut épargner à ses frères, d'être descendu an plus profond des cercles de l'enfer social. Comme l'athlète antique s'endurcissait le corps, lui donnait une énorme résistance au mal et à la fatigue au moyen d'exercices pénibles, l'homme d'action, le missionnaire de la justice et de la fraternité, est bien mieux à même de se présenter au combat après que l'adversité a fortifié son courage, accru sa vigueur morale. Mais en ([uoi cette préparation est-elle nécessaire à l'artiste ? D'ailleurs n'y a-t-il pas assez de sujets de tristesse et de deuil dans notre pauvre vie, et faut-il s'ingénier à en créer de nouveaux? (A'ia peut être une occupation pour

des esprits paradoxaux : la tache du législateur est diamétralement contraire.

Le gouvernement collectiviste, qui aura souci de soulager tous les maux, de développer tous les talents, entourera les artistes d'une protection paternelle, ôtera de dessous leurs pieds les cailloux et les ronces du chemin, mais se gardera bien de les asservir, de leur imposer une direction quelconque; il donnera libre carrière à leurs aspirations, sachant bien que sans liberté il n'y a point d'art.

Dans l'échelle des honneurs et dignités sociales, il donnera la prééminence aux savants sur les artistes, car les premiers sont les colonnes de l'édifice dont les seconds ne sont que l'ornement ; mais la deuxième place sera encore belle et enviable, et à aucune époque, sous aucun régime, l'épanouissement de l'art sous toutes ses formes n'aura été plus facilité, les artistes n'auront été plus honorés et mieux récompensés.

Les dispositions naturelles des privilégiés que l'art a marqués de son sceau se manifestent presque toujours dès l'enfance. L'instituteur les constatera et les signalera aux commissions d'examen chargées de désigner les élèves devant être admis dans l'enseignement secondaire. Le futur artiste sera donc examiné au point de vue particulier de ses aptitudes naissantes, et si elles sont reconnues réelles, il sera envoyé au lycée où, tout en continuant son instruction, il suivra des cours spéciaux qui lui permettront de développer rapidement ses facultés.

Des concours établis entre les élèves artistes de tous les lycées, et qui comprendront non une seule épreuve, mais diverses épreuves renouvelées tous les six mois, permettront de déterminer les sujets les plus remarquables, qui seront envoyés dans une école nationale, où ils achèveront d'acquérir les connaissances nécessaires à leur art. Ils en sortiront avec une pension qui assurera leur existence et leur permettra de fréquenter les ateliers des maîtres de leur choix, de voyager, enlin. de se diriger librement là où les pousseront leurs aspirations. Cette pension sera accrue au fur et à mesure que le talent des artistes s'affirmera par des succès. Elle sera indépendante du produit qu'ils retireront de la vente de leurs œuvres.

Pour lacililer celte vente, de vastes salles d'exposition seront créées et recevront les dessins, les tableaux et les sculptures. L'artiste traitera degré à gré avec les amateurs. L'Etat achètera personnellement, pour les collections nationales ou l'ornement des bâtiments et jardins publics, toutes les œuvres qui seront jugées dignes d'y figurer. Il y- aura de temps en temps des ventes aux enchères qui comprendront les œuvres désignées par leurs auteurs. De cette façon toutes les productions d'un mérite réel trouveront preneurs ; les autres seront, au bout d'un temps donné, éliminées de la salle d'exposition. Mais l'artiste raté ou incompris conservera sa pension et aura du moins le nécessaire assuré. Il pourra donc à son gré embrasser une nouvelle carrière où continuer à suivre celle qu'il aura choisie, e4^ dans laquelle de tardifs succès viendront peut-être le dédommager de ses premiers échecs.

Ce qui j)récède s'applique principalement aux peintres et aux sculpteurs.

Les architectes seront, sur leur demande, employés dans l'administration des bâtiments ; dans ce cas ils ne toucheront plus leur pension qui sera remplacée par le traitement afférent à leur fonction ; s'ils préfèrent garder leur liberté, la pension continuera à leur être servie et ils pourront soumettre à l'administration des projets qui, lorsqu'ils seront admis, leur seront largement payés. Nous parlons ici des élèves de l'école nationale d'architecture, c'est-à-dire de ceux qui feront de la haute architecture. Quant à ceux qui seront attachés au service des bâtiments dans les petites communes, ils seront choisis parmi les élèves d'écoles secondaires, dans lesquelles ils auront été admis par un concours d'un caractère moins artistique. On ne leur demandera que de connaître le dessin, les principes de la construction et la valeur des matériaux. Ils sortiront de ces écoles munis d'un brevet d'architecte qui leur donnera droit à un emploi, et par conséquent ne recevront pas de pension.

Les compositeurs de musique toucheront une pension comme les peintres, les sculpteurs et les architectes ; ils présenteront leurs œuvres aux comités des théâtres et concerts, ainsi (ju'aux chefs de musique, et toucheront des droits d'au-

teur sur celles qui seront exécutées. Ils pourront en outre solliciter des emplois dans l'administration, les théâtres ou la direction de sociétés artisticjues, etc. Une salle spéciale sera réservée à l'exposition de leurs œuvres ; les directeurs de théâtres et de musiques pourront venir en prendre connaissance et choisir celles (jui leur phiironl.

Les sociétés musicales continueront à se lormer et à fonctionner librement en dehors de Tintervenlion de l'Etat ; celui-ci se bornera à pourvoir à leurs dépenses en instruments, musique, droits d'auteur ; il paiera en outre le traitement de leurs chefs.

Les littérateurs et poètes, admis dans les écoles nationales de Belles-Lettres,recevront également une pension à leur sortie. Leurs œuvres seront imprimées de droit, mises en vente dans les librairies dont nous parlerons plus loin, et ils en toucheront le produit net.

Mais nous devons nous préoccuper aussi des artistes et littérateurs dont le talent ne se serait révélé que tardivement, et qui, par conséquent, n auraient pas dès leur enfance bénéficié de l'organisation que nous venons d'indiquer. II ne faut pas que ceux-là soient sacrifiés, car ce ser^ souvent parmi eux qu'on découvrira les plus puissants génies.

S'ils sont peintres, ou sculpteurs, les salles d'exposition seront ouvertes à leurs œuvres, et si l'une d'elles est jugée digne d'être achetée par l'Etat, son auteur recevra immédiatement la même pension que les élèves des écoles.

S'ils sont architectes, ils soumettront leurs projets, et si l'un d'eux est admis, son auteur recevra, à son choix, la pension ou un emploi.

S'ils sont musiciens, la réception d'une de leurs œuvres dans l'un des grands théâtres nationaux leur créera le même droit; indépendamment de ce cas, ils pourront exposer leurs œuvres comme les élèves des écoles, et toucheront les mêmes droits d'auteur sur celles qui seront exécutées.

S'ils sont écrivains, leurs ouvrages seront soumis à l'examen d'un comité composé de tous les maîtres, sans distinction d'école, et appréciés par eux au seul point de vue de l'art, en dehors de toute question de tendances. Celles qui seront

admises scroiil iniprimccs aux Irais de lElal et mises en vente. De plus, leurs auteurs recevront aussitôt une pension.

Quant aux écrivains dont les œuvres seraient écartées par le comité, il leur restera la ressource de les faire imprimer à leurs Irais; c'est exactement leur situation dans la société actuelle, lorsqu'ils ne trouvent pas d'éditeur. Les livres imprimés seront remis au service de la librairie et mis en vente comme s'ils avaient été reçus par le comité.

Seulement, dans ce cas, une réserve s'impose au point de vue des mœurs. Nous estimons ([ue l'art n'est jamais immoral et qu'aucune limitation ne doit être apportée à la liberté d'un auteur consciencieux. Mais il ne faudrait pas permettre aux entrepreneurs de publications obscènes de battre monnaie sur les vices et les bas instincts, en contribuant à les faire naître et à les développer: la pornoifrapliie est, bêlas! un commerce lucratif, comme le proxénétisme. Rien n'est moins intéressant (jue la liberté de ces commerces-là. Il conviendra donc de soumettre tous les ouvrages refusés par le Comité des auteurs à une commission de censure, chargée de délivrer le bon à imprimer, et qui écartera impitoyablement les malpropretés.

L'imprimerie sera nationalisée comme toutes les autres industries ; mais on vient de voir qu'elle travaillera directement pour le compte des auteurs refusés : il en sera de même pour la presse libre dont nous parlerons tout à l'heure. Les frais d'impression seront déterminés par des règlements et réduits aux stricts déboursés.

La librairie sera également nationalisée. 11 sera créé des librairies dans toutes les communes, soit comme rayon ajouté au magasin général, soit, pour les grandes villes, dans des magasins spéciaux. Les librairies des petites communes ne comprendront que quelques journaux et quelques livres usuels ; leur importance s'accroîtra naturellement avec celle des localités où elles seront établies.

L'auteur d'un livre refusé par le Comité pourra donc désigner lui-même le tirage ((u'il veut donner à son livre, le prix au([uel il doit être vendu et les librairies où il désire qu'il soit mis en vente. Les exemplaires seront adressés gratuitement à

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toutes ces librairies et le produit de la vente lui sera versé intégralement. On voit donc que, loin d'entraver la liberté littéraire, le nouveau régime y ajoutera des avantages inconnus dans la société capitaliste.

Des catalogues contenant, suivant un classement méthodique, les publications nouvelles, seront adressés à toutes les librairies sans exception, et il sera facile aux personnes habitant les endroits les plus reculés d'en prendre connaissance, de se tenir au courant du mouvement littéraire et de faire venir les ouvrages qui leur plairaient.

Toute liberté sera donc laissée aux citoyens d'exprimer leur opinion par la voie du livre ; il en sera bien entendu de même par la voie de la presse. Toutes les doctrines, toutes les appréciations, toutes les critiques pourront se produire sans entrave ; l'injure et la diffamation seules seront réprimées, qu'elles se produisent par le moyen de la presse ou par tout autre, et sans qu'il soit besoin de loi spéciale pour les atteindre. La preuve des faits diffamatoires sera réservée au prévenu lorsqu'ils auront trait aux fonctions publiques.

Les journaux, revues et publications périodiques seront divisés en deux catégories bien distinctes : la presse officielle et la presse libre.

La presse officielle comprendra d'abord le Journal officiel tel qu'il existe actuellement : puis un organe chargé de défendre les actes du gouvernement, en apportant dans ses articles et polémiques la plus extrême courtoisie, mais en ne laissant passer aucune critique sérieuse sans y répondre; enfin, d'innombrables revues spéciales, publiées par les conseils techniques de tous les services, pour tenir les intéressés au courant de toutes les innovations, de toutes les découvertes. Chaque industrie, chaque branche de l'agiiculture, chaque partie distincte des autres administrations, (ju'il s'agisse de science ou d'art, aura sa revue, dont la périodicité et le format seront réglés par l'importance des matières à traiter. Dans bien des cas, des Bulletins départementaux ou régionaux seront adjoints aux grandes publications, pour les compléter sur des points de détail. Le but proposé, et qu'il sera facile d'atteindre, sera de

niellic à la portée de chaque ciloyeii tous les documents, tous les renseignements, toutes les opinions relatifs à sa profession, afin qu'il soit à même de la connaître bien à fond et de s'y perfectionner de plus en plus.

Toutes ces |)ublications seront envoyées aux bibliothèques publiques sur leur demande, justifiée par un intérêt appréciable, et mises gratuitement à la disposition des lecteurs ; elles seront mises en vente dans les librairies où il en existera un écoulement quelconque ; enfin elles seront adressées, sous forme d'abonnement, à un prix représentant strictement les dépenses d'impression, aux particuliers qui le désireront.

La presse libre pourra naître et se développer dans des conditions infiniment plus favorables qu'actuellement. Un éditeur, ou un s^mdicat d'écrivains, qui voudra publier une feuille traitant n'importe quelles questions, s'adressera aux imprimeries nationales, à qui il versera d'avance le montant des frais d'impression d'un seul numéro au nombre d'exemplaires demandé. Ce prix représentera strictement les dépenses de l'imprimerie sans aucune étoffe. Les exemplaires imprimés seront envoyés gratuitement dans les librairies indiquées et le montant des exemplaires vendus sera versé sans frais à l'éditeur. Ce dernier aura la faculté d'annoncer ses publications par des affiches et prospectus qui lui seront livrés également au prix de revient. Ce sera le seul cas où l'on fera encore usage de ces moyens de réclame Encore l'utilité en sera discutable et peut-être y renoncera-t-on tout à fait.

Dans les grandes villes, pour mettre le journal à la portée des clients, on multipliera le nombre des librairies et kiosques; mais on supprimera les crieurs publics.

Il faudra donc très peu de capitaux pour fonder un journal. Mais il faudra (jue ses rédacteurs aient du talent et de l'autorité pour qu'il vive, car il sera privé de la manne qui nourrit actuellement les journaux : les annonces commerciales et financières.

On en reviendra aux mœurs du temps d'Armand Carrel ; les journaux sans valeur et sans utilité disparaîtront, ceux qui répondront à une idée forte subsisteront seuls; mais ils auront une existence plus digne et moins précaire que maintenant.

Cette épuration de la presse amènera un relèvement marqué du niveau de la morale publique.

Le ministre des Beaux-Arts aura sous sa direction les musées et bibliothèques ; il fondera des instituts français en Italie, en Grèce, en Orient, partout en un mot où il y aura des études et des recherches à faire. Des missions partant de ces points parcourront toute la terre et nous rapporteront les trésors encore ignorés de l'art antique. Aucune dépense ne sera ménagée pour accroître nos collections nationales.

Un conseil supérieur, composé des artistes, écrivains et savants les plus émincnts, assistera le ministre dans ses fonctions en lui apportant le concours de ses lumières. Il n'est pas téméraire de prétendre que la France ainsi organisée continuera à garder la direction du mouvement intellectuel et la tête des nations civilisées.

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