‹ L'application du système collectivisteChapitre 47 sur 82 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Intérieur.

Fin des partis politiques. — Amoindrissement du ministère de l'intérieur.

— Préfets. — Supiiression des sous-préfectures. — Elections. — Conseils municipaux. — (Conseils i^énéraux. — Suppression des conseils d'arrondissements. — Sûreté génciale et police locale. — Gendainierie. — Prisons.

— Autonomie communale.

Contrôle i^énéral des jji'odiiits et des services. Commissions de cf)ntrnlc comnuMiales. départementales et centrales. — Dé|int et instiHiction des réclamations — Sanctions — (>ontrôle des fonctionnaires.

Inventions. — Tribulations des inventeurs dans la société actuelle. — Difficultés financières et technifiues. — Martyrologe des inventeurs célèbres.

— Comités départementaux et comité central des inventions. — Kxanien de la valeur des in\ entions. — Essais pratiques de celles reconnues utiles.

— Récompense de l'inventeur: allocation fixe et redevances. — Efficacité de cet encouraj^ement. — Recours des inventeurs méconnus.

Domestiques — Difficultés croissantes de leur recrutement. — Importation de serviteurs chinois. — Nègres et Hindous aux Colonies. — Conditions du contrat de louage des domestiques français. — Pas d'exploitation possible de la j)art des maîtres. — Bureaux de placement municipaux et départementaux. — Bureau central. — (Chômages. — Hommes et femmes de journée.

Liberté de conscience. — Neutralité de l'Etat. — Morale indépendante. — Eacilités accordées à l'exercice des cultes. — Recrutement du clergé. — Liberté des couvents. — Pas d'abus à redouter. — Chute certaine du pouvoir de l'Eglise, basé sur l'intérêt — Répression des excès de langage des prêtres. — ReiM"ise des biens des congrégations sans indemnité. — Moyens d'éviter les fraudes.

Libertés de réunion et d'association. — Associations à l)ut moral et à but lucratif. — Leur régime.

Le ministère de rinlérieur est le ministère de gouvernement par excellence. Il perdra beaucoup de son inij)orlance lorsqu'on gouvernera très peu et qu'on administrera beaucoup, lorsque les partis politiques, qui n'abdiquent jamais, selon le mot fort juste de Kouher, n'existeront plus, au milieu ne l'in-

difTérence du peuple affranchi cl heureux, qu'à l'état de souvenir historique, lorsque la puissance occulte qui renoue sans cesse le faisceau des forces réactionnaires, l'Eglise, sera brisée elle-même par la suppression de ses richesses et de son influence, basée sur l'intérêt de sa clientèle.

Dépouillé de son rôle prépondérant, le ministère de l'intérieur ne devra la conservation de son existence qu'à la nécessité dégrouper, sous sa direction, différents petits services qui ne se rattacheraient pas logiquement à un autre département ; ce sera en un mot le ministère des objets divers.

Le ministre de l'intérieur sera représenté dans les départements par les préfets ; l'occasion de supprimer les souspréfectures, dont l'inutilité est depuis longtemps constatée, sera trop belle pour qu'on ne la saisisse pas avec empressement.

Nous allons rappeler brièvement celles des attributions actuelles de ce ministère qui lui seront maintenues ; nous indi(juerons ensuite celles qui lui seront ajoutées par l'organisation nouvelle.

Il présidera aux élections municipales, départementales et législatives, veillera à l'établissement des listes, dirigera et surveillera les opérations.

Au cours de cet ouvrage nous avons eu à parler plusieurs fois des maires et conseillers municipaux, dont les pouvoirs seront modiliés sur divers points. Ils seront élus dans les conditions actuelles ; ils n'auront plus à s'occuper de finances et de propriétés communales, puisqu'elles n'existeront plus. Mais ils établiront tous les ans le budget du travail pour leur commune, dans les conditions que nous avons indiquées, ce qui leur permettra d'y réaliser toutes les améliorations qu'ils reconnaîtront utiles, dans la limite des possibilités générales. Leur champ d'action, loin d'être rétréci, sera donc sensiblement étendu, et cette perspective de grands travaux d'intérêt commun à entreprendre sera un excitant des plus actifs pour les initiatives locales.

Il en sera de même des conseils généraux, dont le rôle pour le département sera identiquement celui des conseils municipaux pour la commune.

Nous avons indiqué diverses circonslances dans lesquelles ces corps électil's auraient à intervenir; nous ne les rappelons pas pour éviter des redites.

Quant aux conseils d'arrondissement, ils iront rejoindre les sous-préfets, dans un oubli bien dû à leur commune inutilité.

Nous avons dit que les budgets départementaux du travail seraient établis par les conseils généraux et transmis par les prél'els au ministre de l'intérieur; celui-ci les condenserait en un budget général qu'il soumettrait à la Chambre, après l'avoir complété sur les indications des autres ministres réunis en conseil.

Le ministre de l'intérieur garderait la direction de la sûreté générale, la police locale restant exclusivement confiée aux maires. Il est bien entendu (|ue ce service, très restreint, changerait complètement de caractère. On cesserait de jeter des hordes de mouchards sur les talons des adversaires du gouvernement, et on s'occuperait uniquement de surveiller les malfaiteurs, d'ailleurs très raréfiés. La gendarmerie serait complètement rattachée à l'intérieur.

Les prisons, entièrement modifiées, ainsi que nous l'avons expliqué au chapitre de la refonte des Codes, resteraient sous la direction de ce ministère, ainsi que tous les établissements pénitentiaires.

Toutes les affaires communales, dont l'ensemble forme en ce moment une des plus importantes directions du ministèi-e de l'intérieur, se réduiraient à ce que nous avons dit du budget du travail. Une fois ce budget accepté, les maires et conseils municipaux en assureraient l'application, avec l'aide des chefs de services compétents, et n'auraient plus alTaire au préfet, à la tutelle duquel ils seraient complètement soustraits ; ce qui n'empêcherait pas les maires d'être tenus de prêter leur concours au préfet pour l'exécution des lois.

L'assistance et l'hygiène publiques, formant chacune un ministère spécial, seraient naturellement détachées de celui de l'intérieur.

Par contre, divers services lui seront rattachés, par des liens il est vrai assez lâches.

En premier lieu le contrôle général, dont nous allons exposer le fonctionnement.

Outre le contrôle spécial qui sera exercé, sur les produits de l'agriculture et de l'industrie, par le service de l'hygiène, au point de vue de la santé publique, il sera nécessaire d'avoir un contrôle de la qualité des produits, considérés en dehors de toute préoccupation d'hygiène.

Dans la société actuelle, lorsqu'un acheteur est mécontent de son achat, il a la ressource de changer de fournisseur ; cette ressource lui fera défaut lorsque l'Etat sera son seul fournisseur. Il faut donc, au moyen d'institutions entièrement indépendantes des services producteurs, assurer le contrôle par les consommateurs des produits qui leur sont livrés.

Pour rendre les institutions de contrôle complètement indépendantes, le meilleur moyen est de leur donner pour base les assemblées issues du suffrage universel.

Nous aurons donc une commission tle contrôle communale nommée par le conseil municipal, une commission départementale nommée par le conseil général du département, et une commission centrale nommée par la Chambre des députés.

Les membres de ces commissions seront nommés pour un an et rééligibles.

La commission communale siégera à la mairie, où elle aura un secrétaire se tenant en permanence à la disposition des réclamants.

La commission départementale aura son siège et le personnel de ses bureaux à la préfecture.

La commission centrale aura son siège et ses bureaux au ministère de l'intérieur.

Toute plainte reconnue sérieuse par la commission municipale sera renvoyée à la commission départementale avec rapport et expertise.

La commission départementale groupera les réclamations qu'elle recevra des différentes communes et les transmettra à la commission centrale.

L'auteur d'une plainte rejetée par la commission municipale pourra la reporter à la commission départementale, et même au besoin à la commission centrale.

— aef) —

Olle-ci ne liendra aucun coniple des réclanialions isolées, ((ui devront èlre considéiées eoninie mal fondées ou seulement justifiées [)ar une infériorité de (jualité exceptionnelle, chose inévitable dans toute fabrication.

Au contraire lorscjue les réclamations seront nombreuses sur les mêmes articles, il en faudra conclure qu'elles sont fondées.

I^a commission de contrôle déterminera alors les resj)onsabilités, en se renseignant au moyen du service commercial sur l'origine des produits défectueux.

Les directeurs de fabrique qui auront été convaincus, à la suite d'un grand nombre de réclamations, d'avoir fabriqué de mauvais produits, seront immédiatement l'objet d'une mesure disciplinaire de la part de leurs chefs de service, sur rapport de la commission centrale de contrôle. Si cette dernière n'obtenait pas satisfaction, elle ferait son rapport à la Chambre des députés, qui obtiendrait du ministre compétent la mesure nécessaire ou renverserait le ministre s'il la refusait.

Ce n'est pas assez d'assurer le contrôle des produits ; il faudra créer également celui des hommes. Sans quoi nombre de fonctionnaires et employés auraient la tendance, soit de négliger leurs devoirs, soit de tenir une conduite scandaleuse, soit de molester le public. Nous avons vu que, dans chaque service, des inspecteurs et contrôleurs seront chargés de la surveillance du personnel placé dans leur ressort ; mais ces fonctionnaires ne seront pas sur place et ne pourront pas tout savoir ; ils s'attacheront ordinairement à la régularité du service, et le plus souvent ignoreront ce qui se passera en dehors.

Les commissions dont nous venons de parler compléteront donc utilement l'œuvre des inspecteurs. Elles seront l'œil, toujours ouvert, du maitre, c'est-à-dire du peuple, sur l'administration. Les abus deviendront rares quand ils seront invariablement signalés et punis. Il n'y aura pas à craindre l'excès contraire, c'est-à-dire le déveloi)pement de l'espionnage et de la délation, car la plus grande impartialité sera apportée dans l'examen des griefs invoqués, et s'ils étaient reconnus

erronés ou calomnieux, leurs auteurs pourraient être l'objet d'admonestations ou même de jjénaiités sérieuses. Enfin les mêmes commissions exerceront un contrôle permanent sur les travaux exécutés par les divers services, notamment par celui des bâtiments, de l'agriculture, en particulier les services dont le contrôle n'exige pas de connaissances techniques trop élevées. On empêchera ainsi de nombreuses négligences préjudiciables à la société.

Au ministère de l'intérieur doivent se rattacher également les institutions ayant pour but de constater les inventions utiles et de récompenser. ceux à qui elles seront dues. Il ne s'agira plus, naturellement, de brevets à accorder, car toute invention appartiendra de droit à la nation : mais les inventeurs n'y perdront rien, comme on va le voir.

Constatons en passant la triste situation qui leur est faite sous la société capitaliste, qui prétend stimuler au plus haut degré les initiatives individuelles par l'appât de l'intérêt personnel. Quant un inventeur a découvert un mécanisme ou un procédé appelé à révolutionner une industrie, il serait bien naïf de s'imaginer que sa fortune est faite. Il a tout d'abord à se procurer le petit capital nécessaire à la création dune société d'études, devant lui permettre de prouver, par des expériences, que son invention a vraiment une utilité. Le pauvre homme, à moins d'un hasard heureux, va user ses culottes sur les banquettes d'antichambre de nos seigneurs les tinanciers. Le plus souvent il est à peine écouté, quelquefois on le regarde avec une curiosité narquoise, avec un sourire de pitié i)our sa folie. Adleurs, il reçoit de vagues promesses sur lesquelles il aurait grand tort de faire le moindre fonds; règle générale, il est éconduit. Nos seigneurs les financiers n'aiment pas l'industrie ; parlez-leur de rentes ou de titres garantis par l'Etat, ou mieux encore d'agiotage et d'accaparement ; vous recevrez d'eux l'accueil le plus favorable. Mais les aiTaires industrielles répugnent à ces délicats. Supposons cependant que le triste inventeur finisse, à force de persévérance et en aliénant la moitié ou les trois quarts de ses bénéfices éventuels, à trouver un bailleur de fonds. Il met

son invention sur pied, le succès s'affirme ; il ne faut plus que trouver le capital d'une société d'exploitation. Là, nouvelle musique : le public achète parfois, à force de réclame, les titres d'affaires existantes, mais il ne souscrit jamais à des affaires en voie de création. Or pour les créer il faudrait d'abord de l'argent... On voit (juelques inventeurs — pas beaucoup — (jni réussissent à sortir de ce cercle vicieux ! Voilà l'exploitation lancée; ne croyez pas qu'elle n'ait plus qu à encaisser les bénéfices, car il est avéré que les difficultés techniques et commerciales font sombrer les neuf dixièmes des entreprises les plus sérieuses. Dans le cas rarissime d'un bon résultat, l'inventeur touche une part tellement écornillée par les intermédiaires qu'elle est réduite à presque rien. Le plus souvent il ne touche rien du tout, et ne trouve que la misère après de longues années de travail et d'efforts. Il est presque proverbial que les inventeurs sont prédestinés à mourir à l'hôpital, et si nous voulions suivre la liste des plus célèbres, on verrait qu'elle justifie cruellement cette croj-ance populaire. On ne peut se rappeler sans un serrement de cœur les luttes, les déceptions, les souffrances matérielles et morales de ces hommes de génie, à qui l'humanité devra le bonheur qu'elle atteindra un jour. Leur histoire est un martyrologe et donne un terrible démenti aux admirateurs, plus ou moins désintéressés, de l'ordre individualiste.

Nous allons voir maintenant comment les choses se passeront dans la société collectiviste.

Dans chaque département il sera créé un comité des inventions, composé d'ingénieurs de tous les services techniques.

Un comité central, composé de membres plus nombreux et d'un rang plus élevé dans la hiérarchie, siégera à Paris.

Tout inventeur déposera au bureau du comité de son département, qui sera installé à la Préfecture, les plans et descriptions de son invention.

Si, après étude et consultation des chefs du service à qui elle serait destinée, le comité la juge intéressante, il la transmettra avec avis favorable au ccnnité central.

S'il juge qu'elle ne répond à aucune utilité, il l'écartera. Mais il restera à l'inventeur la ressource de la soumettre au

comité d'un autre département, puis, en cas d'échec nouveau, à autant de comités qu'il croira devoir saisir de son projet, et même, en dernière analyse, au comité central.

Le comité central verrait d'abord s'il est bien en présence d'une invention réelle, car nombre d'inventeurs sont des copistes involontaires ; puis, dans l'ailirmative, si elle constitue bien un progrès. Il se montrerait très large dans ses appréciations, car en pareille matière les opinions a priori sont souvent mal londées, et il n'y a rien de tel que l'expérience pour reconnaître le degré de mérite attaché à une innovation. D'autre part, l'abondance de la main-d'œuvre permettrait de considérer comme négligeable la dépense occasionnée par des essais malheureux. Donc, dans le doute, on essaierait. L'industrie serait chargée de fabriquer l'objet inventé, qui serait livré à la consommation à un nombre d'exemplaires proportionné à sa nature et à son importance. S'il était bien accueilli, on en continuerait la fabrication, sinon on la suspendrait.

Aussitôt après la réception de son projet, l'inventeur toucherait une pension plus ou moins élevée, selon la valeur présumée de l'invention. Ensuite il toucherait une redevance de tant pour cent sur les objets vendus. S'il s'agissait de procédés et non d'objets matériels, la redevance serait basée sur le nombre des applications que recevraient ces procédés ; le comité central déterminerait le quantum de la redevance en se basant sur l'économie résultant de la substitution du système nouveau à l'ancien.

L'inventeur serait donc toujours récompensé pour ses etTorIs; puis il deviendrait intéressé dans l'exploitation de son invention et gagnerait d'autant plus qu'elle aurait plus de valeur.

Ce stimulant ne vaudrait-il pas bien la perspective d'un lit à l'hôpital, que la société actuelle fait entrevoir aux inventeurs comme le fruit le plus certain de leurs travaux? Et ne voit-on pas quelle impulsion féconde recevraient toutes les branches (le l'activité humaine lors(|ue tous les cerveaux organisés pour créer et découvrir recevraient de la société un aussi puissant encouragement ?

Il est bien entendu que les comités seraient très larges dans leurs admissions, se basant sur ce principe qu'il vaut mieux

faire dix essais infructueux que de rejeter une seule invention utile. Néanmoins il faut admettre le cas où ils écarteraient des projets d'une vérilahle valeur.

Dans ce cas il restera à l'inventeur éconduit la ressource de solliciter une subvention du service auquel devrait profiter sa découverte pour en faire un essai pratique. Si ce secours lui était refusé, il se retrouverait dans la situation même où sont placés tous les inventeurs dans la société actuelle ; il aurait à se procurer des fonds pour faire cet essai à ses frais. Le service intéressé serait tenu de s'y prêter, et il faut bien admettre que toute valeur réelle finirait ainsi par être reconnue.

Il nous reste, pour en finir avec le ministère de l'intérieur, à parler de l'organisation du travail de la classe des domestiques et journaliers, employés temporairement au service des particuliers.

Nous reconnaissons que le recrutement des domestiques deviendra difficile à mesure que l'instruction et le l)ien-étre se répandront davantage. Cependant il restera toujours des intelligences faibles, vouées à rester au rang de journaliers de troisième classe, et il suffira de leur oifrir un salaire un peu plus élevé que celui de cette catégorie de travailleurs, et de les traiter avec humanité, pour en faire des serviteurs. D'ailleurs, quelle que soit la gène que cette situation pourra causer aux familles opulentes, il faudra bien l'accepter; le développement extrême de tous les services sociaux, les facilités qu'ils donneront, permettront de se faire une manière de vivre différente et non moins agréable. Et puis enfin il est inadmissible qu'on entretienne la misère et l'ignorance pour faciliter le recrutement des domestiques. La marche du progrès est inéluctable ; il faut la suivre. On trouvera, chemin faisant, les remèdes à tous les désagréments qui pourront se produire. Ainsi le moment où on ne trouvera plus de domestiques parmi les Français correspondra à un degré de bien-être dû à un accroissement énorme de la production. Alors nous irons chercher des domestiques dans le Céleste Empire, dont la population trop dense s'écoule partout où elle trouve une issue, et que nous pourrons facilement nourrir. Les Chinois

sont d'excellents serviteurs, aptes à tout, sobres et intelligents. Nous en importerons quelques centaines de milliers, et nous n'aurons pas à craindre une extension démesurée de la race jaune chez nous, car l'Etat collectiviste ralentira et interrompra à son gré les arrivages selon les besoins ou les dangers ; et même il rapatriera l'excédent inutile, si ce peuple prolifique s'avise de se reproduire avec trop d'ardeur. Pendant une période indéfinie les races inférieures fourniront ainsi aux peuples plus civilisés la partie la plus grossière de la main-d'œuvre. Les Hindous et les Nègres fourniront un fort contingent pour nos colonies ; si nous n'en parlons pas pour la métropole c'est parce que le climat est généralement dangereux pour eux. Ces malheureux, qui meurent de laim dans leur pays, ne demanderont qnii aller dans des endroits où l'on mange selon ses besoins.

En résumé il n'y a de ce côté nul obstacle considérable à redouter dans l'avenir. Revenons-en donc à l'organisation qui devra être appliquée au début du régime collectiviste.

Les domesti(|ues proprement dits, c'est-à-dire ceux qui s'engagent, pour un temps donné, au service exclusif d'un maître, pourront entrer en fonctions dès l'âge de quinze ans, époque à laquelle ils quitteront l'école primaire. Les conditions de leur engagement seront à débattre entre eux et leurs employeurs. Il n'y a pas à craindre que ces derniers ne se montrent trop exigeants sur la quantité de travail et trop peu larges sur le salaire : c'est le contraire qui se produira, la demande de bras étant toujours plus intense que l'olTre, puisque les domestiques en rupture de livrée trouveront toujours du travail et un salaire raisonnable comme journaliers de troisième classe. Ainsi réduite à une seule classe de la population, et tempérée par la concurrence faite par l'Etat aux employeurs privés, la funeste loi de l'offre et de la demande, qu'on laissera subsister dans ce cas seulement, pour la consolation de M. Yves Guyot, sera toute au profit des travailleurs qui dicteront leurs conditions, sauf aux employeurs à se procurer des domestiques étrangers si les prétentions des nationaux deviennent excessives.

Pour mettre en rapports les maîtres cherchant des servi-

tours et les serviteurs cherchant des maîtres, des hureaux de placement seront créés dans toutes les mairies. Les offres et demandes seront inscrites sur des registres spéciaux tenus à la dis[)osilion des intéressés. L'extrait de ces registres sera envoyé hchdomadaiiement à la prélecture et le résumé de tous les registres communaux sera transmis au ministère de rinlérieur. On aura ainsi sous les yeux l'état des besoins et des disponibilités, et il sera facile d'opérer, (fuand il y aura lieu, des compensations intercommunales ou interdépartementales pour assurer partout l'équilibre. Si le nombre des demandes était de beaucoup supérieur à celui des offres, on pourrait, par une loi, décider de l'aire appel à la main-d'œuvre étrangère pour combler le manquant.

Tout domestique sans travail toucherait une indemnité égale au salaire d'un journalier dé troisième classe ; si cependant il refusait l'offre d'un maître qui lui proposerait des gages au moins égaux à ce salaire, il cesserait de recevoir cette indemnité.

Pendant la période de chômage, il serait à la disposition du bureau du travail pour être employé, soit dans les administrations, soit temporairement chez des particuliers. Nous sommes amené ainsi à parler des hommes et femmes de journée, qui seraient occupés quelques heures dans une maison et quel(|ues heures dans une autre aux travaux domestiques. Ils seront pris d'abord parmi les domestiques sans ouvrage, ensuite parmi les journaliers de troisième classe des deux sexes (|ui consentiront à accepter ce genre de travail. Dans la praticjue, le maître s'entendra directement avec le journalier, à qui il promettra une gratification supplémentaire au besoin ; puis il fera sa demande au bureau du travail. Celui-ci lui fera payer le nombre des heures passées par le journalier sur le pied de la journée ordinaire. Sauf la gratification facultative dont nous venons de parler, les journaliers seront payés sur mandats délivrés par le bureau du travail. Les heures où ils seraient inoccu[)és par les particuliers, ils seront mis à la disposition de l'un des services publics.

La conscience est l'asile inviolable de la liberté. Le légis-

lateur ne peut ne peut y pénétrer sans devenir un oppresseur. Il ne doit connaître des croyances que leurs manifestations extérieures, et ne s'en préoccuper que dans la mesure où ces manifestations peuvent présenter des inconvénients au point de vue de l'ordre public. Cette règle étant bien posée et bien comprise, le rôle de l'Etat vis-à-vis des ministres et des adeptes des diiTérents cultes est facile à déterminer.

L'Etat se renfermera dans la plus rigoureuse neutralité. Son enseignement philosophique et moral, dirigé vers l'altruisme, sera basé sur la raison pure, indépendamment de tout système. On n'imposera plus aux élèves, ainsi qu'on le fait actuellement, la croyance en Dieu, en l'immortalité de l'àme, en l'éternité des peines et des récompenses, et autres hypothèses. On leur exposera impartialement les diiTérents dogmes religieux, les divers concepts philosophiques, et on les laissera choisir celui qui aura leur préférence.

L'Etat collectiviste sera assez fort pour être libéral. Bien qu'ir sache parfaitement que les religions seront les bannières sous lesquelles se grouperont les débris des partis réactionnaires j)Our marcher contre lui, il leur laissera les plus grandes facilités pour célébrer leurs cultes, à la seule condition de s'y renfermer complètement et de ne pas devenir une cause de trouble pour la société. Nous croyons inutile d'ajouter qu'il ne considérera pas les prêtres comme des fonctionnaires publics et ne leur allouera aucune rétribution ; mais il autorisera leurs adhérents à former des associations pour pourvoir à leur entretien, à celui des évéques, des séminaires, en un mot à toutes les dépenses du culte. Nous parlerons plus loin du régime de toutes les associations en général. Et pour tenir compte, dans la plus large mesure, des sentiments et des habitudes prises, il laissera à leur disposition les édifices religieux actuels.

Ainsi le recrutement du clergé s'opérera librement ; les enfants pourront être envoyés dans les séminaires à partir de l'âge de quinze ans. Une surveillance sera exercée sur ces établissements par l'autorité préfectorale pour qu'aucun élève n'y soit retenu contre sa volonté. Aucune limitation ne sera apportée au nombre des "prêtres ; les évèques seront nommés

en (loliors do toulc intervciilioii de IKlat. Les congrégations elles-mêmes pourront exister sans entraves. Leurs membres seront astreints simplement à se présenter une fois par an devant le maire de la commune, pour y déclarer qu'ils restent de leur plein gré dans la vie monastique.

On va tiouver que nous apportons dans les rapports des P^glises el de Fl^^lat un excès de libéralisme. (>e serait vrai dans la société actuelle ; mais, comme nous venons de le dire, TElat collectiviste sera assez Ibrt pour accorder les plus grandes libertés à ses pires adversaires sans avoir rien à redouter d'eux. L'Eglise catbolique comprendra fort bien que ces facilités qu'on lui prodigue, en lui ùtant tout prétexte décent de crier à la persécution, ne la sauveront pas d'un complet et prochain efTondrement. Elle ne saurait pas plus vivre, sous le régime collectiviste, qu'un oiseau sous une cloche d'acide carbonique: le milieu nouveau sera absolument délétère pour son organisme. En effet, sans mettre en ([uestion la sincérité de cjuelques croyances individuelles, n'est-il pas évident que l'Eglise romaine est une puissante association destinée, sous le couvert d'une direction morale des âmes, à conserver à ses chefs la fortune et le pouvoir? Or l'un et l'autre lui échapperont.

D'abord la reprise par la nation de tous les mov'ens de production enlèvera aux congrégations leur actif immobilier. Elles conserveront les espèces et les titres, soit ; mais qu'en feront-elles? Elles seront réduites à en consommer le capital puisqu'il ne produira plus aucun revenu. Loin donc de s'accroître et de devenir menaçante, leur fortune s'éteindra rapidement. Au surplus à quoi pourrait leur servir d'accumuler le papier-monnaie ou même l'or? Ce qui fait leur influence actuelle, c'est qu'à côté de leurs richesses et de celles de leurs adhérents, existe upe foule pauvre ou simplement besoigneuse. Le mendiant qui doit son pain à la charité catholique, l'ouvrier qui travaille jîour le compte d'une congrégation ou d'un patron clérical, le commerçant qui fait des affaires avec l'une ou l'autre, l'élève (|ui, sorti d'une institution catholi([ue. ne compte que sur le pouvoir de ses éducateurs pour trouver une situation dans le monde, tous ces éléments forment à l'Eglise

une clientèle nombreuse, placée sous sa dépendance étroite, et de laquelle elle tire toute sa force. Quand personne n'aura plus besoin d'elle, quand elle ne pourra plus rien en faveur de ses protégés, quand on n'aura plus d'intérêt à être de ses amis, cette clientèle fondra aussi rapidement que la neige au soleil. Seuls les vrais croyants, les vrais fidèles resteront autour de leurs pasteurs. Ce sera l'armée de Gédéon, vaillante et dévouée, mais réduite à un eirectif ridicule.

Pendant quelques années cependant, les affaires de Rome se maintiendront à peu près : les anciens gros capitalistes, devenus gros rentiers, feront des sacrifices pour entretenir les ministres du culte. Mais au fur et à mesure qu'ils disparaîtront et que se raréfieront les subsides, l'astre catholique ira pâlissant, pour s'éteindre tout à fait à l'aurore de la génération nouvelle.

C'est ainsi que, sans violence, sans persécution, les sociétés seront débarrassées du plus gros obstacle opposé aux progrès de la civilisation.

Il est bien entendu que la liberté laissée aux prêtres d'enseigner leur religion sera subordonnée à leur abstention complète de toute incursion sur le terrain politique. Une surveillance active, sans être tracassière, et au besoin quelques pénalités plus tangibles que la déclaration d'abus, préviendront les excès de langage auxquels ils seraient tentés de se livrer.

Quelques mots encore de la reprise par la nation des biens des congrégations. A cet égard ce serait vraiment une duperie que d'appliquer les principes posés au chapitre I'' de ce deuxième livre pour les propriétaires individuels. Les biens dits de main-morte n'appartiennent à personne, puisqu'ils échappent aux lois de l'hérédité et restent entre les mains d'un être collectif purement moral. De même que l'Etat n'accordera aucune indemnité aux communes, départements, hospices, en leur enlevant leurs propriétés, de même il n'en accordera pas aux congrégations. 11 se bornera, par mesure d'humanité, à accorder à leurs membres une pension viagère équivalente au traitement d'un journalier de troisième classe.

Nous savons dailkHirs (|ii'en prévision de la sécularisation de leurs immeubles, les congrégations ont i)ris depuis longtemps des mesures préservatrices : la plupart de ces immeubles sont, par des actes fictifs, aliénés ou surhypotbéqués au profit de tiers, dont certains sont même des étrangers, principalement des Italiens. Ce serait un moyen de se faire payer en numéraire, et au-delà de leur valeur, les biens repris par la nation. Mais celle-ci ne sera pas dupe de ces manœuvres frauduleuses : tous les titres suspects seront déférés aux tribunaux qui, soustraits enfin à l'influence ultramontaine, en feront bonne et prompte justice, sans qu'il puisse en résulter aucune complication internationale.

Il nous reste à parler de la liberté de réunion et de la liberté d'association.

La première sera aussi complète qu'elle l'est actuellement, c'est-cà-dire n'aura d'autres limites que le trouble apporté à l'ordre public.

Les associations seront de deux natures : celles qui se proposeraient un but j)uremcnt moral : études scientifiques ou artistiques, distractions, propagande, pratiques religieuses, et celles qui se proposeraient un but lucratif.

Celles-ci ne pourront se constituer que dans des cas prévus par la loi, notamment l'exploitation de lots de grande culture, la publication d'un journal, tous autres genres de commerce ou d'industrie étant réservés à l'Etat. L'Etat proposera aux a-ssociés des statuts modèles réglant équitablement les droits de chacun ; mais il pourra y être apporté telles modifications que les intéressés jugeront convenables. En cas de contestation, les tribunaux décideront.

Les associations dont le but serait purement moral — et, bien entendu, non contraire à l'ordre public, — jouiront d'une liberté absolue. Elles devront seulement déj)Oser leurs statuts pour révéler leur existence, et faire connaître chaque année la liste de leurs membres. Aucune action civile ne serait admise de la part des membres contre ces sociétés, ou leurs administrateurs, tous les versements devant être considérés comme des dons. Seules les plaintes correctionnelles pour-

raient être reçues en cas de vol, d'escroquerie ou de détournement.

Il ne peut y avoir avoir aucun danger social, on le comprend, à laisser des associations privées se développer indéfiniment, et même devenir maîtresses de ressources financières considérables. On ne voit pas par quel moyen elles pourraient s'en servir pour entraver le fonctionnement de la société. D'ailleurs on ne peut pas tout prévoir d'avance, et si des abus se produisaient, rien ne serait plus lacile que d'y mettre un terme.

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