‹ L'application du système collectivisteChapitre 48 sur 82 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Affaires étrangères.

La paix universelle et la fédération des peuples sont la eonséquence du collectivisme — Fin de la diplomatie tortueuse. — Déclaration du congrès de (iotlia. — Programme d Erfurt. — Programme de Zurich. — Déclarations d'Engels, de Liebknecht, delk-bel. citées par M. Novicow. — Adhésion de M. Novicow, auteur capitaliste, au programme de politique extérieure du parti socialiste — Hépudiation de toute guerre de revanche, la justice internationale devant nous rendre nos provinces.

Eventualité d'une sainte alliance capitaliste.— Son improbabilité, et en tout cas son impuissance. -- Les armées modernes font corps avec les nations.

— (hierre civile dans les casernes. — Attitude pacifu(ue de la France. — Conservation de ses forces militaires et maritimes jusciu'au désarmement général

L'avenir de la race slave et sa situation vis-à-vis de l'Europe. — Le péril chinois. — Vraisemblance de l'adhésion de la Russie à la fédération européenne dans un avenir peu éloigné — La forme sociale collectiviste peut se concilier avec le gouvernement de l'élite intellectuelle en Russie.

— L'alliance de tous les peuples de race blanche opposera une barrière infranchissable à la race jaune.

Le collectivisme, en consacrant dans les institutions le principe primordial de la solidarité humaine, et en Taisant ainsi disparaître les antagonismes entre individus, ne peut logiquement les laisser subsister entre nations. La paix universelle, la fédération des peuples sont donc inhérents à son essence même, et en elTet chaque fois (jue les représentants autorisés des idées collectivistes ont eu à se prononcer sur ces questions, c'est dans ce sens qu'ils l'ont lait, avec une unanimité, une énergie qui ne peuvent laisser aucun doute sur leurs sentiments — ce qui n'empêche pas, d'ailleurs, les partisans de la perpétuité des haines et des guerres de nous accuser de vouloir ramener l'humanité à la barbarie.

Rappeler les déclarations si explicites des congrès et des cliels du mouvement socialiste, leur donner notre chaleureuse adhésion est donc tout ce que nous avons à dire sur la politique extérieure de la France, alTranchie du joug du capital. Cette politique n'aura pas de secrets, pas de diplomatie : elle s'affirmera hautement au grand jour, comme peuvent le faire les conceptions saines et fortes. Les sceptiques, dont notre lin de siècle voit s'accroître le nombre, pourront sourire de ce rêve de fraternité universelle qui entlamniait les cœurs de nos pères : nous en ferons, ne leur en déplaise, une belle et bonne réalité, car non seulement il n'a rien de chimérique, mais il est conforme aux intérêts et aux vœux de l'humanité entière, et il est l'aboutissant inévitable de l'évolution des sociétés.

Le programme arrêté en IcSTô par le congrès de Gotha contient le passage suivant :

(( Le parti socialiste ouvrier d'Allemagne, bien qu'agissant « tout d'abord dans le cadre national, a conscience du carac- « tère international du mouvement ouvrier et est résolu à (( remplir tous les devoirs (ju'il impose aux ouvriers pour que « la fraternité entre tous les hommes devienne une vérité. »

Les mêmes socialistes allemands, à qui nous laissons volontiers la parole sur cette question, ont inséré les articles suivants dans leur programme élaboré à Erfurt en octobre 1891 : « Remplacement de l'armée permanente par la garde (( nationale ; la décision de la paix et de la guerre est réser- « vée au peuple ; les conflits internationaux sont résolus par « l'arbitrage. »

Voici, d'autre part, les propositions présentées au congrès socialiste international de Zurich en 1893 : a 1" La guerre est (( abolie ; 2^ dans tous les pays annexés depuis moins de « cinquante ans, les populations sont invitées à dire à quelle « nationalité elles veulent appartenir ; 3'^ les parlements c( d'Europe désignent pour trois ans un délégué par chaque « million d'habitants pour constituer le tribunal arbitral « international ; 4'^ ce tribunal s'occupe du désarmement, des « plébiscites sur la question de nationalité, des difî'érends (( entre les peuples. «

C'est à un écrivain anti-socialiste, dérenseur aciiarné de la propriété individuelle et de la concurrence, M. Novicow, que nous empruntons les citations ci-dessous afin que leur authenticité ne puisse être contestée :

« Pour ce qui est de l'Alsace-Lorraine, nœud central de la « politique actuelle, M. Engels, l'ami de Karl Marx, interviewé « récemment, a dit : « Dans dix ans les socialistes auront la « majorité au Reischlag et la direction des alTaires. Ils feront « alors voter les Alsaciens -Lorrains et la question sera « résolue sans un coup de fusil. » M. Liebknecht s'est « exprimé dans le même sens. Il a toujours soutenu que la « conquête de l'Alsace avait été un crime, a Retenez bien ceci, « a-t-il dit en mai 1893 à un Alsacien : l'Allemagne militaire « vous à conquis ; l'Allemagne socialiste vous délivrera. » « Enfin, M. Bebel a demandé en février 1898 l'établissement <( de tribunaux pour régler les conflits internationaux : « Il « faut que l'Allemagne montre à l'Europe qu'elle sait aussi (( se remuer pour la paix, » a-t-il dit ce jour-là. »

M. NovicoAV. que son caractère porte à l'impartialité et sa nationalité à une extrême bienveillance pour la France, félicite chaleureusement les socialistes allemands des ces déclarations: « Les socialistes, dit-il, proposent la seule chose raisonne nable : se conformer aux vœux des populations; traiter les (( hommes comme des hommes et non comme un vil trou- « peau. »

« Nous qui sommes pour les nationalités jus(ju'à la moelle « de nos os, ajoute-t-il, nous applaudissons de toutes nos « forces aux aspirations des « sans-patrie ». Nous y voyons la « seule espérance d'un avenir meilleur pour l'humanité, (( MM. Bebel et Liebknecht ne pourront pas amener du jour au « lendemain cinquante millions d'Allemands à parler l'anglais (( ou le français. Ils ne supprimeront donc pas les nationalités. « Mais, parce cju'on parle des langues ditTérenles, faut-il se (( se massacrer comme des animaux féroces? »

Citons enfin de M. Novicow les lignes suivantes :

« Au fond, l'indignation contre les « sans-patrie » jjrovient (( en France de l'Alsace-Lorraine. Par cette conquête brutale

« les droits crune grande nation ont été violés de la façon la (( plus inique. Tant qu'il leur restera un souffle de vie, les « Français devront revendiquer la justice. L'erreur de la « bourgeoisie est uniquement de croire que la guerre seule « peut résoudre cette question. On ne voit pas une chose « élémentaire, cependant : si les principes socialistes parvien- (( lient à triompher, si le peuple allemand se sent un jour « solidaire du peuple français, la question de TAlsace-Lor- (( raine sera réglée immédiatement par un plébiscite. »

Ces sentiments d'un ami de la France sont les nôtres. Nous répudions énergiquement toute idée de guerre et de revanche et nous ne voulons devoir qu'à la justice internationale le retour des provinces démembrées. Nous tendons donc, par dessus les Vosges et le Rhin, une main fraternelle aux socialistes allemands (|ui ont eu le courage d'affirmer notre droit contre la force triomphante, et aussi contre des préjugés nationaux aussi puissants chez eux que chez nous. Nous affirmons, nous, avec M. Novicow, à la face des fanatiques, sincères peut-être, mais sûrement irréfléchis, qui nous en blâmeront, que (( non seulement on ne cesse pas d'être (( patriote en devenant internationaliste, mais on ne peut être a patriote, dans le sens véritable de ce mot, qu'en devenant (t internationaliste. »

L'orientation de notre politique étrangère étant bien nettement indiquée, nous devons prévoir le cas où la France, arrivant la première des nations à se donner des institutions coUectivisteSj serait menacée d'une nouvelle sainte alliance par le monde capitaliste, alarmé de l'extension que pourrait prendre ce foyer révolutionnaire, d'une intensité autrement puissante que ne l'était celui de 1793. Cette éventualité nous paraît peu dangereuse, car bien que le jour de notre affranchissement nous semble prochain, nous aurons encore, malheureusenient, à l'attendre assez pour donner le temps aux nations voisines, sinon de s'émanciper tout à fait, du moins de faire de tels progrès dans celte voie, qu'il ne leur restera plus que de faibles efforls à accomplir pour atteindre le but. A ce moment les idées collectivistes seront représentées en

Allemagne, en Angleterre, en Belgique et, sans doute, dans plusieurs autres nations européennes, par des minorités imposantes, conscientes, organisées, prèles à prendre le gouvernement le jour où un événement heureux le leur permettrait. Il est dilficile d'admettre que la formidable secousse donnée au vieux monde par l'avènement du collectivisme en France ne suffise pas, dans ces nations majeures, pour précipiter du pouvoir les classes dominantes. Si cependant celles-ci résistaient quelque temps encore à cet ébranlement, elles resteraient tellement aiTaiblies qu'il leur serait impossible de rien entreprendre contre la France. A la première tentative qu'ils feraient pour lever une armée et marcher contre nous, les capitalistes dirigeants verraient se retourner contre eux une grande partie de leurs bayonnettes. N'oublions pas, en etîet, que les armées modernes ne sont plus des bandes d'aventuriers, de condottieri prêtes à toutes les besognes. Elles sont une partie de la nation. Qu'un citoyen porte le bourgeron du travailleur ou la tunique du soldat, c'est le même sang qui circule dans ses veines, c'est le même cœur qui bat dans sa poitrine, ce sont les mêmes aspirations qui emplissent sa pensée. Le peu de temps passé à la caserne empêche le militaire d'oublier qu'il a été et redeviendra civil. Une déclaration de guerre à la France dans les conditions que nous venons d'indiquer ne serait pas seulement, pour les gouvernements imprudents qui oseraient la lancer, le signal sur leur propre territoire d'une guerre civile dans la rue, ce serait de plus le signal d'une guerre civile dans la caserne, éventualité qui fit, non sans raison, reculer le maréchal Mac-Mahon et avorter les intrigues réactionnaires.

Ajoutons que laFrance se garderait bien de justifier, pardes excitations [)rovocalrices, la coalition cpie les gouvernants capitalistes aux abois pourraient tenter contre elle File ne cesserait, au contraire, d'affirmer ses résolutions pacifiques et aurait soin de ne léser en rien les intérêts étrangers engagés chez elle. Sansalleijus([u'à j)roposer le désarmement général, ce qui impli(pierait pour elle la renonciation à ses droits imprescriptibles sur l'Alsace-Lorraine, et ce qui, loin de présenter la moindre chance de succès, pourrait susciter de dange-

relises complications, elle ferait savoir au monde qu'elle n'entreprendrait aucune guerre de propagande et laisserait les peuples maîtres chez eux, comme elle entendrait rester maîtresse de ses destinées. El pour donner du poids à son langage, elle garderait soigneusement son armée et sa marine, jusqu'au jour où l'entente Iraternelle des nations émancipées permettrait à toutes d'enlever ce fardeau écrasant.

Sans vouloir entrer dans de longues considérations, nous devons maintenant, et en quelques lignes, envisager l'avenir au point de vue des dangers que pourrait faire courir aux peuples occidentaux fédérés le développement de la race slave qui, vraisemblablement, restera pendant un certain temps en arrière, et de ceux dont menacerait l'Europe entière le débordement inquiétant de la race jaune. Ce sont là des questions graves ; il se peut que le désarmement universel soit retardé par elles. Ce qui est certain, en tout cas, c'est que non seulement l'avènement du collectivisme n'aggravera pas la situation des peuples confédérés, mais qu'il l'améliorera considérablement et sera peut-être pour eux l'unique moyen de résister aux poussées venues de l'Orient. En efTet, d'une part l'union intime et indissoluble de l'Kurope occidentale constituerait une puissance contre laquelle toute invasion viendrait se briser; d'autre part, nous avons établi que le collectivisme aurait pour résultat certain une énorme augmentation du cliilTre de la population. Loin donc de nous laisser distancer, comme la France le fait actuellement, par la plupart des autres nations occidentales, et loin que celles-ci, dans leur ensemble, se laissent distancer par la Russie et la Chine, elles reprendront le premier rang et rempliront d'une population de plus en plus dense leur territoire métropolitain et leurs colonies. Avec un aussi formidable développement, les races latines et germaniques resteront les arbitres du monde. Enfin, si le fléau de la guerre ne pouvait pas encore être aboli, la surabondance de leur production rendrait légère pour elles la charge des armements sous laquelle fléchissent actuellement les Etats les plus riches.

D'ailleurs, il est injuste de mettre en dehors de la famille

européenne, sous prétexte qu'il est moins avancé que les autres en civilijsation, le grand et généreux peuple russe, (pii témoigne à la France de si ardentes sympathies. Il nous parait impossible que le spectacle de la prospérité inouïe à laquelle atteindront, grâce aux institutions collectivistes, les peuples orientaux, n'ait pas pour conséquence rapide et peut-être immédiate, leur adoption par la Russie. Dans ce i)ays les classes inlérieures seules, et principalement les paysans, sont encore enfoncées dans l'ignorance et la barbarie; les classes élevées, au contraire, atteignent une remarquable intellectualilé. C'est d'elles que sont parties les initiatives révolutionnaires. Or le collectivisme peut parfaitement ne pas avoir pour base politique le suffrage universel ; pendant un certain temps la direction des affaires publiques peut, sans inconvénient, rester entre les mains de l'élite sociale. Il est donc inadmissible que la Russie continue, lorsque l'Europe entière sera affranchie, à demeurer la citadelle inexpugnable de l'autocratie et de la théocratie. Elle s'émancipera à son tour et viendra se jeter dans les bras ouverts pour la recevoir. Il n'y a pas de doute sur la réalisation de cette espérance ; ce n'est qu'une question de temps.

A ce moment, quels que soient les progrès qu'aura pu faire la race jaune, l'Europe, avec le concours de l'Amérique, sera en mesure de lui imposer le désarmement, si elle s'est armée, ou de l'empêcher de le faire si elle y songe. Alors seulement, ce sera la fin de l'effusion du sang humain, et c'est au collectivisme que les peuples devront le bienfait de la paix perpétuelle, si longtemps appelée par les penseurs. (1)

(I) Depuis que ces pages ont été écrites, la Chine, loin d'élre en état de menacer l'Occident, est tombée dans une anarchie qui semble la vouer à un démembrement prochain.

Page 1