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CHAPITRE I

Le Collectivisme et la Justice.

Maxime fort juste de M. Lcroj-Beaulieu. — Le collectivisme y répond pleinement. — L'idée de Justice dans la société actuelle. — Le nombre des pauvres officiels ne diminue pas.— Le suffrage universel a-t-il le droit de su|)primer la propriété indi\ iduelle .' — Définition du droit pai- Robespierre. — Sa sanction dans notre léjijislation — Légitimité de l'expropriation des possédants j)our cause d'utilité publique. — Haute justification du collectivisme. — La concentration des capitaux aux Etats-Unis. — (Conséquences générales. — Le collectivisme n'est pas l'égalité brutale. — Ce cpiest l'égalité vraie — Erreur de Scliaeffle sur la substance de la valeur. — Une jjarole sanguinaire de M. de Bismarck. — Le dernier mot de la justice capitaliste, c'est le fusil.

« Toutes les théories sociales peuvent et doivent s'inspirer de trois idées : l'idée de justice, l'idée d'utilité et l'idée de liberté individuelle. C'est à combiner ces trois éléments que doit tendre tout système social, d) »

C'est à M. Leroy-Beaulieu que nous empruntons cette maxime, qui résume admirablement, non seulement sa pensée, mais la nôtre et celle de tous les sociologues qui ont su éviter de s'engager sur la pente glissante de l'utopie. Nous sommes toujours heureux quand nous nous trouvons d'accord avec réminent professeur; celte bonne fortune nous est échue plusieurs lois déjà; aussi nous ne désespérons pas d'obtenir en faveur du collectivisme son puissant patronage, lorsque nous lui aurons démontré que ce système, plus que tous les autres et même seul de tous les autres, est en mesure de réaliser la triple condition ([ui vient d'être formulée.

(l) Le Collectivisme, par M. Leroy-Beaulieu, opus cilalum, p. 19.

Cette démonstration reste-t-clle à Taire après les pages qui précèdent ? Ne se dégage-t-elle pas avec évidence de notre exposé du ibnctionnemenl de l'organisation collectiviste ? Nous ne croirions pas être trop téméraire en l'affirmant, et M. Leroy-Beaulieu est trop juste pour ne pas reconnaître que la [)lus grande partie des critiques qu'il adressait au collectivisme, lorsqu'il n'en connaissait (jue la doctrine — mal fixée, d'ailleurs, et susce})tible d'interprétations diverses, — tombent d'elles-mêmes en présence de nos solutions pratiques. Qu'il ne s'en plaigne pas, surtout, car dans la plupart des cas c'est lui qui triomphe ; nous ne détruisons ordinairement ses objections qu'en leur renda*nt hommage, et en prouvant que les principes sur lesquels elles se fondent n'ont rien d'incompatible avec le collectivisme.

Néanmoins, nous n'avons j)as la présomption de considérer, d'ores et déjà, notre cause comme gagnée, et il ne nous paraît pas superflu de faire ressortir, par une rapide revue de notre travail, à quel j)oinl nous nous sommes rapproché de l'idéal de justice, d'utilité, de liberté individuelle qui nous est commun avec M. Leroy-Beaulieu.

Ce dernier, en homme pratique, revenu des illusions et pour qui le mieux est l'ennemi du bien, s'embarrasse peu de chercher au loin son idéal. Il le trouve tout réalisé, ou peu s'en faut, dans le système économique actuel. Ce n'est pas qu'il ne lui reconnaisse quelques imperfections, les unes remédiables, les autres inévitables ; mais la grande supériorité qu'il voit en lui, c'est d'être en possession d'état, c'est d'être « le fruit naturel, spontané, inconscient de l'humanité. » Aussi M. Leroy-Beaulieu traile-t-il fort dédaigneusement « les systèmes aj'tificiels, conceptions d'un homme ou d'une assemblée. » En quoi il n'a pas absolument tort, nous n'hésitons pas à le dire. Seulement ce dédain n'atteint pas le collectivisme qui, ainsi que le fait justement observer Jules Guesde (1), et que nous l'avons expliqué nous-même, d'après Marx, dans notre premier chapitre, n'est pas un concept a priori, mais « une phase nouvelle, l'aboutissant inévitable et prochain de

(l) Le CollectiDisme. conférence de Jules (Iqesde, opus citatum. p 1.

l'évolution économique des sociétés. )) Le collectivisme et l'individualisme ont donc la même origine ; le premier sortira spontanément du second, comme celui-ci était sorti des formes antérieures ; l'un est le présent, l'autre l'avenir. Voilà toute la ditrérence.

Reste à déterminer lequel répond le mieux à l'idée de justice, d'utilité et de liberté. Commençons par la justice.

La justice, telle que la conçoit M. Leroy-Beaulieu, n'est j^as oITensée lorsque des femmes, des enfants, des vieillards, des malades, des infirmes et même des ouvriers qui cherchent vainement du travail, restent sans secours, dans un complet dénùment, pendant qu'un Rothschild possède à lui seul un revenu suffisant pour nourrir et entretenir plus de cent mille personnes. Que la misère soit, de nos jours, le « fruit naturel » de la surabondance, comme elle était jadis celui de la disette, c'est là un fait négligeable, aucjuel un économiste sérieux ne saurait s'arrêter, et qu'il classe parmi les inconvénients passagers qui « disparaîtront peu à peu par des améliorations successives ». Et la preuve que la misère disparaîtra u peu à peu », M. Leroy-Beai*lieu prétend la trouver dans la statistique des pauvres officiels, les seuls qui existent à ses yeux. Or, voyez comme ses chiffres sont concluants : Le nombre des pauvres secourus à Paris était, d'après eux,

en 1829 d'un pour 13 habitants en 1850 » » 19 »

en 186fi » » 17 »

en 1880 » » 18 »

C'est là ce que M. Leroy-Beaulieu considère comme une amélioration constante! Nous voyons bien une légère amélioration dans la première moitié 'du siècle; mais il y a recul dans la deuxième. En somme, fluctuation et changements insignifiants, voilà le résumé de la situation, et si l'extinction du paupérisme marche de cette allure, il n'y a pas apparence qu'on l'obtienne jam.ais. En 1880 — nous empruntons les chiffres de M. Leroy-Beaulieu — il y avait 123.735 pauvres olficiels dans Paris ; et M. Leroy-Beaulieu ne trouve pas ce nombre etYrayant, monstrueux, dans une civilisation comme la nôtre! 11 ne tient aucun compte des centaines de milliers

d'aulrcs pauvres, non recensés comme tels, qui vivent misérablement d'un salaire insiillisanl sans recourir aux (( bienfaits )) de l'Assistance publique, ou qui, gagnant ordinairement à peu près leur vie, sont réduits à une indigence momentanée par un chômage ou une maladie ?

Mais si une telle situation laisse très froid le savant économiste, c'est qu'il réserve toute son indignation pour un plus juste sujet : Les collectivistes ont la prétention de déposséder les propriétaires individuels au profit de la nation ; voilà le forfait plein d'horreur contre lequel se révolte sa conscience, et (ju'il accable de ses plus bouillants anathèmes; c'est pour partir en guerre contre les ennemis de la propriété qu'il arbore sur la couverture de son livre, comme jadis les preux sur leur écu, la fière devise héraldique : Je maintiendrai ! (sous-entendu : la pro|)riété privée).

Karl Marx, dans son CapilaUix établi l'illégitimité originelle de la propriété, basée sur la spoliation ; il a montré le capital moderne comme le produit de l'exploitation de la classe laborieuse. M. Leroy-Beaulieu s'efforce de prendre le contre-pied de ces démonstrations et de justifier la fortune, sous toutes ses formes, des reproches qui lui sont adressés.

Y parvient-il ? Nous allons, pour le mettre à l'aise, l'admettre un moment, — rien qu'un moment.

Soit; la fortune, dans son origine comme dans ses développements, est pure, légitime ; Marx n'a rien prouvé.

Il n'en est pas moins vrai que nous avons présenté dans ce livre l'exposé du fonctionnement d'une société qui, incontestablement, accroîtrait la somme de bien-être de l'immense majorité des membres de la société actuelle. Cette majorité pourra devenir consciente des avantages qui lui sont offerts et exprimer, par l'organe du suffrage universel, sa volonté de les obtenir. A ce moment, M. Leroy-Beaulieu aura beau persister dans son opposition, force lui sera de s'incliner devant le verdict populaire qui restituera à la nation les moyens de production.

— Mais, dira-t-il, le suffrage universel lui-même n'a pas le droit de porter la main sur cette arche sainte qu'est la propriété privée.

M. Leroy-Bcaulicu sait-il oxactcmciil ce que ccst que le droit? En tout cas, Robespierre va nous l'apprendre: « Le droit, a dit le grand conventionnel, c'est lulilité publique reconnue et constatée ». Obi nous savons bien que Robespierre ne fait i)as autorité aux yeux de M. Leroy-Hcaulieu. N'empêche que sa claire et profonde définition est entrée dans notre législation et dans nos mœurs. Si sacrée que soit la propriété aux yeux de la bourgeoisie gouvernante, ses droits s'annihilent devant « l'utilité publique reconnue et constatée ». Au nom de l'utilité publique, l'Etat dispose souverainement des propriétés et exproprie par la force les propriétaires récalcitrants. M. Leroy-Beaulieu lui-même ne saurait le trouver mauvais ; il sent bien que c'est la condition indispensable de l'existence d'une société. Eh bien ! ce que le gouvernement capitaliste ne craint pas de faire pour créer les routes, les chemins de fer, les bâtiments publics, etc., nous le ferons en grand, en vue de cet objet d'incontestable utilité publique . la garantie des moyens de subsistance à tout être humain. Nous dirons aux détenteurs du capital : « Vous faites un mauvais usage de vos richesses ; vous êtes incapables d'accomplir votre mission, puisque, ayant en mains les moyens de produire surabondamment, vous laissez un grand nombre de vos frères dans la misère. Ce que vous n'avez pas su faire, la nation le fera. Au nom de l'utilité publique, elle vous dépossède. »

L'expropriation pour cause d'utilité publique n'a lieu actuellement que contre indemnité ; il en sera de même de celle que nous accomplirons; cette indemnité sera en papier au lieu d'être en espèces monnayées. Qu'importe, du moment où elle permettra aux bénéficiaires de se procurer les objets de consommation (jui leur conviendront? Elle aura la forme d'un revenu, au lieu d'avoir celle d'un capital. Cela n'en vaudra que mieux puisque, dans la société future, les capitaux ne porteront pas d'intérêts. Il serait |)lus avantageux pour l'Etat de verser l'indemnité en capital puis{{ue, sur le (aux de cinq pour cent, elle n'é(piivau(irait (ju'à vingt années de revenu, durée (jui sera dé[)assée dans la plupart des cas.

Nous" ne voyons rien dans tout cela qui choque l'idée de

justice. Bien au contraire ; et il nous semble que ce mode sommaire de traiter et de résoudre la question dispense de bien des discussions oiseuses.

Ce qui, au-dessus de toutes les subtilités juridiques, justifie, non pas la suppression, mais la limitation de la propriété individuelle, sa restriction aux moyens de consommation — notre uni(|ue but — c'est que la l'orme collective de la propriété des moyens de production est la seule qui corresponde aux translormalions apportées par la science dans les conditions du travail, la seule, par conséquent, qui permette d'utiliser intégralement les progrès scientifiques pour développer indéfiniment la production, pour la porter à son maximum d'elTort, c'est-à-dire pour donner pleine satisfaction à ce besoin de « mieux-ètre » en qui se résument toutes les aspirations matérielles de l'homme.

Ce qu'il faut envisager, quand on veut apprécier exactement la dose de justice (jui entre dans l'organisation de la société actuelle, ce ne sont pas seulement les résultats que cette organisation a produits jusqu'à ce jour; ce sont aussi ceux qu'elle entraînerait fatalement, dans un temps plus ou moins long.

La concentration du capital, ayant pour conséquence l'accroissement des misères du prolétariat, est déjà sensible en France. Mais combien elle l'est davantage aux Etats-Unis d'Amérique, dans ce pays dont les institutions ont les mêmes bases que les nôtres, et qui ne diffère de la France qu'en ce que les mêmes phénomènes s'y accomplissent beaucoup plus rapidement.

Une revue américaine, le Fo/v/m, a publié, en août 1897, un

article très étudié sur la distribution de la richesse aux Etats-

Unis.

D'après M. Sherman, l'auteur de ce travail, la moitié delà richesse du pays tout entier est possédée par 45,0U0 individus seulement, et les deux tiers de la fortune nationale se trouvent entre les mains d'un et demi pour cent de la population.

Le nombre des familles aux F^tats-Unis est de 13 millions environ ; 70 d'entre elles, d'après M. Sherman, auraient ensem-

ble presque 14 milliards de francs, c'esl-à-dirc 4 0 0 environ de loiile la richesse du pays.

La France en sera là dans un avenir prochain ; c'est inévitable ; et comme il n'y a aucune raison pour que la concentration des capitaux s'arrête à un moment donné, il est non moins certain qu'ils arriveront — si l'on n'y met bon ordre — à se trouver un jour tous dans la main d'un seul propriétaire. Le progrès de la civilisation aura abouti à nous ramener à la monarchie absolue, dans sa l'orme la plus primitive, celle où le roi était maître de toutes les choses et de tous les hommes.

Un régime dont le principe entraîne de telles conséquences répond-îl donc à l'idée de justice ?

M. Leroy-Beaulîeu a prétendu, il est vrai, que le collectivisme serait incapable d'opérer une juste répartition des produits. « Les collectivistes, écrit-il, (1) se sont condamnés à n'avoir plus de loi de répartition, autre que celle qui pourrait reposer sur la brutale et absolue égalité de tous. » Nous nous flattons de l'espérance que >L Leroy-Beaulieu ne persistera pas dans cette affirmation téméraire après avoir lu cet ouvrage. Si le collectivisme avait pour principe la répartition des produits par portions égales, il ne se distinguerait guère du communisme.

Nous ne disons pas ((u'un jour l'égalité pure ne pourra pas régner ; mais ce sera Végalité par en haut. Quand les moindres citoyens auront accjuis le développement intellectuel de nos ingénieurs ; quand la matière assouplie, asservie par la main de l'homme, travaillera à son profit sans qu'il ait presque à intervenir; quand les objets de luxe seront devenus aussi abondants que le seront les objets de stricte utilité au début de l'application du régime collectiviste ; quand les idées de moralisation, universellement répandues, auront étouffé le vice et l'égoïsme, à ce moment il sera possible de ne plus établir de (lilVérence entre les citoyens, de permettre à chacun de puiser librement, au gré de ses désirs, à la masse inépuisable des objets de consoiumatîon. Mais pour le moment, ce n'est là (piun Ix^au rêve. Quand on se [)ropose de

(il Le Colleclii'ismf. opus citatum. p. 372.

construire une société, on doit emjiloyer les matériaux qu'on a à sa disposition, c'est-à-dire riiumanilé telle qu'elle est ; or pour la mentalité moderne, l'égalité matérielle, tut-elle juste en principe, n'est pas acceptable. Nous n'en voulons ])as plus que M. Leroy-lîeaulieu.

Mais si nous repoussons l'égalité de Procuste, il nous est profondément doux de pouvoir réaliser celle qui répond à ce sentiment de justice inné dans le cœur, non seulement des socialistes, mais des républicains de la vieille école. La révolution de 1789, en Taisant disparaître les privilèges de la naissance, a laissé subsister ceux de la fortune, qui ne sont pas moins choquants. La société collectiviste crée l'égalité absolue du point de départ. L'enfant du riche, comme l'enfant du pauvre, ira à l'école primaire; l'un et l'autre ne recevront les degrés supérieurs de l'instruction que si leur intelligence le comporte ; l'un et l'autre, devenus hommes, occuperont le rang dû à leur mérite. Voilà la vraie égalité, voilà la justice dans sa plus noble acception !

Dans sa critique de la formule de répartition collectiviste, M. Leroy-Beaulieu se retranche derrière Schaeffle qui, avec sa loyauté ordinaire, avoue qu'il ne croit pas possible, pratiquement, d'adopter comme base de la valeur des choses le temps socialement employé à leur production. Cette valeur invariable, si différente par sa substance de la valeur incessamment mobile qui résulte de l'offre et de la demande, inquiète l'économiste autrichien. Si une récolte est insuffisante, dit-il, et que néanmoins la valeur du blé n'augmente pas, les plus pressés retireront leur part habituelle ; mais les derniers n'auront rien.

Nous ferons observer seulement que si la valeur augmentait, la même injustice régnerait dans la répartition ; dans ce cas, en effet, les plus favorisés ne seraient pas les premiers arrivés, mais les plus riches, tandis que, pressés ou non de réclamer leur part, les plus pauvres se la verraient rognée par l'insuffisance de leur salaire. La variation de la valeur en proportion « de l'urgence et de l'importance du besoin », ne serait donc pas un remède.

Mais la question n'est pas là, et nous nous étonnons

qu'avec sa iiiciveilleuse clairvoyance, Schaefflc n'ait pas compris que son hypothèse de l'insulfisance d'un produit est inadmissible sous la société collectiviste.

Ce régime, en elTet, n'a de raison d'être que s'il tire un meilleur parti (jue le régime actuel des moyens de production qui lui seront confiés, en d'autres termes, (jue s'il crée rai)ondance de toutes choses ; s'il ne tient pas ses promesses à cet égard, il verra se détacher de lui ses plus fidèles partisans et sera presque aussitôt renversé. Mais nous croyons avoir établi qu'une telle éventualité est chimérique.

Restent, il est vrai, les variations résultant des mauvaises saisons ; mais elles seront régularisées par les réservesmatières et par les réserves-espèces de l'Etat. Les premières, emmagasinées dans les années de surabondance, combleront les déficits des années de disette ; et si, chose plus qu'impossible, elles ne suffisent pas, on puisera dans les réserves métalliques pour se procurer à l'étranger les produits manquants.

Jamais, par conséquent, un produit d'utilité courante ne fera défaut, et les besoins ne devenant jamais plus urgents ni plus importants à certaines époques, les variations, jugées nécessaires par Schaeflle, ne doivent pas se produire. Il n'y a donc rien à modifier à cette thèse fondamentale de la valeur admise ])ar l'économie collectiviste, et M. Leroy-Beaulieu a raison contre Schaeffle quand il lui répond que c'est détruire de fond en comble la base du collectivisme que d'essayer d'introduire le principe variable des besoins (valeur d'échange) dans le principe fixe de la valeur basée sur le temps social du travail. 11 faut admettre l'un ou l'autre, car ils s'excluent.

Schaeffle est, en somme, excusable de s'être trompé, ce qui lui arrive d'ailleurs bien rarement : il n'a connu du collectivisme que ses bases abstraites, et pour bien comprendre un système, il faut l'avoir étudié dans son application.

Pour clore ces considérations sur l'idée de justice, et quel (jue soit notre désir d'éviter tout ce qui peut [)araitre un appel à la passion, il nous est imj)ossible de ne i>as citer les paroles récentes d'un homme dont les déclarations ont du poids, et qui esta la tête des partisans les plus acharnés de l'ordre social

présent. Dans une interview dont le compte-rendu n'a pas été démenti, M. de Bismarck, en août 1897, a dit : « La question sociale pouvait jadis se résoudre par des moyens de police ; maintenant il faudra des moyens militaires. »

Ce qui caractérise le chancelier de fer, c'est sa brutale franchise ; il a exprimé, dans ces paroles de sang, non seulement sa pensée, mais celle de son parti tout entier. Et nous n'entendons pas ce mot de parti dans le sens de groupement politique ; les nuances s'efTacent en présence de questions de cette envergure. 11 est certain que quand le collectivisme, considéré encore comme une éventualité éloignée, apparaîtra — menace pour les uns, espérance pour les autres — comme une réalité prochaine, il verra se coaliser contre lui, confondant leurs vieilles haines sous le même drapeau, tout ce qu'il restera encore de défenseurs invétérés de la propriété individuelle. Il est presque aussi certain — pour quiconque sait à quel point les intérêts sont féroces et implacai)les — qu'ils essaieront à ce moment — si le courage ne leur manque pas — de conjurer le péril par une intervention militaire. C'est d'en haut, non d'en bas, que viendra vraisemblablement le recours à la violence. Cette tentative avortera, d'ailleurs, parce qu'aujourd'hui l'armée se confond avec le peuple. Mais quand les conservateurs nourrissent secrètement de telles pensées, avouées par le plus cynique et le plus autorisé d'entre eux, nous serions bien naïfs de nous laisser endormir par les insidieuses dissertations de leurs économistes sur l'idée de justice.

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