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CHAPITRE II

Le Collectivisme et l'Utilité.

Haute justification du collectivisme ; il répond pleinement à l'idée d"utilité.

— Son but essentiel méconnu. — Erreurs de divers économistes. — L'intérêt des classes possédantes est le même c(ue celui du prolétariat. — Schaeffle et l'intérêt personnel. — Les dcsidcrald de Schaeftle accomplis entièrement par notre organisation. — Rôle social de l'intérêt ijersonnel.

— L'antagonisme des intérêts personnels disparait sous la société collectiviste, bien (pie l'intérêt personnel subsiste. — Importance de cette distinction.

Ainsi que nous le disions au chapitre précédent, la grande raison d'être, la haute justification du collectivisme, ce qui devrait le faire accepter par tous les esprits justes, alors même — ce qui n'est pas — qu'il porterait de légères atteintes à des conceptions un peu trop absolues de l'idée dejustice et de liberté, c'est qu'il répond, pleinement et sans réserves, à l'idée d'utilité.

Et cependant ce côté si important, si caractéristique du système collectiviste avait été à peine entrevu par les uns, complètement méconnu par les autres.

M. Leroy-Bcaulieu n'est pas d'accord avec lui-même sur ce point. Tantôt il sent conl'usément que, par une meilleure répartition du travail, le collectivisme pourrait diminuer les forces perdues, mais dans une mesure qui parait faible. Tantôt il écrit : « Voilà un système social dont le principal objet, on pourrait presque dire le seul, est de modifier dans les sociétés civilisées la répartition des produits... » (1;

Un économiste russe, libre échangiste et anti-socialiste,

11) Le Collectivisme, opus citatutn, p. 371.

M. Novicow, a bien compris que le but du collectivisme devrait être d'augmenter la production ; mais cet écrivain parait connaître trop peu nos principes pour avoir vu en même temps qu'il nous serait facile de l'atteindre:

« Si, une t'ois nationalisé, le sol de la F'rance donne, par exemple, 150 millions d'hectolitres de blé au lieu de 100, il y a accroissement de bien-être ; sinon, non. Il en est de même de toutes les autres exploitations. Là est le fin fonds des choses. » (1)

Schaeftle a parfaitement vu qu'une transformation économique est dans l'intérêt des classes possédantes aussi bien que dans celui des prolétaires.

« Les classes possédantes et instruites sont au moins aussi intéressées que les prolétaires à l'amélioration radicale de l'organisation économique, car, avec la violence croissante et la passion de moins en moins scrupuleuse sur le choix des moyens dans les luttes économiques présentes, et avec l'imprévisibilité des circonstances, des crises, des spéculations aventureuses qui embrassent les classes entières; avec l'élévation effroyable des dettes publiques et privées, avec les bouleversements techniques et commerciaux incessants, les familles possédantes actuelles ne sont pas sûres de ne pas tomber elles-mêmes (dans la génération présente ou les sui vantes) dans le prolétariat. Ce sont elles surtout qui sont menacées, par l'état de choses actuel, dans leur propriété et dans leur famille. » (2)

C'est là un côté de l'idée d'utilité que nous avons signalé nous-même et que nous avons plaisir à retrouver sous la plume de l'éminent sociologue. Mais le côté essentiel, celui du développement de la production, a échappé à Schaeffle. Il s'est demandé si le collectivisme aboutirait sur ce point, car il voit dans l'intérêt privé le moteur principal de la production et n'est pas certain que le collectivisme puisse le conserver. Pour lui, la question essentielle est celle-ci :

c( Le collectivisme sera-t-il jamais en état de réaliser, sur

(il Novicow : Le- gaspillage dans la société moderne. 121 La quintessence du socialisme.

son terrain, ou même à un |)lus haut degré que la société actuelle, celle grande vérité psychologique et cette lécondité économique du principe individualiste, d'après lequel l'intérêt privé pousse à l'accomplissemenl des {onctions de la production sociale ? »

Aux yeux de Schaeltle, c'est là la question décisive, ^^ quoique non décidée encore », c'est d'elle, ajoute-t-il, « que dépendra à la longue la victoire ou la défaite du socialisme. »

Il constate (fu'au moment où il écrivait, le collectivisme n'avait pas encore expliqué comment il résoudrait le problème et signale, avec sa lucidité habituelle, les buts qu'il devrait se proposer :

« Le socialisme, dit-il, par socialisme, Schaeffle désigne le collectivisme), devrait amener chaque individu isolé à prendre part aux travaux dans son intérêt privé, au moins aussi l)uissamment que cela a lieu dans la société actuelle...., taire porter à chacun la peine de ses négligences...., savoir distinguer les progrès techni(iues particuliers et récompenser les mérites individuels. Il devrait aussi savoir diriger les nombreuses forces de travail en les utilisant toujours de la manière la plus productive, non pas par l'autorité du commandement, mais par la force de l'intérêt individuel. »

(( Nous sommes loin de penser, ajoute-t-il. qu'il ne puisse y arriver ; la discussion scientifique sur cette grave question ne fait (jue commencer ; aujourd'hui le programme socialiste n'olTre pas encore ces garanties...

« ... S'il n'offre rien de plus positif à ce sujet, le socialisme n'aura pas d'avenir...

(( Si, au contraire, il parvient à lier son princi[)e, incontestablement j)lus unitaire, consciemment social, et son extirpation radicale de l'usure et des monopoles particuliers, avec les avantages généraux de l'intérêt privé et du contrôle général libre dans raccom})lissement des fonctions sociales, et par conséquent à conserver tout le bon C(Mé de l'ordre existant, il triomphera sûrement... » (1).

Postérieurement à l'épocpieoù il écrivait ces lignes, Schaeltle,

;i Lu quintessence du socialisme, par Schueflle.

passant du cloute à la négation, a exprimé l'opinion que le collectivisme échouerait dans cette œuvre et qui! navait pas d'avenir. Sa conclusion naurait-elle pas été modifiée, s'il avait pu avoir connaissance de notre projet d'organisation collectiviste qui réalise trait pour trait tous ses desiderata ■?

La caractéristique de ce projet, en effet, c'est non seulement de ne porter aucune atteinte à l'émulation résultant de l'intérêt personnel, mais de l'accroitre encore, en assurant une récompense à chaque elTort utile, ce que la société actuelle est bien loin de faire.

Si nous avons pu atteindre ce résultat, bien inattendu pour les adversaires du collectivisme et qui brise dans leurs mains une de leurs armes favorites, ce n'est pas par la concordance fortuite des conceptions éparses dans les diverses parties de notre œuvre ; c'est, au contraire, très consciemment et après avoir, par une minutieuse analyse du rôle social de l'intérêt personnel, fixé le principe commun auquel doivent se rattacher tous nos organismes sociaux.

L'intérêt personnel, considéré comme synonyme dégoïsme, de rapacité, a été vilipendé par les communistes autant qu'il était glorifié par les individualistes. Nous ne prétendons pas qu'il soit le dernier mot de la perfectibilité humaine ; nous lui trouvons parfois, au contraire, bien des laideurs morales, et son élimination complète nous paraît la condition essentielle de l'élévation de l'humanité vers les sphères supérieures de la souveraine bonté, où elle approchera d'aussi près que possible le souverain bonheur. Mais tout cela est bien loin ; et comme on ne peut s'avancer vers cet idéal que par des mouvements lents et insensibles, nous croyons faire franchir au progrès une étape considérable en séparant l'intérêt personnel des éléments cpii le rendent particulièrement haïssable.

Jusqu'à présent, en effet, l'intérêt personnel n'a trouvé de satisfactions qu'aux dépens de l'intérêt dautrui ; c'est la loi naturelle de la lutte pour l'existence, devenue une loi sociale à laquelle nul ne peut se soustraire. L'intérêt de l'individu est contraire à l'intérêt de tout ce qui le touche : un ouvrier en quête de travail menace celui qui occupe l'emploi convoité et ceux qui le convoitent comme lui : un commerçant n'étend

ses afï'aircs (jucu rcslrcignanl celles (ie ses conciirrenls ; le prolil saisi par riiii échappe à l'aiilre ; le patron paye son personnel le moins cher possible ; celui-ci se venge en travaillant le moins possible et en exigeant des augmentations par les grèves, chaque lois (juMl en trouve l'occasion, sans s'inquiéter (les conséquences qui pourront en résulter pour le patron ; le frère dispute au frère les laml)eaux de l'héritage des parents : le lils mesure à ses parents devenus vieux les aliments qu'il leur doit. Ainsi sont armés les uns contre les autres, dans un combat sans merci, des êtres que la solidarité, à défaut des liens du sang, devrait unir. Ainsi l'humanité donne le hideux spectacle d'une bande de carnassiers cherchant à s'entre dévorer.

Mais détournons les yeux de ce tableau répugnant pour contempler l'Eden collectiviste : la surabondance de toutes choses assurera à chacun sa part légitime, sans qu'il ait à convoiter celle d'autrui. Chacun aura toujours intérêt à produire, puisque ses eirorts lui vaudront une récompense; mais le surcroît qu'il obtiendra ainsi ne sera pas pris sur la part de son voisin. En un mot, en laissant subsister l'intérêt personnel, le collectivisme fera disparaître l'antagonisme des intérêts personnels, c'est-à-dire la concurrence, dont la perte, ainsi qu'on le verra plus loin, doit exciter peu de regrets.

Nous croyons inutile de faire ressortir l'importance de cette distinction, dont les consé(|uences économiques et morales sont faciles à saisir. C'est sur elle que reposent toutes nos reconstructions, et c'est par elle que nous sommes parvenu à réunir dans un même système social, selon le désir de Schaeffle, ce qu'il y avait de mieux dans l'individualisme et dans le collectivisme, sans porter la moindre atteinte aux principes posés par Marx et ses successeurs.

Les objections de détail faites au collectivisme sur le terrain de l'utilité, en dehors de celles que nous venons d'indiquer, sont encore nombreuses ; mais elles sont toutes victorieusement réfutées par le simple exposé de notre organisation ; la plupart d'ailleurs s'appliquaient à un collectivisme imaginaire et s'écroulent d'elles-mêmes devant la réalité. Nous n'insisterons donc pas.

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