‹ L'application du système collectivisteChapitre 52 sur 82 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le Collectivisme et la Liberté individuelle.

Nécessité de respecter la liberté clans toute orj^anisation sociale. — Le collectivisme l'agrandit au lieu de la restreindre. — Seul il assure le développement des facultés de l'individu. — Scl.aefflc reconnaît qu'il n'exclut pas la liberté. — Une légende à détruire. — Le servage économique des non-possédants dans la société actuelle. ~ (jénéralisation des libertés sous le régime collectiviste.

Libertés politiques. — " Sell'-government ". — Décentralisation. — Liberté de conscience, de la presse, de réunion, d'association ; sûreté personnelle. — F"ausse liberté, dite de renseignement, remplacée par la liberté de conscience de l'enfant.

Libertés civiles. — Mariage, famille, domicile. — Droit détester, de donner.

— Liberté du travail et de l'oisiveté, de l'épargne, du prêt, des conventions civiles, de l'art. — Liberté de consommation. ~ Moyens de production et moyens de consommation. — L'aiguille de M. Leroy-Beaulieu.

— Réserve de Scbacffle. — Liberté générale et absolue du commerce et de l'industrie. — Leur usage étroitement limité par l'absence du profit. — Le prix des matières premières et les frais généraux sociaux. — Concurrence impossible. — Législation prévoyante. — Empêcher pour ne pas avoir à réprimer. — Exception pour les produits dangereux et alimentaires. — Liberté de se faire bâtir une maison et de Ibabiter.

C'est sur le terrain de la liberté que triomphaient naguère les adversaires du collectivisme. Sur celui de la justice et de Tutilité, la lutte était à peu près égale, mais dès que la question de liberté était posée, nous n'avions plus qu'à nous taire ; notre société c'était le couvent, la caserne, le bagne, Sparte, le Paraguay. Un petit nombre de nos adhérents eux-mêmes reconnaissaient que la somme de liberté laissée par le collectivisme était moindre qu'elle ne l'est actuellement, et ajoutaient que ce sacrifice était la condition indispensable des avantages multiples qu'il apportait à d'autres points de vue.

Nous avons toujours éprouvé une profonde horreur pour tout régime qui, étouffant chez l'individu le sentiment de sa

personnalité, (le son moi, subordonnant ses moindres mouvements à une régiemenlalion étroite, le réduit au rôle de rouage inconscient, passif, qui subit Tentraînement commun sans le comprendre, sans le discutei-. L'aspiration à la liberté est elle/ riiomme la plus naturelle, la plus s[)ontanée, et aussi la plus noble de toutes. x\ucune organisation sociale ne doit sacrifier une pari (juelconcjue de liberté — nous entendons ce mot dans le sens où la raison nous le présente, c'est-à-dire la liberté sociale, bornée i)ar la liberté d'antrui, et non la liberté de la bête brute qui va jusqu'au mal. — La réponse du loup maigre de La Fontaine au chien gras et repu, mais enchaîné, est dans le cœur de tous les hommes dignes de ce nom : « Plutôt la misère avec la liberté que l'abondance dans l'esclavage ». C'est l'exaltation de ce sentiment qui fait les gi-ands hommes et les grands peuples. L'amoindrir serait criminel. Tout ce qui va contre la liberté va contre le progrès.

Voilà notre profession de foi ; mais sommes-nous donc une exception dans notre parti ? Les fondateurs, propagateurs et adeptes conscients du collectivisme ont-ils jamais déclaré qu'ils voulaient supprimer ou diminuer la liberté ? Jamais ! Nous n'avons rien trouvé de semblable sous leur plume ni sur leurs lèvres. Bien au contraire. S'ils parlent moins souvent de liberté et davantage de bien-être, c'est parce que la liberté est acquise et indestructible, tandis que le bien-être est à conquérir. Jamais l'idée monstrueuse d'abandonner une parcelle du patrimoine de liberté acheté par les Ilots du sang de nos pères n'est venue à aucun d'eux.

Bien loin de mutiler la liberté, le collectivisme la fera épanouir en une merveilleuse lloraison, dont la société actuelle ne peut nous donner aucune idée, car l'homme ne peut avoir la pleine possession de lui-même (pie s'il est alîranchi de toute incpiiétude sur la satisfaction de ses besoins matériels.

Un de nos meilleurs amis, l'un des socialistes les plus convaincus, les plus éclairés et les plus dévoués que nous connaissions, M. Paul Constans, adjoint au maire de Montluçon. nous disait dernièrement ces mots qui lésumenl avec une justesse frappante l'opinion généralement ré|)andue parmi nous : (( Je suis collectiviste parce que je suis au plus haut

degré individualiste; j'estime que le collectivisme est la seule forme sociale qui assure le plein et entier développement des facultés physiques et morales de l'individu, étouffées dans la société actuelle par les difficultés de la lutte pour la vie. »

Et qu'on ne nous accuse pas dadorcr ce que nous avons l)rùlé, de rentrer nos griffes, de chercher à tromper le public en adoucissant ou modifiant notre programme. Jamais il n'a été autre; nous en avons pour témoin le plus remarquable et le plus impartial de nos adversaires, celui qu'on a toujours plaisir à citer, même quand on a le malheur d'être de désaccord avec lui, Schaeffle, qui, en 1875, dans sa Quintessence du SociaUsn}(\ nous rendait justice dans les termes suivants :

Il n'est pas vrai que le collectivisme tlénie absolument le droit fie cliaiiiici' de domicile et le libre cboix des professions; qu'il repousse en principe la libie détermination des besoins individuels, la liberté du niéna^fe et la libellé d'association en [général...

... Il n'est pas vi-ai qu'il annule la spoïitanéitr de l'individu et qu'il soit par conséquent contraire à la civilisation et à la liberté. Au contraire, c'est plutôt lui qui, le premier, donnerait à tous la possibilité de déterminer librement leuis besoins...

Il est également injuste de dire que le socialisme est destiné à réaliser le despotisme de l'Etat centralisé...

Si Schaeffle est arrivé à reconnaître ainsi quç le collectivisme est parfaitement compatible avec la liberté, c'est qu'il est resté fidèle, dans son examen, à la ligne de conduite qu'il posait au début de son livre : « Pour combattre un adversaire important, d'une manière efficace, il faut d'abord connaître exactement, impartialement, sincèrement, si l'on peut parler ainsi, ce que veut cet adversaire et ce que, d'après ces principes, il doit vouloir. Mais, pour en arriver là, il ne faut pas prendre pour bases les folies subjectives de quelques têtes échauffées; ces élucubrations ne sont qu'un accessoire et non une émanation nécessaire du principe fondamental... Une série de mots d'ordre émis par les orateurs secondaires n'ont qu'une signification agitatrice passagère... ils ne font pas partie des données déterminantes du socialisme. »

Si donc les adversaires du collectivisme ont pu créer et entretenir contre lui cette légende qu'il e«t inconciliable avec

la libciié, c'est parce ((iraii lieu de réliulier « sincèrement » dans ses principes même, ils ont emprunté pour leurs polémiques les « mots d'ordre d'agitateurs secondaires » les « l'olies subjectives de tètes èchaulîées ». Ce reproche, dicté par l'équité, tombe d'un poids écrasant sur des œuvres comme celle de M. Eugène Richter : On mène le socialisme, dont nous reparlerons plus loin. M. Leroy-Beaulieu le mériterait moins s'il ne s'était pas constitué l'endosseur de ce pamphlet allemand en le présentant au public Irancais, revêtu d'une approbation sans réserve. Quant à M. Yves Guyot, il est passé maître dans l'art de généraliser les excej)tions et de présenter comme le fond de la doctrine une parole erronée sortie d'une bouche sans autorité. Il est un de ceux qui ont le plus contribué à créer un collectivisme de convention, prêtant le flanc à toutes les diatril)es de ses ennemis ; mais il suffit de dissiper ces fantaisies Imaginatives et de montrer la réalité praticjue, ainsi que nous l'avons fait dans cet ouvrage, pour détruire, comme portant à faux, les dix-neuf vingtièmes de ces critiques.

Comme nous avons particulièrement à cœur de ne rien laisser subsister de l'injuste imputation dirigée contre nos principes, nous allons, par une récapitulation rapide des chapitres qui précèdent, grouper et mettre en lumière les libertés qui seront maintenues ou augmentées sous le régime collectiviste.

(( La libre détermination des besoins, a dit Schaeffle, est certainement la base fondamentale de la liberté en général. »

C'est surtout vrai si on complète cette pensée par ces mots: « La libre détermination et la libre satisfaction des besoins assurée à tous.... »

Il ne suffit pas, en elTcl, (|u'un homme ait le droit d'employer comme il lui plaît le salaire qu'il a reçu en échange de ses services ; il tant que ce salaire lui soit toujours assuré et soit toujours suflisant. Alors il est véritablement libre.

Ce n'est pas, qu'on le remarcjue bien, jiarce (ju'un individu valide est soumis à l'obligation du travail s'il veut assurer sa subsistance, que sa liberté est amoindrie ; c'est parce que l'employeur auquel, pressé par la faim, il demande du travail, peut lui refuser ce travail ou le subordonner à des conditions

onéreuses pour ses intérêts, humiliantes pour sa dignité. C'est une dérision que de prétendre qu'à son tour l'ouvrier peut repousser ces conditions : il est bien obligé de s'y soumettre, puisque c'est le seul moyen de donner du pain à ses enfants. Voilà le servage économique auquel le collectivisme mettra fin. Certes, l'homme en âge et en état de travailler, ne recevra sa part des produits que s'il accomplit sa part de la tâche commune ; c'est là une exigence sociale inéluctable. Mais, outre que le travail sera infiniment moins long et moins pénible qu'il ne l'est actuellement, il ne sera plus sollicité comme une aumône; il sera réclamé comme un droit, et ne placera nullement l'ouvrier sous la complète dépendance du chef de service qui pourra l'embaucher; la loi et les règlements généraux détermineront les devoirs de son chef, en même temps que les siens, et le mettront à l'abri de toute vexation. Il lui sera d'ailleurs très indifterent qu'on lui refuse du travail puisqu'il recevra le même salaire durant le chômage forcé que pendant qu'il sera occupé.

Dans la société actuelle, l'ouvrier n'est pas seul l'esclave du capital ; le petit commerçant, le petit industriel sont tenus, eux aussi, à la plus humble déférence pour obtenir la pratique d'une grosse maison. C'est surtout dans les campagnes que le joug de la fortune pèse sur les pauvres gens. Deux ou trois hobereaux, possesseurs de presque tout le sol d'une commune, tiennent à peu près dans leurs mains le pain de tous ses habitants ; il faut subir leurs volontés, en matière politique et religieuse principalement, si l'on veut trouver grâce devant ces seigneurs. Ils ne supportent aucune velléité d'indépendance; à la moindre révolte, le Journalier ne trouve plus d'occupation, le métayer est chassé du domaine qu'il cultivait et, signalé à tous les propriétaires bien pensants de la région, n'est admis dans aucun autre ; le maréchal-ferrant ne pose plus de fers; le tailleur ne fait plus d'habits. C'est la mort par inanition qui attend les rebelles. Comment un simple travailleur pourrait-il faire triompher en fait les droits qui lui sont reconnus en principe, lorsqu'il a le malheur d'avoir pour adversaire un de ces féodaux modernes ? La lutte n'est pas plus égale entre eux qu'elle ne l'était, au moyen-àge, entre le

baron couvert de son armure et le manant à peine vêtu. Le pot de terre est toujours écrasé par le pot de fer.

En résumé, la liberté dont nos lois loiil un pompeux étalage n'est réelle que pour les possédants ; elle est illusoire pour tous les autres. Sous le régime collectiviste, au contraire, les libertés inscrites dans les codes seront effectives pour tous les citoyens sans exception. Quand même le nombre de ces libertés serait moindre, leur généralisation en rendrait la somme plus importante ; mais leur nombre même sera augmenté, et cbacune sera plutôt étendue (jue restreinte.

Libertés politiques.

Le suffrage universel étant conservé pour l'élection des assemblées représentatives, le peuple se gouverne lui-même, fait les lois, sans que le Sénat puisse s'y opposer, sauf en matière constitutionnelle, règle l'importance delà production, la durée du travail et toutes les créations nouvelles projetées ; il a le contrôle permanent des ministres et les renverse quand ils n'ont plus sa confiance ; ce contrôle s'étend naturellement aux fonctionnaires et chefs de service de tous ordres.

La plus large décentralisation est introduite dans toutes les branches de l'administration: sauf le budget général du travail, qui a besoin d'être unifié, et sauf l'exécution des lois générales, auxquelles nulle fraction de la population ne peut se soustraire, les communes et les départements règlent souverainement les questions administratives qui les concernent.

On ne sent plus qu'on est gouverné, car le pouvoir central s'occupe des choses et non des hommes.

Chacun peut professer un culte ou n'en pas professer; la neutralité de l'Etat sur ce point est complète, puisqu'elle commence à l'école, où l'on enseigne tous les systèmes religieux et philoso})hiquessans en recommander aucun, et en montrant seulement que tous ont à peu [)rès les mêmes lois morales.

La liberté de la i)resse et la liberté de réimion sont absolues. Aucun procès de tendance n'est intenté ; on ne s'ex[)ose à des poursuites que si on se rend coupable d'un délit contre une personne.

La liberté d'association, qui n'existe pas actuellement, est complète. Les associations religieuses peuvent mettre en commun telles sommes qu'elles jugent utiles pour pourvoir aux dépenses du culte. Les églises et séminaires existants sont laissés à leur disposition. Tous contrats civils entre particuliers perdant leur valeur légale, la justice civile n'intervient jamais dans les rapports existants entre ces associés. Chacun doit considérer comme sacrifiés les versements qu'il a pu faire. Mais la justice civile conserve son action s'il s'agit d'associations constituées dans un but reconnu d'utilité publique et sur des bases réglées par la loi.

La liberté ou sûreté personnelle des citoyens est protégée contre l'arbitraire des juges d'instruction et des parquets par la limitation étroite du nombre des cas où l'arrestation préventive reste permise et d'autres mesures analogues.

Par contre, une liberté, celle de l'enseignement, disparaît. Mais était-ce bien une liberté? On érige trop volontiers en libertés certains abus ou empiétements sur les droits des tiers. Les défenseurs de cette pseudo-liberté se prétendent les champions des droits du père de famille. C'est au nom des droits de l'enfant que nous les combattons. L'enfant a droit au libre développement de son esprit afin de pouvoir choisir, lorsqu'il a atteint l'âge d'homme, le système philosophique ou religieux qui répond le mieux à sa nature. Il doit donc être protégé à cet égard contre le parti pris de ses parents. L'Etat assure cette protection en obligeant les parents à envoyer leur enfant dans ses écoles, où l'on ne pèse en aucune façon sur sa jeune conscience, qui serait déformée dans des écoles privées. Il n'est donc pas juste de dire que nous supprimons la liberté d'enseignement ; en réalité nous assurons la liberté de conscience de l'enfant qui, dans la société actuelle, reste illusoire.

Libertés civiles.

Le mariage et la famille restent libres ; aucune différence n'est faite entre les enfants naturels et les enfants légitimes ; la rupture des unions légales mal assorties est rendue plus

facile ; les père et mère, qu'ils soient mariés ou unis librement, peuvent garder leurs enfants ou les confier à l'assistance sociale.

La liberté du domicile est absolue ; nous ne voyons aucune nécessité, en efTel, contrairement à l'opinion de certains socialistes, de lier le domicile à la fonction. Ce serait de la tyrannie bien inutile. Cbacun choisit son logement ou appartement selon son goût et en cbange à volonté. Pas de concurrence sur le prix des loyers, qui est invariable. A salaire égal, deux individus peuvent avoir des besoins différents au point de vue de l'habitat. Le célibataire, presque toujours hors de chez lui, prendra une modeste chambre et réservera le surplus de ses fonds pour se donner les satisfactions qu'il préférera : le père de famille choisira un appartement plus vaste, sauf à se priver d'un autre côté. Bien loin de restreindre cette liberté, nous rétendons en supprimant les formalités du terme et du congé. Chacun peut quitter son appartement à volonté sans avoir à payer autre chose que le mois courant.

Q)uant à la liberté de changer le lieu de son domicile, elle n'est pas moins absolue. Comme aujourd'hui, son usage reste aux risques et périls de celui qui en use. Si la fantaisie prend un individu, ayant de l'occupation dans une localité, de se transporter dans une autre, et si dans cette dernière il ne trouve pas de travail, il ne reçoit aucun secours. On se borne, sur sa demande, à le rapatrier en le débitant des frais de retour de son mobilier. Sans quoi il n'y aurait rien de possible. La facilité du rapatriement reste le remède souverain aux misères que pourrait engendrer l'inconséquence de certaines personnes. Elle n'existe pas aujourd'hui : l'imprudent qui est venu planter sa tente dans un pays inhospilalier y reste souvent attaché par l'impossibilité de réunir la petite somme nécessaire à son retour; c'est ainsi qu'il tombe aux derniers échelons de l'indigence. Au contraire, les prévoyants qui se seront assuré du travail dans le pays qu'ils se proposeront d'habiter, y seront transportés graluitcment, eux. leurs familles et leur mobilier.

En résumé, la liberté du domicile sera mitnix assurée qu'elle ne l'est actuellement, puisque les changements seront facilités

par la gratuité des transports et la suppression des formalités de congé.

La liberté de tester, soumise actuellement à de nombreuses et importantes restrictions, est absolue sous le régime collectiviste ; on n'a pas, en effet, à protéger les enfants contre les caprices des parents, puisque la société pourvoit elle-même à leurs besoins. Chacun peut donc disposer à son gré, par donation ou testament, tle ce ([ui lui appartient.

Une liberté, qui équivaut pour le cultivateur au maintien de la propriété foncière individuelle, est celle de laisser son lot de culture à l'un de ses enfants, ce dernier remplissant d'ailleurs les conditions de capacité voulues. Ses autres enfants ne sont pas sacrifiés, puisqu'ils peuvent obtenir d'autres lots.

Chacun peut, à volonté, travailler ou ne rien faire. Les oisifs doivent naturellement pourvoir à leurs besoins. C'est exactement ce qui se passe actuellement ; encore y a-t-il sensible progrès sous la société collectiviste, puisque les oisifs ont droit, comme les travailleurs, à tous les avantages de la solidarité sociale, ce qui n'est pas peu.

La liberté de l'épargne n'est pas amoindrie ; son utilité seulement l'est dans des proportions sensibles. L'Etat peut se constituer le gardien des épargnes privées, mais, bien entendu, sans en servir l'intérêt.

Nous avons vu que le titre Contrais ei obligations conventionnelles disparaît entièrement du Code civil. Chacun garde néanmoins la pleine liberté de conclure telles conventions qu'il lui plaît, de prêter, sans intérêts ou avec des intérêts, même usuraires. Mais il ne doit compter, pour se faire rembourser, que sur la bonne foi de son débiteur. La justice ne se mêle pas de leurs différends. En effet, ces opérations ne présentent à aucun degré le caractère d'utilité générale qui seul pourrait justifier l'intervention des tribunaux.

La liberté de l'art est assurée par l'indépendance des artistes.

Nous en venons à la liberté de consommation, base de toutes les autres, selon Schaeffle, et celle qu'on croit la plus incompatible avec le collectivisme.

On sait bien (jue chacun a le droil d'acheler les alinienls, les vèlemenls, les ustensiles de ménage, les meubles, les objels (Tari el de luxe, les chevaux, les voitures, les armes (jui lui conviennent ; c'est déjà beaucoup. Ahiis Tarbitraiie le })lus pur régnera, selon nos conlradicleurs, dans la distinction à établir entre les moyens de consomnialion el les moyens de production.

M. Leroy-Beaulieu a tait à ce sujet une observation très fine et très piquante : elle concerne l'aiguille à coudre. Cette aiguille inquiète beaucoup l'honorable professeur. Est-elle moyen de consommation ou moyen de production? La deuxième hypothèse parait iondée. Alors il sera donc détendu à la ménagère de posséder une aiguille? On perquisitionnera donc dans son intérieur pour y iTchercher les aiguilles possibles ?... Beau sujet de déclamations contre l'arbitraire, la tyrannie, les vexations du régime collectiviste.

M. Leroy-Beaulieu se rassure cependant un peu, en ce qui concerne l'aiguille, à raison de l'impossibilité matérielle de l'arracher des mains de la ménagère : mais quant à la machine à coudre, aucun doute n'est possible; elle constitue un moyen de production au premier cliel', et par conséquent c'est un délit punissable que d'en approprier une individuellement. Plus large dans son interprétation de la doctrine, parce qu'il est plus impartial, Schaeftle reconnaît à chacun le droit d'approprier individuellement les moyefts de production, mais à la charge de ne s'en servir que pour son usage personnel et non pour la vente. Ce serait déjà mieux ; mais que d'arbitraire reste encore i)Ossible ! (|ue de difficultés pour déterminer exactement ce qui serait permis et ce (jui serait défendu ! Puis on ne légifère i)as utilement contre le bon sens. La conscience pubTuiue n'admettra jamais qu'une leinme ([ui, possédant une machine à coudre, aurait fait une robe pour sa voisine, et s'en serait fait payer la façon, mérite d'être traduite devant les tribunaux et condamnée [)our ce fait, ne fût-ce qu'à l'amende. Ahiis, d'autre pari, où s'arrèlera la tolérance? Ce qui est permis pour une voisine tloit lèlre pour cent, pour mille. Lt si d'autres femmes viennent se réunir à la première pour l'aider, moyennant salaire, à exécuter les travaux (jui lui seront

confiés, si un atelier privé se reconstitue ainsi, si de la couture on passe à d'aulies branches de l'industrie, voilà l'unité delà production compromise, voilà toute l'organisation sociale troublée.

Nous résolvons la dilficulté i)ar la liberté absolue, sans limites. Chacun peut posséder non seulement une machine à coudre, mais toutes autres machines-outils en aussi grand nombre qu'il pourra s'en procurer avec les ressources dont il disposera; il peut non seulement y travailler lui-même, mais y faire travailler les adultes des deux sexes ; il peut même se faire construire une usine à ses frais et sur ses plans, dans des conditions dont nous parlerons plus loin....

Mais personne n'usera de cetteliberté, parceque toute chance d'en retirer un profit (jnelconquc sera supprimée par l'organisation au milieu de laquelle la production individuelle aurait à se mouvoir.

En effet, d'une part la liberté du commerce d'importation est limitée aux objets entièrement fabriqués, c'est-à-dire ayant subi les dernières transformations nécessaires à leur utilisation. Ainsi, une redingote peut être importée, mais non une pièce de drap. Le producteur individuel ne peut donc se procurer sa matière première que dans les magasins généraux. Là. sauf exceptions des produits dangereux, des produits pharmaceutiques et des produits alimentaires — exce])tions justifiées exclusivement par des considérations de sûreté et d'hygiène publiques — il pourra se faire livrer toutes les matières premières dont il aura besoin. Mais à quel prix? Nous avons vu, au chapitre de la valeur des choses, que le prix de vente d'iui objet serait obtenu en ajoutant aux dépenses de matière première, de main-d'œuvre et de frais généraux industriels,un tant pour cent représentant les frais généraux sociaux. Le producteur privé pourrait espérer concurrencer la production sociale, parce que ses produits ne seraient pas grevés des frais généraux sociaux. Mais serait-ce juste? Comment! voilà un citoyen qui bénéficierait, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, des immenses avantages de la solidarité sociale et qui ensuite, profitant de ce que l'exercice de cette solidarité charge d'un lourd fardeau la société maternelle dont il fait partie,

s'elTorcerait de la coinbnltre à armes inégales, de relourner contre elles les hienlails (ju'il en anrait reçus? Ce serait dérisoire ; mais la société collectiviste n'est pas embarrassée pour se détendre. Maîtresse des prix de vente, elle ne livrera de matières premières, ou objets n'ayant pas subi leurs dernières transformalions, (ju'à un prix comprenant les Irais généraux sociaux de l'objet prêt à être consommé.

Un exemple éclaircira cette explication : Supposons que le prix d'une douzaine de chemises, produites socialement, soit ainsi flxé :

3G mètres de toile à 1 l'r. 3(j l'r.

Façon 24 »

Frais généraux industriels. 20 »

Total. . . . 80 Ir.

Frais généraux sociaux 50"; o 40 »

Total. ... 120 fr.

Un particulier qui voudra acheter une douzaine de chemises dans un magasin général la paiera donc 120 francs. Un producteur privé, qui voudrait acheter seulement la toile pour faire ces chemises la paiera 36 francs + 40 francs, soit 76 francs. S'il veut vendre au même prix que le magasin général, il faudra donc (pi'il trouve dans la différence, soit 44 fr., sa main-d'œuvre, ses frais généraux industriels, ses frais généraux de vente et son bénéfice. L'espace lui sera limité. D'abord il ne pourra, par mesure d'hygiène, employer d'enfants ; il devra se rabattre sur les adultes ; et comme il est bien évident qu'un adulte (jui travaillerait dans un atelier privé ne touchera pendant ce temps aucune rémunération de l'Etat, même si, par son âge ou sa situation, il était dis[)ensé du travail, comme on ne sera attiré dans l'industrie i)rivée que par l'espoir d'un salaire plus fort, le producteur individuel dépensera sûrement [)lus pour sa main-d'cLHivre que la production sociale. Ses frais généraux industriels ne pouvant être moindres que ceux des vastes ateliers nationaux, supérieurement organisés pour une production économique,

il ne lui restera rien pour ses frais généraux de vente et pour son bénéfice.

L'industrie privée, libre en droit, sera donc, sinon impossible en fait, du moins limitée à des cas minimes et exceptionnels : la ménagère travaillant pour son usage afin de gagner elle-même la main-d'œuvre contenue dans le prix de l'objet fabriqué, ou plutôt pour le fabriquer selon son goût ; très rarement la même ménagère travaillant pour une voisine et sans pouvoir se faire aider par des ouvrières; l'artiste qui peut donner un3 grande valeur à une matière première par son travail précieux. Tout cela ne constitue aucun danger, aucune cause perturbatrice pour la production nationale.

Ajoutons que dans le cas de l'artiste, comme dans celui du savant dont il importe de faciliter les recherches, la matière première pourra être fournie soit à très bon marché, soit même gratuitement, sur demande spéciale et justilication de son emploi.

On nous fera observer que la même matière première peut servir à fabriquer des objets de valeurs bien différentes, selon la quantité de main-d'œuvre qu'elle reçoit, et qu'il sera difficile d'incorporer dans son prix les frais généraux sociaux devant entrer dans la fabrication d'objets encore non déterminés et ne pouvant l'être. C'est une petite difficulté qui peut être résolue par l'adoption invariable du quantum de frais généraux sociaux afférents à la fabrication des objets les plus ouvragés des industries courantes. Il pourra en résulter que des objets peu ouvragés seront vendus dans les magasins généraux moins cher que la simple matière première entrant dans leur fabrication : cette légère anomalie n'a aucun inconvénient prati(jue. Dans la société collectiviste nul n'aura réellement besoin de matières premières ; (|uanl aux besoins factices, ils ne nous intéressent que secondairement.

On nous reprochera de faire étalage de libertés imaginaires à peu près annulées en réalité. Nous ne nous piquons pas d'assurer, dans la société collectiviste, le fonctionnement du commerce et de l'industrie privés dan> les conditions où ils existent actuellement, puisque ce serait la négation même de notre système. Nous nous sommes préoccupé seulement de

ne pas inscrire à chaque ligne tle nos codes : (( Il est défendu de Taire telle chose sous telle peine. » Nous croyons que la législation par excellence est celle (jui n"a jamais à détendre ni à punir, parce {|ife]le parvient à empêcher tout ce qui est nuisible. Nous voulons assurer à tous nos citoyens la tranquillité de leur existence, de leur intérieur, ne pas les tracasser par des mesures inquisitoriales, ne pas être obligé d'aller violer leur domicile pour y rechercher des aiguilles, un marteau, un ciseau, des tenailles, comme constituant des moyens de production illicitement détenus ; nous voulons ne pas tomber dans des subtilités ridicules pour distinguer l'outil simple de la machine-outil, l'usage personnel de l'usage extérieur, ce qui est permis de ce qui est détendu. C'est pourquoi nous trouvons plus simple et plus rationnel de tout permettre, sur de limiter l'abus par l'intérêt. Nous faisons ainsi tomber toutes les critiques et nous restons fidèle à notre programme libéral.

Quant au commerce ])rivé, libre également, il sera également limité par la possibilité du profit. Acheter des marchandises aux magasins généraux pour les revendre serait une spéculation de peu d'envergure ; il serait plus facile, il est vrai, de faire venir de l'étranger des objets fabriqués qui, ditïerant sans doute, sous certains rapports, des similaires de la production nationale, pourraient avoir un certain écoulement. Mais qu'y gagnerait-on ? Nous avons expliqué, au chapitre de la circulation de la monnaie, que la supériorité — très incertaine — que pourrait assurer aux produits étrangers la majoration subie par les produits nationaux pour frais généraux sociaux, serait intégralement compensée par la perte au change de notre papier-monnaie. Il n'y aurait donc j)as de commerce possible, et la liberté d'importation ne servirait qu'à éviter toute formalité, tout obstacle aux particuliers à qui il plairait d'acheter, pour eux ou leurs amis, des objets étrangers. Nous avons démontré que l'importation d'objets étrangers en quantité plus ou moins grande ne causerait aucune perturbation dans notre organisation sociale.

Le seul point sur le([uel nous croyons indispensable de maintenir une interdiction absolue, c'est l'industrie et le

commerce des produits dangereux, alimentaires et pharmaceutiques. Les premiers peuvent tomber aux mains de déséquilibrés, de maniaques, et devenir une menace pour la sécurité publique ; les autres doivent, avant de passer aux mains du consommateui", avoir été soumis au contrôle du service de Thygiène. Encore dans la prati({ue y aura-t-il des tolérances pour certains iJj'oduits naturels : tels (|ue fruits, légumes, à l'égard desquels le contrôle de l'hygiène est à peu près inutile.

Notre souci de ne contrarier en rien les désirs, même les plus fantaisistes, chaque fois qu'on n'y est pas obligé par une nécessité supérieure, est tellement profond que nous ne reculons pas devant la liberté de se faire construire une maison d'habitation ou un bâtiment à usage quelconque ; le particulier dont telle est l'intention adresse sa demande au service des bâtiments, présente ses plans à son aj)probation — qui n'est refusée que pour imperfection menaçant la solidité de la construction — consigne le montant du devis estimatif, afferme l'emplacement qu'il a choisi et devient ainsi propriétaire, sous la seule condition qu'à sa mort l'immeuble fait retour à l'Etat. Ayant fourni les fonds dépensés, il ne peut équitablement être tenu de payer aucun loyer, et on va nous objecter que ce serait une manière indirecte de faire produire un intérêt à un capital improductif de sa nature. Nous répondons que l'anéantissement de ce capital, le jour de la mort de son possesseur est la compensation de l'exonération de payer un loyer dont il aura bénéficié pendant sa vie. I^es particuliers très jeunes pourront espérer profiter de cette combinaison ; arrivés à un certain âge, ils auront plus de chance d'y perdre. Pour l'Etat le résultat sera, en moyenne, sensiblement nul, c'est-à-dire qu'il n'aura ni perte ni profit.

Voilà notre conception de la liberté sous le régime collectiviste ; nous croyons qu'elle n'est en rien contraire à la pure doctrine de notre parti, et que d'autre part elle fait tomber toutes les critiques de nos adversaires.

Page 1