CHAPITRE IV
Objections diverses faites au Collectivisme.
Touchante union des auti-socialistes français et allemands. — M. Riehter et sa hioeluire : Ou mène le sucutlisme. — Résumé de eet ouvrage.
— Mélange d'erreurs matérielles et d'inepties. — Krrcur de M Novicow.
— Contusion du collectivisme avec l'association. — LEtat producteur dans le présent et dans 1 avenir. - Objection puérile de M. Leroy-Beaulieu. — Naïveté de cet économiste. — Les ouvriers ne sont pas atïamés d'égalité brutale mais de mieux-être. — Augmentation des salaires com- ])ensée par 1 augmentation des objets de con.sommation. — Nouveaux besoins. — La concurrence amène le renchérissement des pri.\. — Aveu de M. Leroy-Heaulieu — Inconvénients temporaires. — La concurrence décourage l'initiative individuelle.
Certaines objections laites à notre doctrine ne ponvaient, logiquement, trouver place dans les trois chapitres qui précèdent et méritent cependant (juekiues mots de réponse. Nous ne parlerons, bien entendu, que des principales, ce livre n'étant pas une œuvre de polémique ; les autres tombent d'elles-mêmes.
Une mention spéciale, parmi nos critiques, est due à M. Eugène Riehter, chef du parti libéral allemand, auteur de la brochure déjà citée : Où mène le socialisme, non à cause de la valeur, mais à cause du retentissement de cet opuscule, qui a été répandu à plusieurs centaines de milliers d'exem[)laires, des deux côtés des Vosges, par les soins de messieurs les capitalistes. Il est à noter que ces derniers, qui reprochent sans cesse au collectivisme d'être une imi)orlalion allemande, s'empressent, lorsqu'il s'agit de le combattre, d'appeler les Allemands à la rescousse. Mais à quoi bon s'arrêter aux absurdités
et aux inconséquences de l'esprit de parti, toujours en opposition avec l'esprit de justice ?
M. Leroy-Beaulieu, non content d'avoir asséné un volume de sa fabrication sur la tète du collectivisme, — qui a supporté le choc aussi victorieusement que le chanoine Fabri, du Lutrin — a lenu à honneur de présenter au public français le pamphlet d'outre-Rhin, dont il a fait un pompeux éloge. La haine du collectivisme a été mauvaise conseillère pour M. Leroy-Beaulieu ; lui qui a fait à nos idées une guerre passionnée, mais sérieuse et digne, il eût été mieux inspiré en ne ramassant pas, pour s'en servir contre nous, des armes aussi méprisables. Il est impossible, en effet, d'accorder son estime à un écrivain lorsqu'il emploie son talent à dénaturer la vérité, à passer sous silence ce qui est à l'actif de ses adversaires, pour mettre en relief, en l'exagérant, ce qui peut leur nuire. Un honnête homme ne peut éprouver, à la lecture du livre de ^L Richter, qu'une indignation mêlée de dégoût. C'est mensonger, c'est perfide ; cela suinte par tous les pores la haine et la mauvaise foi. Nous voudrions que toutes les personnes qui liront notre livre, où le collectivisme est présenté sous son aspect organique et dans sa réalité, puissent le mettre en parallèle avec le collectivisme selon ^L Richter ; elles constateraient (|ue le politicien allemand a commis à l'égard de ses lecteurs un véritable abus de confiance, et rien ne pourrait servir plus utilement notre cause que l'écœurement produit par de pareils procédés.
M. Leroy-Beaulieu, qui avait peut-être pour excuse le vague de nos doctrines et les excès de langage de certains révolutionnaires, a pris ou paru prendre pour argent comptant les inventions abracadabrantes de }>l. Richter, et il les donne comme l'expression du collectivisme le j)lus authentique. Voici comment il résume l'ouvrage dans sa préface :
u Trois enseignements surtout se dégagent de ces tableaux « pleins de vie : la préoccupation continue, de la part des « gouvernants socialistes, de voir réapparaître l'inégalité et (( se reconstituer le capital privé ; l'épouvantable oppression (( et le favoritisme des chefs d'atelier qui ne sont plus que des (( fonctionnaires et se trouvent soustraits à toute concurrence :
« la très grande diminution de la production, dépourvue de « son principal ressort, l'initiative individuelle spontanément « et généreusement récompensée parle succès de l'entreprise. »
Autant de mois autant... d'erreurs. On ne saurait mieux résumer le contraire de ce qu'est le collectivisme. Les lecteurs qui ont bien voulu nous suivre avec attention se sont convaincus: l"que loin de prendre aucune mesure pour empêcher la reconstitution du capital privé et la réapparition de l'inégalité des fortunes, nous leur laissons le champ absolument libre, notre organisation n'ayant pas à soulïrir de tout ce qui peut être l'ait dans ce sens; 2" que les chefs d'ateliers et fonctionnaires, soumis au contrôle permanent de leurs supérieurs et des mandataires du suffrage universel, ne peuvent en rien abuser de leur autorité ; 3" que l'initiative individuelle est beaucoup mieux et plus sûrement récompensée que sous le régime capitaliste, et que, loin de diminuer, la production augmente dans des proportions énormes.
Voilà la loyauté, voilà la justice de nos adversaires !
Mais il faut citer quelques passages du livre de M. Richter pour montrer avec quelle obstination il a tourné le dos à la vérité :
Dans la société collectiviste dont il présente le tableau, tous les journaux sont supprimés sauf le Journal Officiel.
L'obligation au travail est universelle pour les hommes et les femmes de 21 à 65 ans.
Les salaires sont égaux pour tous ; la durée du travail est égale pour toutes les professions.
Les repas sont pris obligatoirement en commun dans les cuisines nationales du district.
Des hommes de loi sont entretenus gratuitement par l'Etat et doivent consacrer gratuitement leurs services au public.
Les malades sont Iransporlés obligatoirement dans les hôpitaux publics.
Les femmes, astreintes au travail, sont déchargées des soins du ménage; leurs enfants sont envoyés dans des crèches.
Les logements sont tirés au sort périodiquement; mais les déménagements ne sont pas compliqués, car l'Etat a com-
mencé par s'emparer des trois quarts du mobilier de chacun pour meubler les bâtiments affectés aux services publics.
Le mariage n'étant pas reconnu, non plus que la famille, l'homme, la femme et les enfants sont dispersés aux quatre coins de la ville, ou même dans des villes éloignées.
L'armée, rétablie peu à peu, mitraille le peuple à chaque velléité de protestation ; des garde-côtes coulent à fond les embarcations des émigrants volontaires.
Pour pouvoir suffire à la production des objets les plus indispensables, on su[)prime la fabrication des objets de luxe.
La production des objets indispensables diminuant de plus en plus, on augmente la durée de la journée de travail, et on emploie les jeunes gens et les vieillards.
Le travail devenant de plus en plus pénible et rencontrant des résistances, le chancelier propose d'appliquer la bastonnade aux récalcitrants !!!....
Une crise ministérielle éclate parce que ce même chancelier avait la prétention de conserver un domestique pour recoudre et nettoyer ses habits, et de se faire servir chez lui ses repas, apportés de la cuisine nationale. Vainement le malheureux fonctionnaire allègue que ses travaux écrasants l'empêchent de se livrer lui-même aux soins de ses vêtements et qu'à la cuisine nationale il est harcelé par les solliciteurs qui l'empêchent de manger. Rien ne peut faire lléchir la rigueur des principes et il est obligé de démissionner. Son successeur se fait une grande popularité en portant ostensiblement lui-même ses vieux habits à l'atelier national de réparations !...
La production, réduite des deux tiers, diminue encore. Rationnement, puis famine générale. Guerre civile ; guerre étrangère ; renversement du gouvernement collectiviste.... Et le rideau tombe !...
Si cette plate facétie émanait d'un reptile bismarkien vulgaire, on ne s'y arrêterait même pas. Mais elle est l'œuvre de l'orateur le plus écouté du Reichstag, du chef d'un parti puissant. Un ministre français, M. Méline, en a fait sienne l'absurdité la plus énorme. Il n'a pas craint d'affirmer à la
Iribune de la Chambre cjiie ravèneiiienl du colleclivismc sérail la réduclion de la production à la moitié de- ce qu'elle est actuellement, chiffre rapproché de celui de M. Richter. Nous devons donc considérer la brochure de ce dernier comme la criti((ue la j)lus autorisée (|ui ail été faite de nos doctrines. Ola étant, ne pouvons-nous pas concevoir un légitime orgueil et une immense confiance en comparant la puissance, la splendeur des conceptions collectivistes aux misérables et grotesques objections, toutes, d'ailleurs, basées sur des erreurs matérielles, qui nous sont opposées ?
D'autres écrivains, plus sincères, méconnaissent également le collectivisme dans ses principes les plus essentiels. C'est ainsi que M. Novicow écrit : (1)
« Supposons les \œux des ouvriers accomplis. On leur fait cadeau de toutes les entreprises agricoles et industrielles. Que vont faire les ouvriers? Tout d'abord, que feront-ils de celles qui donnent actuellement des pertes? Ils les supprimeront à coup sûr. Mais alors un grand nombre de salariés, qu'elles nourrissent aujourd'hui, vont être jetés sur le pavé. »
M. Novicow ignore donc que, dans la société collectiviste, le Ijénéfice et la perte sont des mots dénués d'application ! Comment s'étonner de voir (jue nous avons tant d'adversaires lorsque nous sommes si peu connus? M. Novicow, qui a senti comme nous la nécessité primordiale d'augmenter la production, et qui nous |)araît chercher la vérité de bonne foi, devrait être des nôtres s'il était mieux renseigné sur nos doctrines.
Chaque fois qu'une association de production se constitue quelque part et ([u'elle échoue, chaque fois que l'Etat, se constituant lui-même producteur, obtient de médiocres résultats, ou dépense trop, ou commet une erreur quelconque, toute la presse conservatrice (c'est-à-dire toute celle qui n'est pas socialiste) triomphe bruyamment et avec ensemble : « Voilà ce que donne le collectivisme ! C'est la faillite du collectivisme ! etc., etc. ! » Il est impossible qu'une certaine dose de mauvaise foi ne se mêle })as à ces déclamations, car Tigno-
(1) Les Gaspillages des sociétés moilcrnes, p. 298.
rancc de nos adversaires de la presse ne peut aller jusqu'à confondre une association privée, agissant dans la société capitaliste comme un producteur individuel, soumise par conséquent à tous les dangers, à toutes les difficultés qui dérivent de la concurrence, avec l'association nationale d'abord, internationale ensuite, qui est le collectivisme et qui supprime toute concurrence. Il est impossible également d'assimiler l'Etat actuel, organisé pour administrer et non pour produire, avec l'Etat collectiviste dont la production sera la fonction presque exclusive, et qui sera doté de tous les organes techniques nécessaires pour la remplir convenablement. D'ailleurs il est excessif de prétendre que même l'Etat actuel est inférieur à la production privée; les postes et télégraphes, les chemins de fer, les poudres, les tabacs, les manufactures d'armes ne redoutent aucune comparaison avec des établissement privés. M. Leroy-Beaulieu lui-même le reconnaît ; il est trop intelligent pour nous opposer l'absurde rengaine de l'infériorité des chemins de fer gérés par l'Etat en France, sachant bien qu'on ne peut assimiler les mauvais tronçons secondaires mal raccordés, qui appartiennent à l'Etat, aux magniliques réseaux des compagnies concessionnaires, et sachant en outre que nous répliquerions par l'exemple des chemins de fer allemands, qui ne forment qu'un réseau administré par l'Etat et dont la supériorité, à tous les points de vue, sur les chemins de fer français, n'est pas discutée.
Mais M. Leroy-Beaulieu a trouvé un argument singulier pour expliquer que si l'Etat a réussi dans ces divers services, il échouerait infailliblement dans la direction de la production : c'est que les services dont il est actuellement chargé sont simples et répondent à des besoins à peu près constants. Les tabacs, par exemple, dit-il, augmentent à peu près régulièrement leur production de 3 à 4 "o par an.
Voyons, Monsieur Leroy-Beaulieu, est-ce sérieux? En quoi la direction des chemins de fer ou des postes et télégraphes constilue-t-elle un service plus simple que celle des mines ou des tissages, ou des usines métallurgiques ? Nous savons bien que l'ensemble des services productifs et intermédiaires de notre société représentera une somme de travail autrement
considérable ((110 TcMisemble des services confiés acluellement à l'Etal Mais la difficulté s'en accroitra-t-elle?
Aujourd'hui les difficultés que peut rencontrer l'administration des tabacs ne touchent en rien celle des poudres; de même pour toutes les autres. Chaque service est autonome et ne se complitjue pas de ce qui peut se passer à côté de lui. Il en sera de même sous le régime collectiviste. Chaque conseil techni(jue s'occupera de la branche qui lui sera confiée et non des autres. Ainsi, la multiplicité des services confiés à l'Etat accroîtra le nombre des conseils techniques, mais non les difficultés de chacun d'eux.
Quant aux variations de la production, en quoi sont-elles un obstacle? D'abord, il est certain que leur taux n'est en général pas plus fort que pour les tabacs ; il n'3' a pas de raison pour qu'une année, par exemple, la consommation des chapeaux, ou des souliers, ou du fer, s'élève de 15 à 20 "/o, pour retomber l'année suivante. Les changements sont lents et à peu près toujours dans la même direction. JNIais s'il en était autrement, quel inconvénient en résulterait-il ? xVvec son puissant outillage, ses réserves de matières premières et produits fabriqués, sa souple organisation du travail, l'Etat serait infiniment mieux en mesure que l'industrie privée de suivre les fluctuations de la consommation, quelles qu'elles fussent.
L'objection de M. Lcroy-Beaulieu est donc d'une rare faiblesse ; il est vrai qu'il serait difficile d'en trouver de meilleures.
Le savant directeur de VEconomiste français n'est pas plus heureux sur un autre terrain. Il s'y montre même d'une naïveté un peu trop forte pour un homme de son expérience : ujie des raisons qui, d'après lui, devraient faire rejeter le collectivisme, c'est que la propriété nationale a pour base la propriété particulière, et que si on détruisait celle-ci, la France n'aurait pas de titre fsic' à opposer aux envahisseurs qui prétendraient s'emparer de son territoire 1... M. Lcroy-Beaulieu a-t-il vu souvent dans l'histoire un peuple envahi opposer aux envahisseurs une armée de notaires brandissant leurs minutes poudreuses? L'usage des fusils à tir rapide et des obus à la mélinite semble plutôt avoir prévalu, et quand ces moyens de
défense sont insulfisants, tout le papier timbré des olficines notariales serait d'un petit secours. L'Alsace-Lorraine, pour être composée de propriétés privées, n'en a pas moins été annexée à rAUemagne. >L Leroy-Beaulieu parait redouter beaucoup une invasion de Samoyèdes et d'Esquimaux venant réclamer, au nom des principes collectivistes, leur part de Chambertin et de Cbàteau-Lalfile. Qu'il se rassure! ces braves gens préfèrent l'buile de pboque, et aucun péril ne nous menace de ce côté.
On dil encore : les ouvriers n'ont rien à gagner au collectivisme ; pas plus sous ce régime que maintenant ils ne seront vraiment propriétaires des moyens de production, ni affranchis de la direction des chefs de service.
Nous croyons qu'aucun ouvrier n'a jamais rêvé de devenir propriétaire d'un marteau-pilon, d'un métier mécanique ou de tout aidre niachine-oulil dont il naurait que faire ; nous croyons aussi qu'aucun d'eux n'est assez présomptueux pour croire qu'il pourrait remplacer un ingénieur. Ce qu'ils demandent, et ce que le collectivisme leur donnera, c'est de gagner largement leur vie par un travail raisonnable.
L'ouvrier n'est pas davantage affamé d'égalité brutale ; il admet fort bien que ses chefs, ayant à dépenser plus d'intelligence, plus de savoir, soient mieux payés que lui. C'est la comparaison de son extrême misère avec l'indécente opulence de ses maitres qui lui arrache parfois des protestations contre l'inégalité exagérée qui règne actuellement.
De quoi se plaignent les ouvriers ? écrit-on souvent, leur condition s'améliore de plus en plus, piiisque les salaires augmentent. Ce qu'on oublie d'ajouter c'est que le prix des objets nécessaires à la vie augmente encore ])lus vite. Dans la première moitié de ce siècle, l'heureux mortel qui possédait L200 francs de rente menait une existence plantureuse dans une ville de province. Actuellement il serait moins heureux avec le triple de cette somme. C'est là un fait connu de tous, et à l'appui duquel on peut se dispenser d'appeler la statistique.
Il ne faut d'ailleurs pas faire un crime au travailleur des champs et de la ville du développement qu'ont pris ses besoins.
Il n'en est pas res|)oiisal)Ie : c'est la loi iiiéhiclablo de la civilisation. Le lils porte des souliers quand le père avait des sabots; la fille remplace par un chapeau le modeste bonnet de la mère. Le pain de fougère du paysan de La Bruyère paraîtrait bien amer à nos cultivateurs, qui ont pris Ihabitude du pain de seigle et même de froment. Mais le paysan de La Bruvère lui-même était un raffiné par rapport à l'homme des cavernes. Nul relour en arrière n'est possible, et loin de s'en plaindre il faut se féliciter de voir l'humanité s'éloigner de plus en plus de la misère et de la barbarie; il faut comprendre que, plus une société se perfectionne, plus ses devoirs envers ses membres sont étendus, et qu'elle ne les remplit pas suffisamment en leur assurant simplement le degré de bien-être auquel était parvenue la génération précédente.
Nous avons encore à examiner l'une des principales critiques de nos adversaires : le reproche de paralyser le progrès en su])primant ce que l'on considère comme son principal moteur, la concurrence.
Nous avons vu précédemment que le collectivisme ne fait pas disparaître l'intérêt personnel, qu'il développe rinitiative individuelle, au lieu de la ralentir, en récompensant toujours se.s elTorts, et que ce qu'il supprime c'est l'antagonisme des intérêts personnels, ou autrement dit la concurrence.
Or la concurrence est considérée par les économistes comme l'àme même du mouvement commercial et industriel. Dans cette liberté laissée à tout citoyen — à condition qu'il ait (les capitaux ou qu'il en trouve à emprunter — de faire telles entreprises qu'il lui convient, ils voient le plus puissant des excitants de l'initiative individuelle, le stimulant par excellence de racllvilé humaine et le plus actif des fadeurs sociaux de la ci\ ilisation. Os affirmations ne rencontrent que de rares conlradicleurs ; on n'ose guère contester, tout au moins, à la concurrence cet avantage important de tourner au profil du consommateur en abaissant les prix. Examinons d'aboid ce dernier point :
11 est certain (jue la règle actuelle du commerce et de l'industrie c'est de vendre à petit bénélice ; mais petit bénéfice
ne veut pas dire petits frais. Les frais sont, au contraire, énormes, écrasants, et grèvent la marchandise dans une forte proportion. Les magasins étalent un luxe inouï pour attirer les clients. Ils dépensent des sommes considérables en publicité. Tout est payé par le consommateur.
Il est certain aussi que les magasins s'efforcent d'attirer les acheteurs en mettant en vente des marchandises à un prix aussi bas que possible ; mais comme il faut, à toute force, qu'ils trouvent leur bénéfice, la diminution du prix est compensée par une diminution de qualité. On fait en sorte de laisser à la marchandise l'apparence de la qualité ; les artifices innombrables de la fraude parviennent même à donner à un produit inférieur un éclat qui séduit laclieteur ignorant, mieux que ne le feraient des qualités réelles. Mais en somme l'acheteur n'en a jamais que pour son argent, et trop heureux quand il en a bien pour son argent.
L'exagération du nombre des commerçants, la faiblesse du chilTre d'affaires de chacun, qui en est la conséquence, et la nécessité où ils sont ainsi placés de prélever un plus gros bénéfice, pour subvenir à leur existence et à leurs frais généraux, sont aussi des causes du renchérissement des prix, imputable à la concurrence. A cet égard nous avons un aveu formel de M. Leroy-Beaulieu :((... A Paris, par exemple, c'est le nombre infiniment trop élevé des marchands au détail, bouchers et boulangers, qui fait renchérir les prix... » (1). Mais comme M. Leroy-Beaulieu ne peut pas laisser le principe qui lui est cher sous le coup d'une aussi grave accusation, il s'empresse d'ajouter que c'est là « un mal temporaire », que si un premier développement de la concurrence a augmenté les prix, un deuxième développement, dans lequel les grands magasins auront étoutTé les petits, ramènera le bon marché. Cela nous rappelle un peu l'enseigne du barbier de village : « Demain, on rasera gratis ». La concentration du commerce est certaine ; la baisse des prix l'est beaucoup moins, et nous l'attendons surtout de la troisième période, non prévue par M. Leroy-Beaulieu, celle où la nation se substituera aux gros
(l) Le Collectivisme, opus citatum p. 406.
producteurs el aux gros coinnierçanls. Mais messieurs les économistes sont admirables, en vérité, avec leur optimisme : loin de se laisser déconcerter par le spectacle des misères ((u'engendre leur société, ils répondent imperturi)al)lement : « ça ne durera pas ; ce ne sont que des inconvénients temporaires ». C'est la consolation habituelle adressée aux ouvriers jetés sur le pavé par l'invention d'une machine nouvelle. Lors de la grande révolution dans la fabrication du coton, les os de plusieurs centaines de milliers de tisserands, morts de faim, blanchirent les plaines de l'Hindoustan. Ceux-Là, observe Marx avec son amcre ironie, n'avaient évidemment éprouvé que des « inconvénients temporaires. »
Ainsi donc la concurrence ne profite nullement au consommateur, et il est évident que le meilleur régime pour lui serait celui où l'Etat, fabriquant tout lui-même — économiquement puisqu'il emploierait les procédés les plus perfectionnés — et vendant à prix coûtant, puisqu'il supprimerait les intermédiaires, donnerait à chaque acheteur, en toute confiance, l'équivalent de son argent.
Voyons maintenant les effets de la concurrence comme excitant de l'initiative individuelle.
L'exagération croissante des frais généraux rend le succès de toute entreprise nouvelle de plus en plus incertain. La plus grande partie de celles qui sont tentées succombant avant d'avoir pu se développer; d'autres, après avoir vécu des années et même prospéré, tombent tout à coup à raison d'une modification de la situation économique qui existait lors de leur fondation, ou d'une concurrence disposant de moyens plus puissants.
Un commerçant, un industriel qui se voient menacés de ruine cherchent à retarder le moment de leur chute en vendant à vil prix les marchandises dont ils disposent. De là un préjudice considérable à ceux qui vendent aux prix normaux et ne trouvent plus d'écoulement.
Dans de telles conditions il faut donc être d'un tempérament aventureux pour s'engager dans une entreprise. Aussi les gens prudents s'en abstiennent de plus en plus. Ceux qui ont des fonds les placent en rentes, ou en titres aussi bien
garantis que possible ; chacun rêve de devenir fonctionnaire ou d'être employé dans un service public, où il y a peu à gagner, mais où Ton est à peu près en sécurité.
Plus on marchera dans la voie où Ton est engagé, plus l'insécurité des affaires augmentera, plus on s'en détournera, de sorte que l'avenir qui nous est réservé parla société capitaliste semble être de devenir une nation de fonctionnaires et de rentiers. Les producteurs auront disparu, ne trouvant plus à vivre. Or on n'a pas encore trouvé le moyen de se passer d'eux.
La conclusion c'est que, loin de favoriser l'action de l'initiative individuelle, le régime de la libre concurrence l'étouffé, car avec lui les efforts les plus persévérants et les plus intelligents n'ont, dans la plupart des cas, d'autre récompense que la ruine.
Mais n'allions-nous pas oublier l'objection la plus fréquemment faite au système collectiviste, celle qu'on peut considérer comme classique, tant elle se retrouve souvent dans la bouche de ses adversaires, et que nous résumons ainsi : « Tout le monde se plaint déjà de l'exagération du nombre des fonctionnaires, d'où résultent une atteinte à l'indépendance des citoyens et des charges budgétaires excessives. Or vous voulez introduire le fonctionnarisme dans les services de la production et de la répartition, qui sont actuellement des services privés. Ce sera une eiTroyable tyrannie et une ruine complète. »
Nous avons déjà répondu au côté financier de cette critique en expliquant que le collectivisme fera disparaître tous les fonctionnaires parasites et réalisera ainsi une notable économie. Il ne conservera que ceux qui concourent directement à la production, à la répartition et aux services auxiliaires strictement indispensables. Aucun ne touchera de traitement sans en avoir donné l'équivalent à la nation par son travail. Qu'importe qu'un ingénieur soit payé par une société anonyme ou par l'Etat ? La production n'en sera ni plus ni moins grevée. C'est l'évidence même pour quiconque a conq)ris l'organisa-
tion collectiviste exposée dans les chajjilies précédents de ce livre. Aussi ninsistons-nous pas.
Reste l'oppression prétendue (jue l'erait [)eser l'armée nombreuse des l'onctionnaires socialistes sur la masse i)lus nombreuse encore des simples producteurs. Nous voudrions (jue les personnes de bonne loi, t(ui se l'ont une idée à ce j)oinl fausse du rôle du pouvoir dirigeant dans la société collectiviste, pussent lire la magistrale étude publiée sur cette question par Jean Jaurès dans la Renne socialisle d'avril 1895. Elles se rendraient compte des différences essentielles (jui existent entre la l'orme actuelle de l'F^tat et celle qu'il revêtira dans l'ordre (jue nous préconisons. Le gouvernement actuel, défenseur des privilèges d'une classe contre les revendications populaires, aussi bien (fue l'étaient avant lui la monarchie et l'empire, est amené par la force des choses h imposer à tous ceux qui le représentent une attitude conforme à la sienne, à exiger d'eux qu'ils l'imposent à leur tour aux électeurs sur qui leur situation leur donne de l'intluence. Les fonctionnaires sont donc à la fois opprimés et oppresseurs. Mais qui leur permet de peser sur la conscience de leurs administrés? L'infériorité intellectuelle et sociale de ces derniers. Cette infériorité n'existera plus en régime socialiste, l'instruction étant largement répandue et les moyens d'existence de chaque cito^'en lui étant solidement assurés, sans que le caprice ou la haine d'un supérieur puisse les lui ravir. D'autre part, le gouvernement n'étant plus une fraction de la nation armée contre l'autre, mais la nation elle-même réglant librement ses affaires, au nom de qui pourraient venir les tentatives de tyrannie? Les fonctionnaires, ou pour mieux dire les chefs des services sociaux, seront pleinement indépendants à l'égard de leurs supérieurs, en dehors de leurs fonctions, et de même leurs subordonnés seront, dans les mêmes conditions, i)leinement indépendants à leur égard, lin un mot, pour cmi)loyer l'expression de Jaurès, « quand loiil le inonde sera fonctiomiaire, il (( n'y aura plus de foiîctionnaires, et le socialisme sera, i)our (( l'affranchissement de la démocratie et des fonctionnaires « eux-mêmes, la suppression du fonctionnarisme. »
Ainsi, pas de tyrannie exercée de haut en bas i)ar les dépo-
silaires de l'autorité suprême au profit d'un parti, à supposer même qu'il existe encore des partis. Restent les abus de pouvoir individuels auxquels certaines natures seront toujours enclines Ceux-là seront si énergiquement réprimés, grâce au système de contrôle dont nous avons parlé au chapitre du ministère de l'Intérieur, qu'il n'y a pas à en redouter la généralisation.
LIVUE V
LA TRANSITIOiN