CHAPITRE I
Nécessité de la conquête du Pouvoir politique.
Comment s'accoinpliia la transformation sociale .' — F'atalisme, au moins apjiarent, de Karl Marx contredit par son activité personnelle. — JuscfiiOù doit aller l'évolution. — Pas aussi loin ([ue le croit Scliaeftle, interprétant Marx. — Il faut agir. — 0|Mnion de (lal)riel Deville. — But de l'action. — Accord de tous les socialistes sur la nécessité de conquérir le jjouvoir politique. — Démonstration de cette nécessité par Jules Guesde.
Etant admis que le collectivisme est le but inévitable et désirable de l'évolution économique des sociétés, il reste à nous demander comment s'opérera la transformation.
La longue citation de Karl Marx, que nous avons laite dans le premier chapitre de ce livre, paraît trancher la question dans le sens du pur fatalisme. Les phases successives de l'opération sont prévues; l'une est la conséquence forcée des précédentes et implique non moins forcément celles qui suivent. On se demande quelle peut être, dans cet enchaînement étroit, la part de l'intervention humaine, et s'il ne faut pas se borner à se croiser les bras en attendant les événements.
Telle n'était cependant pas la pensée du Maître, et il n'en faut pas chercher d'autre preuve que sa vie elle-même, si admirablement remplie, et dans laquelle l'action, la lutte, l'organisation du prolétariat international, tiennent autant de place que l'élaboration des idées.
Peut-être s'est-il, d'ailleurs, cx})Ii(|ué plus clairement sur ce j)oint dans (|uel(|u'un de ses écrits ; mais peu de Français ont la bonne fortune de les connaître tous, car la plus grande
partie n'ont pas été traduits dans notre langue. Le Capital lui-même n'existe pas complètement en français.
Schaelfle, que sa nationalité et ses consciencieuses études mettent à même d'être mieux renseigné, nous donne cependant une interprétation de la pensée marxiste qui, si elle semble contormc à la lettre du passage plus haut cité, n'en est pas moins contraire, sans doute, à la vérité, car elle ne parait admise par aucun des continuateurs du grand socialiste. Selon lui les collectivistes doivent se résigner à attendre, pour la réalisation de leurs espérances, la dernière période de l'évolution, c'est-à-dire la division ploutocratique de la société en (juelques milliardaires d'une part et des millions de prolétaires de l'autre.
Il nous est impossible de nous ranger à celte opinion. Si les socialistes étaient assez mal inspirés pour laisser l'évolution aller aussi loin, et aboutir, d'après les propres expressions de Marx, à « la misère, l'oppression, le servage, la dégradation » des travailleurs, ils courraient grand risque, selon l'observation de Benoit Malon, de voir le prolétariat « choir en servage ploutocratique » plutôt que de briser le joug du capital. Quels éléments de reconstruction sociale pourrait-on trouver, en effet, dans une masse ouvrière abêtie, « dégradée » par la misère et le servage poussés à leurs extrêmes limites? Si elle tombait aussi bas, elle aurait perdu ces nobles élans, ces hautes aspirations qui font les révolutionnaires conscients, et toute capacité à exercer le pouvoir : tout au plus pourrait-elle se ruer en une jacquerie sauvage, mari[uéc par le pillage, le meurtre et l'incendie, et sans autre lendemain que le chaos ou une réaction sanglante.
Encore une fois telle n'a pu être la pensée d'un esprit aussi clairvoyant que Karl Marx ; d'ailleurs s'il l'a eue, il faut dire nettement qu'il s'est trompé, et se séparer de lui sur ce point. Ce n'est pas manquer de respect au génie que de ne point lui attribuer le don d'infaillibilité qui nous fait hausser les épaules quand les catholiques en investissent leur pontife romain.
Les socialistes ne doivent pas tout attendre de la marche des faits économiques ; ils doivent descendre dans l'arène
pour raccélércM-. (yesl Topinion que nous exprimions dans noire premier chapitre, et nous sommes heureux de hi retrouver sous la phime d'un écrivain distingué, qui s'honore d'être un des plus fidèles disciples de Karl Marx, Gabriel Deville : « S'il est impossible de supprimer certaines phases du déve- ({ loppement social, à un certain degré de développement, il (I est possible aux hommes de laciliter ou de retarder le succès « socialiste ; cela dépend [)arrois d'hommes autres que les (( socialistes, et presque toujours de la tactique socialiste (1 ».
D'ailleurs, tous les chels du parti socialiste recommandent l'action et en donnent eux-mêmes vaillamment rexemi)le. Vers quel but la dirigent-ils ? Sur ce point il y a encore unanimité entre eux — et il ne peut en être autrement tant ce but est imposé par la logi(|ue la plus élémentaire : vers la conquête du pouvoir politicpie. Laissons la parole à Jules Guesde, le principal propagateur français de la doctrine marxiste :
... Le prolétariat, qui n'est pas limité aux seuls ouvriers manuels... aiu'a, pour l'emetlre la société en possession, pour reconstituer le patrimoine de l'Iiumanité, à exproprier les expropriateurs de cette dernière.
Mais avant tout, comme préface et condition de cette expropriation économirpie, il aura à s'emparer du pouvoir politiipie, à devenir le gouvernement.
C'est ^ràce à l'Etat monopolisé par elle et devenu entre ses mains un outillajie de compression de plus en plus développé et de plus en pins perfectionné, rpie la petite minorité capitaliste peut continuer à tenir sous le ji)ii;j,- la gi'ande majorité laborieuse. Tant ({ue cet Etat... n'auia i)as été enlevé à la bouri;eoisie par le j^rand parti du travail, il n'y aura rien de fait, parce qu'il n'y aura rien de faisable ; l'outil de la transformation nous manrpiera.
Le collectivisme... est donc suspendu à l'avènement des travailleurs au gouvernement, qu'ils doivent y arriver [)aci(i(piement ou à l'aide d'une révolution violente que je n'ai ni à prédire ni h désirer.
C'est à cet efi'et que nous nous organisons ; c'est à cette première conquête que nous marchons. Nous voulons le pouvoir, parce que le
(1^ Principes sociatisles. par Gabriel Deville. p. 72. (Giard et Brièrc, éditeurs, 16, rue
Sournot;.
parti ouvrier au pouvoir c'est le socialisme triomj)hant, c'est riiuinaiiité libre dès demain (1) ».
Voilà donc le but de l'action socialiste bien précisé ; nous allons voir maintenant par quels moyens il sera possible de l'atteindre.
(l) Conférence sur le Collectivisme, opus citatum, p. 19.