CHAPITRE II
Moyens à employer pour conquérir le pouvoir, le conserver et aboutir.
Complexité de la révolution sociale. — Simplicité relative d'une révolution politique. — Difficultés qu'elle rencontre cependant. — Exemple tiré du 4 septembre IcSTO. — Mesures liréjjaratoires.
La révolution sociale, ne jjouvant qu'être l'œiiNre de la majorité du pays, doit s'accomplir sans violence — Opinions de Marx, (iucsde, Deville, Stcpniak. — Définition du mot : révolution.
Question à résoudre. — Im))uissance réformatrice du ])arlementarisme — Impossibilité de la suppression du Sénat. — Le Sénat ne résisterait pas loni^temps à une poussée socialiste du suffrage universel Le peu
d'élasticité des finances emj)éclie toute réforme. — Inutilité et inconvénients des réformes. — (le qu'on voit et ce qu'on ne voit pas. — Craintes du cajiital devant les lois protectrices du travail. — Dangers de trop elïrayer le capital. — L'impôt sur le revenu n'améliorerait en rien la situation des ouvriers. — Stérilité de l'œuvre des coopérations, de la mutualité, des sociétés de retraites. — Impossibilité de renouveler l'outillage national — Les réformes ne sont ni possibles ni désirables. — Leur poursuite constitue pour nous une mauvaise propagande.
Peut-on appli(|uer le collectivisme par voie de changements partiels? — Dangers de cette méthode — La grève du capital. — Juin 1848. — Le collectivisme doit être api)lic|ué de toutes pièces.
Etendue de l'ceuvre à accomjjlir. Elle ne peut être accomplie par une assemblée constituante. — Nécessité d'une organisation préalable. — Importance capitale de cette cjuestion.
La propagande socialiste rendue plus facile par nos formules praticjues. -• Ciuerre aux choses ; paix aux hommes. — Avantages de la modération dans la forme. — Nouvelle tactique parlementaire.
Préparation des lois et règlements de la société collectiviste. — Cause de lavortement des révolutions — (lonstitution d'un comité d études. — Les bonnes volontés ne manqueront pas. — Clioix préalable du personnel administratif.
La (lélcrmination du plan de bataille, dont Temploi nous conduira aussi rapidement et aussi sûrement que j)ossible à la concjuète du pouvoir politique, est subordonnée à plusieurs ordres de considérations, dont lun des plus importants est
celui-ci : Quel usage compte-t-on l'aire du pouvoir lorsqu'on s'en sera emparé ?
Quand on a, comme le parti socialiste, la charge des destinées de l'humanité, la mission de procéder à la plus vaste et la plus décisive transformation sociale que l'histoire ait à enregistrer: quand on est pénétré de l'étendue de cette tâche, de la gravité des difficultés quelle peut rencontrer; quand on songe aux dangers terribles qui peuvent être la conséquence d'une erreur et au poids des responsabilités à assumer, on doit comprendre la nécessité de ne rien livrer au hasard, de s'orienter vers des buts bien définis et de ne pas s'égarer à la poursuite de décevantes chimères.
S'emparer du pouvoir est relativement facile pour un parti qui s'appuie sur l'évolution naturelle ; c'est après la conquête que s'ouvre, selon le mol de (îambelta, l'ère des difficultés. Il faut s'y maintenir, d'abord, et ensuite, pour employer une autre expression du même orateur, il faut aboutir.
Or ce qui est déjà une œuvre épineuse lorsqu'il s'agit d'un changement politique, devient incomparablement plus difficile pour une transformation sociale. Quelques modifications dans la constitution, quelques diminutions ou extensions des libertés publiques, quelques mutations dans le personnel, voilà le bilan d'une révolution politique. Une révolution sociale, au contraire, outre les réformes qui précèdent, doit remplacer de fond en comble toutes les lois, règlements, institutions sur lesquels reposent la vie civile, industrielle, commerciale, les rapports sociaux sous toutes leurs formes. La première n'agite un pa^'s que superficiellement; elle passe presque inaperçue dans les couches profondes de la population, ou tout au moins y est accueillie avec indifférence. La seconde apporte avec elle une perturbation complète. Qu'est-ce que le renversement d'une dynastie peut faire à ce paysan perdu dans un hameau reculé, loin des agitations de la capitale? Aucune de ses habitudes séculaire n'en sera changée. Ce qui l'intéresse, ce n'est pas ce qui se passe à cent lieues de lui, c'est ce qui le touche, et tout ce qui le touche se présentera à lui sous le même aspect que la veille. Après une révolution sociale, au contraire, il devrait entrer dans une vie entière-
ment nouvelle. Toutes ses notions ataviques sur le droit, la vérité, la justice devraient être déracinées et remplacées par des principes nouveaux, considérés jusqu'alors par lui comme la négation des premiers. Changement prodigieux : les propriétaires ne seraient plus propriétaires! On ne paierait plus ni fermages, ni impôts ! L'argent monnayé n'existerait plus ! Les capitaux ne rapporteraient plus d'intérêts! Il n'y aurait ni prêteurs, ni emprunteurs ! Le grain et les bestiaux ne seraient plus transi)ortés sur les champs de foire, mais achetés par l'Etat! Et il laudrait faire comprendre, faire accepter tout cela à des cerveaux engourdis par la routine et chez lesquels la moindre innovation est accueillie avec une méfiante hostilité!
Une transformation sociale apparaît donc comme une œuvre aussi complexe qu'une transformation politique est simple. Et cependant combien cette dernière même est d'une réalisation difficile ! C'est un Aiit notoire que le parti républicain, au lendemain du 4 septembre, n'avait aucun personnel gouvernemental et administratif pour remplacer celui de l'Enqiire; qu'il a dû, pour ce motif, laisser la République pendant cinq ans aux mains des anciens partis ; que celte circonstance seule a d'ailleurs permis à la nouvelle forme politique de s'acclimater en France, où elle était foncièrement impopulaire, et que c'est en voyant combien elle différait peu de la monarchie que les trembleurs ont fini par se rassurer et se rapprocher d'elle. La France était si peu acquise à la République en 1871, qu'elle envoyait à l'Assemblée nationale une écrasante majorité réactionnaire et que, sans la diversion produite par la Comnuine et les dissensions intestines des royalistes, elle aurait bel et bien subi une restauration. Ce n'est donc que par un concours exceptionnel de circonstances favorables que la Républicpie a pu se maintenir en France. Quant à aboutir, non seulement elle en a été iiu'apable, bien (ju'elle ait eu vingt-sept ans pour le faire, mais depuis longtemps personne n'en parle plus.
On i)eul juger \)i\v là des écueils qui pourraient faire sombrer la transformation sociale avant qu'elle ait pu i)orter ses fruits: il s'agirait de pourvoir non au remplacement de (|uel(jues fonctionnaires, mais à la direction et à l'administration de
tous les services producteurs et répartiteurs ; il s'agirait de chauger de fond en comble la mentalité du pays, la manière de vivre de chacun. Et il ne faudrait pas compter sur le temps pour résoudre les problèmes ardus qui se dresseraient devant le gouvernement socialiste : en présence du dcchainement des espérances, des craintes et des fureurs, nul arrêt ne serait possible : ajourner serait échouer, et échouer serait périr.
Ces redoutables éventualités sont-elles pour faire hésiter ou reculer le parti socialiste? Non, certes ! Il doit marcher, mais non en aveugle ; ses mouvements ne doivent être ni désordonnés ni irréfléchis : il doit savoir où il veut aller et comment il y veut aller.
Ce n'était donc pas sans raison ({ue nous écrivions plus haut que les moyens à employer pour conquérir le pouvoir dépendaient en partie de l'usage que nous comptions en faire après la conquête : les difficultés que nous y rencontrerons nous imposent des mesures préparatoires, faute desquelles notre victoire d'un jour prjurrait bien se changer en une lamentable défaite. Quelles sont ces mesures? c'est ce que nous allons rechercher.
Examinons d'abord, pour l'écarter résolument et n'avoir plus à y revenir, toute idée préméditée d'un recours à la violence. Nous pourrions dire — et ce serait l'expression sincère de notre pensée — que l'en'usion du sang est incompatible avec nos principes de paix, de fraternité universelle, de bienêtre pour tous. Mais on pourrait nous répondre que les conventionnels terroristes n'avaient pas d'autre désir, et qu'en période révolutionnaire nul ne peut se flatter de maîtriser les événements. C'est vrai. Nous n'insistons donc pas sur cette raison sentimentaliste, que nous retenons seulement comme indication de nos tendances.
Un argument plus solide nous est fourni par l'intérêt même de notre parti : comme l'a établi Fr. Engels dans sa préface à la Lutle des Classes de Karl Marx, les révolutions politiques ont toujours été faites par des minorités, ce qui s'explique, ainsi que nous le disons plus haut, par le petit nombre des gens quelles intéressent réellement. La révolution sociale, au
contraire, bouleverse de fond en comble les conditions de l'existence de tous. Elle ne peut donc être accomplie que du consentement effectif de la majorité, et par conséquent il n'y a pas besoin de recourir à la force pour prendre le pouvoir. La force pourrait seulement devenir nécessaire si le capital, sentant sa dépossession imminente, tentait d'opposer une résistance illégale aux volontés de la majorité productrice. Mais dans ce cas on aurait mauvaise grâce à nous en rendre responsables.
L'idée de s'emparer du gouvernement par un coup de main, avant d'avoir acquis l'adbésion de la majorité du suffrage universel, a pu germer dans les quelques « têtes échauffées » dont parle Schaeffle ; elle n'a jamais été admise par les chefs autorisés du mouvement socialiste.
Marx y est tout à fait opposé, puiscju'il suboVdonne la prise du pouvoir, non seulement au consentement tle la majorité, mais à celui de la presque unanimité des citoyens.
Jules Guesde déclare, dans le passage cité au chapitre précédent, qu'il ne désire pas la révolution violente.
Gabriel Deville est plus affirmatif encore : a. Il ne suffit pas de saisir le pouvoir par un coup de surprise, en supposant la chose possible, il faut le garder et le bien employer.... Une minorité ((uellc qu'elle soit, eût- elle le pouvoir, serait impuissante à imposer à une majorité qui n'en voudrait pas, la socialisation graduelle, adaptée à leur manière d'être, à leur mode d'exploitation ou de propriété, des moyens de production, et l'organisation sociale du travail correspondante. Cette minorité serait vite écrasée, d'autant plus vite écrasée qu'elle aurait plus recours à la violence, et loin de gagner à une tentative prématurée, l'œuvre socialiste s'en ressentirait fâcheusement pendant longtemps. » (1
La même pensée est exprimée en termes plus concis par le révolutionnaire nihiliste russe Stepniak : « La révolution sociale, dit-il, est une tâche trop complicfuée et troj) difficile
[\) Principes sociulistcs. par Gabriel Deville. Opus citatum, p. 239.
pour les ressources d'une insurrection ». Et Stepniak est d'autant moins sujet à caution en la matière qu'il a pris part aux attentats contre le czar, dont le but était non une révolution sociale, mais l'affranchissement politique de son pays.
Ainsi donc les socialistes à qui l'emploi de la violence n'inspire aucune répugnance en principe, la condamnent lorscfu'il s'agit d'accomplir la révolution sociale. Que sera-ce donc tics autres ?
En France, où l'on s'attache plus aux mots qu'aux idées, et où souvent on prête aux mots un sens diflerent de leur sens réel, révolution est synonyme de guerre dans la rue, de massacres, de violences de toute nature. Et quand nous parlons de révolution sociale, on nous représente comme des buveurs de sang. Nous allons apjîeler à notre secours le i)etit dictionnaire Larousse, et nous y lisons : (( Rkvolition. Fig.. Se dit du changement qui arrive dans les choses du monde, dans les opinions et surtout dans le gouvernement des Etats ». Il n'est pas du tout question, dans ces deux lignes, de guillotine, de pétrole ni de dynamite... Parions que celte définition va surprendre bien des gens !...
Nous n'insistons pas, considérant la question comme tranchée.
C'est donc par les armes légales et pacifiques, par la libre discussion des idées et des faits, par la propagande, par l'organisation que le socialisme s'emparera du pouvoir.
Et sur ce terrain plusieurs questions se posent :
Veut-on procéder par voie de réformes partielles, c'est-àdire, en attendant qu'on aie le pouvoir, s'efforcer de réaliser, par une entente avec les groupes radicaux, le plus d'améliorations de détail possible, et quand on aura le pouvoir, continuer par la même méthode, bien que d'une allure plus ferme, l'œuvre de transformation jusqu'à son parachèvement?
Veut-on, au contraire, se désintéresser des travaux parlementaires, tout en se servant de la tribune pour les besoins de la propagande, et ne rien entreprendre jusqu'au jour de la conquête du pouvoir ?
A ce moment, appliqueia-l-on le programme collccliviste en l)loc ou par IVagmenls successifs?
Telles sont les diverses lignes de conduite entre les(|uelles il semble que \v parti socialiste ait à choisir. Nous disons: il semble, car on n'a réellement le choix entre plusieurs moyens que lorsque tous sont possibles et eOicaces. Or, un examen attentif de la situation va circonscrire considérablement notre chamj) d'action.
Tout d'abord n'est-il pas chimérique de compter sur des réformes avant notre arrivée au pouvoir?
Aucune personne sensée ne peut avoir conservé d'illusions sur l'aptitude réformatrice du régime parlementaire. On ne doit en attendre, après l'expérience de ces quinze dernières années, qu'agitation confuse, scandales, intrigues, avortement. Il est déjà très difficile d'obtenir de la Chambre le vote d'une bonne loi, bien coordonnée, réalisant un progrès attendu. Lorsqu'il faut ensuite enlever l'adhésion du Sénat, on se heurte à un rocher. Le nombre des propositions de loi mises sur le tapis est considérable et témoigne que les bonnes volontés individuelles n'ont pas fait défaut. Combien ont abouti ? Et parmi celles qui ont eu cet heureux sort, en est-il une seule qui n'ait été altérée, mutilée, déchiquetée au point de ne plus répondre à l'intention de ses auteurs?
Le régime parlementaire convient donc merveilleusement aux conservateurs, qui ne voient rien à améliorer dans l'état social ; mais les réformateurs ne doivent fonder sur lui aucune espérance.
Si cependant on pouvait supprimer le Sénat, la difficulté diminuerait sensiblement. Mais c'est répondre à la question par la question. Il n'y a aucun moyen légal de supprimer le Sénat sans son consentement, puisque l'art. 8 de la loi constitutionnelle du 25 février 1875 subordonne toute révision constitutionnelle à « des délibérations séparées, prises dans chacune des Chambres à la majorité des voix » et que l'usage s'est même établi, par interprétation un peu excessive de cet article, de faire déterminer d'avance, avec précision, par chaque Chambre les points sur lesquels la révision doit exclusivement porter.
On ne supprimera donc le wSénat que par persuasion, et il ne ne se laissera persuader que le jour où il aura dans son sein une majorité très avancée.... c'est-à-dire quand il ne sera plus un obstacle.
Les socialistes ont mieux à faire que de pousser contre l'assemblée du Luxembourg le cri de guerre de Madier-Monljau ; ayant la prétention justifiée d'être pratiques, ils ne peuvent songer à s'engager dans une voie sans issue.
On peut nous faire observer que l'état des esprits se modifiera, que la Cbambre deviendra plus résolue, que le Sénat lui-même se laissera pénétrer par l'esprit de réformes. C'est possible et même probable. Aussi ne disons-nous pas que toute tentative de progrès partiel échouera complètement; nous disons qu'il faudrait dépenser une somme d'etYorts incroyable pour obtenir d'infimes résultats. D'ailleurs, quand nos réfractaires sénateurs commenceront à sentir rinfluence. du courant socialiste, notre cause sera gagnée devant le pays et il fiaudra songer alors, non à de timides essais inspirés par le programme radical, mais à une application radicale de notre programme.
Il ne faudrait pas conclure de ce qui précède que le parti socialiste n'arrivera au pouvoir (ju'après avoir conquis la majorité au Sénat comme à la Chambre; ce serait ajourner à trop longtemps nos espérances. Dès que nous aurons une majorité solide au Palais-Bourbon, le Sénat sera dans l'impossibilité d'opposer une longue résistance à la volonté nationale ; il manquerait de point d'appui durable, de force morale; tout au plus pourra-t-il, d'accord avec le Président de la République, tenter un nouveau 16 mai qui sera suivi d'un 14 octobre significatif. Ensuite il devra se soumettre ou se démettre; jsinon la Chambre refusera le budget et laissera au Sénat la responsabilité de la situation révolutionnaire qu'il aura créée. A ce moment, la bourgeoisie agonisante pourra, si elle trouve un porte-sabre résolu, tenter une répression militaire ; mais l'armée se tournera contre elle.
Le Sénat n'est donc pas inexpugnable ; il peut être renversé par une puissante poussée populaire ; mais cet efïort ne peut se produire que sur un programme d'ensemble, capable de
])assionncr le pays; il n'en serait pas ainsi pour un conllil vulgaire portant sur une question isolée.
L'impuissance rélornia triée de la République bourgeoise tient d'ailleurs à une autre cause qu'aux résistances des assemblées représentatives ; elle tient à la nature même du régime capitaliste. L'Etat actuel, en elTet, ne dispose pas des ressources infinies de la production nationale rationnellement organisée. Une très faible partie de la production, déjà restreinte, lui revient sous la forme d'impôts, et la masse du produit des impots est absorbée d'avance par des dépenses reconnues depuis longtemps indispensables. Il n'y a à peu près aucune élasticité dans les budgets et cependant il est presque impossible d'augmenter les impôts qui, par leur essence et leur mauvaise répartition, pèsent déjà trop lourdement sur le travail. Or toute amélioration en faveur de la classe ouvrière, secours aux faibles, aux sans-travail, aux pères de familles nombreuses, caisses de retraites pour la vieillesse, etc., se traduit par une dépense nouvelle, et on se trouve arrêté par cette objection : où prendre l'argent ?
Il faut donc reconnaître qu'aucune réforme sérieuse n'est possible tant que subsistera le régime capitaliste.
Mais nous allons pousser plus loin notre analyse et démontrer que, si des réformes étaient possibles, il faudrait encore se dispenser de les poursuivre.
Cette proposition peut paraître de prime abord paradoxale ; il semblerait plus logique, en présence de l'extrême misère de la classe laborieuse, de saisir avec empressement les occasions qui pourraient s'olTrir de l'atténuer, en attendant son extirpation radicale; refuser de le faire serait s'exposer au reproche de pousser au pire pour en faire sortir le mieux.
Telle n'est pas cependant notre tactique, et si nous espérions, par des moyens ([uelcontjucs, remédier efficacement aux soulïVances du prolétariat, nous les accepterions avec une joie profonde, persuadé, d'ailleurs, que loin d'éloigner les esprits du grand but que nous poursuivons, ces satisfactions partielles ne feraient que les en rap[)roclier, le bien-être augmentant la dignité humaine, élargissant les vues et développant les aspirations.
Mais nous sommes convaincu que les rél'ormes les mieux intentionnées n'atteindraient nullement leur but, si même elles n'allaient pas diamétralement à son encontre. Cela mérite une explication; nous la donnerons sans avoir besoin de recourir à la mélaphj'sique un peu subtile de Jacques le fataliste qui prétendait qu'on ne savait pas si une chose donnée était un mal ou un bien. Nous admettrons sans discussion que manger quand on a l'aim est un bien, et que jeûner est un mal dans le même cas.
Notre malheureuse société est un amalgame si compliqué de contradictions et de vices constitutionnels incurables, que le bien qu'on peut apporter dans certaines parties de son organisme fait naître aussitôt un mal qui en détruit les effets, et parfois même aggrave la situation antérieure qu'on croyait améliorer.
Les phénomènes sociaux, toujours complexes à raison de leurs répercussions connues ou inconnues, le sont particulièrement dans une société anarchique comme la nôtre, et Bastiat avait raison quand il signalait en chacun d'eux ce qiion voit et ce qu'on ne voit pas. Exemple :
Une législation libérale facilite aux ouvriers l'exercice du droit de grève. Ceux d'une usine ([uelconciue cessent le travail et imposent à leur patron une augmentation de salaire ; d'où amélioration de leur sort. Cest ce qiion voit.
Mais le patron, forcé de céder, va se trouver en état d'infériorité par rapport à des concurrents français ou étrangers. Peu à peu sa clientèle diminuera; il renverra progressivement ses ouvriers et fmira par fermer tout à fait son usine. Cest ce qiion ne voit pas — ou du moins (ju'on voit trop tard.
On va dire que nous exagérons, et (ju'une augmentation de salaire n'entraîne pas toujours la ruine d'un patron. C'est vrai ; admeltons donc que l'usine ne se ferme pas, qu'elle ne réduise pas son personnel et que l'aventure se solde simplement par une diminution des bénéfices du capital.
Cela prouve que cette industrie était particulièrement avantageuse. Le fait n'était pas ignoré et devait suggérer à des capitalistes voisins, témoins de cette prospérité, l'idée de
créer un établissement similaire, où ils auraient pu voir un excellent placement de leurs tonds.
Mais la grève se produit, et nos capitalistes se tiennent ce raisonnement : « Actuellement, les bénétices que nous escomptions sont déjà rognés de tant pour cent. Viennent d'autres grèves — et qui nous en garantirait? — ils seront supprimés tout à lait. Si nous étions propriétaires d'une usine, nous nous détendrions de notre mieux. Nous avons l'heureuse chance de n'en pas avoir. N'allons pas nous embarquer dans cette galère ! »
Or, si la grève n'avait pas modifié leurs résolutions et qu'une ou plusieurs usines nouvelles aient été fondées, la demande de la main-d'œuvre ayant surpassé l'offre, il y aurait eu, soit élévation des salaires, soit suppression du chômage, peut-être l'un et l'autre à la fois. La somme totale des salaires à répartir entre le personnel de cette industrie aurait été plus forte, et ce personnel aurait été dans l'ensemble — et, socialement, c'est l'ensemble qu'il faut considérer, — moins malheureux.
A cet égard nous sommes certain de rien exagérer. Nous avons vu de près le monde des affaires et nous savons que la difficulté qu'on éprouve, depuis quelques années, à trouver des capitaux pour l'industrie tient en grande partie à la crainte des grèves. La loi sur les syndicats professionnels a porté un coup terrible à l'extension de l'industrie en France. Toutes les bourses se ferment ({uand on parle de créer une industrie, et ne s'ouvrent que pour acheter des titres bien garantis par des Etats solides.
Le capital est sensible, craintif, ombrageux à l'excès. Au moindre orage qui menace, il se replie sur lui-même, il se terre ; au besoin il passe à l'étranger. Le projet d'impôt sur la rente et le revenu, déposé par le ministère Bourgeois, a produit une véritable panique.
Chaque fois qu'on pourra voter une mesure à l'avantage du travail, et par conséquent au détriment du capital, il se produira un nouveau resserrement, qui aura pour conséquence un dépérissement de l'industrie. Ce dépérissement sera insensible ; on n'y prendra pas garde ; on n'en verra pas la cause ;
mais les effets s'en feront cruellement sentir à ceux-là mêmes qui croiront avoir ol)tenu, par Je vote des réformes, une amélioration réelle.
Ah ! si on pouvait se passer du capital, ce serait à merveille ! Mais on ne le pourra que sous le régime collectiviste. En attendant, il faut vivre avec lui, et par consé(juent composer avec lui, ne pas trop l'effaroucher.
Si donc il était possihle de discipliner l'armée prolétarienne, de lui faire comprendre son véritable intérêt, de calmer ses légitimes impatiences, de régler ses mouvements, nous désirerions non seulement qu'elle se résignât au complet stalii qiio économique, qu'elle n'exigeât plus de ses mandataires de stériles etforts pour de stériles réformes, mais qu'elle renonçât à toute lutte, à toute agitation sur le terrain actuel, et prit en face du capital une attitude passive. Le capital reprendrait confiance ; les entreprises se multiplieraient, le travail deviendrait plus abondant et on atteindrait ainsi, dans un état relativement supportable, le jour de la rénovation.
Nous savons bien que notre vœu ne sera pas écouté, qu'il a même à craindre un fort mauvais accueil auprès de certains groupes. Nous n'hésitons pas cependant à le formuler, parce qu'il est dans la vérité, dans la logique profonde des choses. Un événement instructif s'accomplit en ce moment : les capitaux français, qui désertent l'industrie française, se portent vers l'industrie russe. Pourquoi? Parce qu'en Russie l'ouvrier n'a pas de droits. Machine à produire, serf inconscient dont les pensées ne vont pas au-delà de la satisfaction de ses grossiers besoins, exécuteur docile des volontés d'un pouvoir sans frein qui réprimerait impitoyablement la moindre velléité de révolte, il représente pour le capital l'idéal de la force humaine de travail, puisqu'elle se rapproche aussi près que possible de la force mécanique.
En France, l'évolution politique a devancé l'évolution sociale ; il y a désaccord essentiel entre le Capitalisme et la République ; la forme politique qui convient au Capitalisme, c'est l'Autocratie ; la forme sociale qui correspond à la République, c'est le Collectivisme. Quand un régime social co-existe avec un gouvernement approprié à sa nature, il atteint son
maxiimim de (lévclopix'iiu'nl cl produit Ions ses IVuils. Il en résnlle alors, soil le bonhenr de Ions, soil lonl an moins un é(|uilil)re, nn ordre exlérienr, nne apparence de prospérilé. Qnand les instilulions j)oliliqnes contrarient le jeu des institutions sociales, il se manifeste un malaise qui, selon la profondeur des divergences de principes, peut aller jusqu'à la désorganisation générale, à la destruction de la société.
Sous Tempire, le capital, protégé par les baïonnettes, avait confiance ; les affaires marcliaient, ])our employer l'expression courante; les ouvriers, asservis moralement, satisfaisaient plus facilement qu'aujourd'hui leurs besoins matériels. Après le 4 septembre 1S7(I, la République conservatrice inspira presque la même sécurité, à raison de sa féroce répression de la Commune ; mais depuis elle a pris une allure un peu plus démocratique qui inquiète le capital ; jusqu'à présent, cependant, elle a donné à la classe ouvrière plus de promesses que de réalités ; mais avec elle le lendemain n'est pas sûr; la facilité avec laquelle elle peut modifier du tout au tout son orientation interdit les longs espoirs et les vastes pensées.
En résumé, vouloir entrer franchement dans la voie des réformes démocratiques serait porter au comble les alarmes du capital et ralentir encore le mouvement, déjà si faible, des entreprises industrielles. Ce serait, par conséquent, diminuer la demande de main-d'œuvre, accroître les chômages, abaisser les salaires et aggraver les misères du prolétariat au lieu de les soulager.
Quand une thèse est juste, on trouve, pour l'appuyer, une surabondance de preuves de natures diverses. Nous venons de voir que les armes qu'on pourrait mettre aux mains des ouvriers se retourneraient contre eux. Un examen rapide des autres réformes pouvant les intéresser nous démontrera qu'elles ne méritent pas davantage d'absorber les forces vives du parti socialiste.
Comme nous l'avons ex[)rK|ué plusieurs fois, toute extension de la solidarité sociale ne serait [)ossible que moyennant une énorme augmentation des impôts. Or, qui paie la plus grande partie des impôts, si ce n'est la masse ouvrière, urbaine et , rurale ?
On objectera que l'assiette de rimpol peut être modifiée et sa répartition rendue plus équitable. Nous voulons bien croire que la chose est possible ; mais il faut admettre aussi qu'elle est terriblement difficile, car depuis vingt ans qu'on y travaille on n'a encore abouti à rien. Remanier profondément notre fiscalité est une œuvre plus ardue que de substituer le collectivisme à la société actuelle. Mais qu'esj)èrent donc les travailleurs, de cette insaisissable réforme, si d'aventure on pouvait la réaliser? Se voir déchargés du fardeau des impôts? Si ce fardeau leur était intégralement enlevé, ils s'en apercevraient à peine ! Une famille ouvrière ne paie pas plus d'une centaine de francs par an d'impôts directs ou indirects; lui dégrèvement de cette somme ne suffirait pas pour donner l'aisance à celles qui sont dans la misère. Or, personne ne peut songer à un dégrèvement total. Les riches ne forment qu'une infime minorité, et à eux seuls ils ne pourraient payer les trois milliards auxquels s'élève notre budget ordinaire. Une réduction plus ou moins forte sur le chiffre des charges actuelles serait donc tout ce que les ouvriers pourraient rêver. Et encore cette diminution ne serait-elle pas illusoire ? Les économistes admettent généralement que l'impôt n'est qu'avancé par ceux qui le payent, qu'il entre dans le prix des choses et se répercute sur la masse des consommateurs qui, en dernière analyse, en ont seuls la charge elTective. Quel que soit le mode de perception employé, il retombe donc toujours sur le consommateur au prorata de sa consommation ; et par conséquent des dégrèvements apparents ne seraient pour les ouvriers d'aucun profit réel. Kt enfin, le profit fùt-il efTectif, il ne serait que provisoire; la « loi d'airain » le détruirait presque immédiatement en abaissant d'autant les salaires, lesquels se trouvent inexorablement ramenés, quoi qu'on fasse, à ce qui est strictement nécessaire à l'ouvrier pour ne pas mourir de faim.
Si la réforme fiscale (jui, de toutes les réformes politiques, est incontestablement celle qui touche de plus près le prolétariat, ne promet que des résultats aussi médiocres, que sera-ce des autres? La suppression du budget des cultes, des sinécures, des gros traitements? Elle ne mettrait pas cent sous
de plus paran dans la poche d'un ouvrier. Blagues bourgeoises ! que lout cela, comme dit Paul Lafargue.
Cherchons encore, en dehors même des programmes des politiciens, en dehors de ce qui est réalisable par l'intervention gouvernementale, s'il existe quelque moj'en d'améliorer la condition des travailleurs sans changer la forme sociale.
La coopération? Elle a eu ses fanati([ues, mais son auréole a bien pâli. Sur le terrain de la production elle n'a guère compté que des échecs; sur celui de la consommation, il est vrai, elle a mieux réussi. Si elle pouvait être généralisée, elle supprimerait le commerce et l'erail Ijénéficier les producteurs de tout le profit qu'il jjrélève. Mais il arriverait alors que, par l'efTet de la Loi d'airain, la concurrence entre ouvriers — devenue infiniment plus âpre lorsque tous les commerçants seraient rejetés dans le prolétariat — ferait baisser les salaires de tout le bénéfice réalisé aux dépens des intermédiaires. C'est ce qui se produit en petit partout où une coopérative prospère et tue le commerce privé ; mais on s'aperçoit de l'effet sans en comprendre la cause.
L'industrie française périclite parce que nos concurrents étrangers sont mieux outillés que nous. On pourrait lui rendre sa prospérité en renouvelant son matériel, et des gouvernants à grandes vues auraient déjà songé à fonder dans ce but un Crédit industriel analogue au Crédit foncier. Mais la mise au rebut de lout notre vieux machinisme à la fois jetterait sur le pavé des centaines de milliers de travailleurs et provoquerait une crise dangereuse.
Nous ne parlons pas des Sociétés de secours mutuels, des Sociétés de retraites privées, tant sont faibles les résultats qu'elles obtiennent. Là où elles existent et sont bien administrées, elles apportent quelques soulagements partiels aux familles ouvrières qui peuvent en supporter les charges, c'est-à-dire aux moins nécessiteuses; mais le jour où on songerait à les généraliser, rabaissement croissant du laux de l'intérêt rendrait impossible le service d'une retraite ai)préciable en dehors de lintervenlion de l'Etat. L'Etat pourrait garantir cet intérêt à 4 pour 100 comme il le fait aujourd'hui ;
mais cela reviendrait à faire de lui l'unique dispensateur des retraites, et alors où s'arrèlerait notre budget ?
On peut pousser cette investigation aussi loin qu'on voudra : de quelque côté qu'on examine la société capitaliste, on y découvre de monstrueux abus ; mais on constate en même temps qu'ils ne comportent aucun remède.
Nous avions donc raison d'écrire que les réformes ne sont ni possibles ni désirables sous le régime actuel, et que le parti socialiste commettrait une énorme faute en s'attardant à leur poursuite.
La plupart de nos amis ne s'illusionnent pas plus que nous sur la possibilité et l'utilité des réformes ; mais certains d'entre eux croient nécessaire de se joindre quand même aux radicaux pour les réclamer, en faire des moyens d'agitation, s'en servir pour notre propagande et notre organisation.
Il peut y avoir à cette tactique certains avantages ; mais ils nous paraissent plus que compensés par les inconvénients qu'elle entraine : à force d'insister sur les réformes radicales et semi-socialistes, nous finirions par faire croire aux masses qu'elles ont quelque efficacité, et nous les détournerions de la vérité qui est dans le programme collectiviste pur. De plus si, avec le concours des radicaux, nous arrachions au Parlement quelque gros morceau, tel que l'impôt sur le revenu, le bruit que nous aurions fait autour de cette réforme donnant aux électeurs une haute idée de son importance, ils s'attendraient, aussitôt après le vote de la loi, à voir les cailles tomber toutes rôties. Or ils ne tarderaient pas à s'apercevoir qu'il n'y a rien de changé et que tout continue à aller au plus mal dans la pire des sociétés. Leur désappointement serait vif et ils perdraient toute confiance dans nos promesses.
Jusqu'à présent nous avons montré ce que le parti socialiste doit éviter avant son arrivée au pouvoir ; avant de parler de ce qu'il doit faire, nous allons, par la même méthode d'élimination, déterminer la ligne de conduite qu'il devra suivre après la conquête du pouvoir.
Le collectivisme, maître indiscuté du pouvoir, devra-t-il appliquer son programme d'un seul coup ou par étapes suc-
cessives ? Il semble que la question ne se pose pas, et qu'au jugement des gens sensés la deuxième solution paraisse seule l)ratique. Nous allons cependant démontrer que c'est elle qui est matériellement inexécutable, et que par conséquent c'est la première qui s'impose.
Faisons un essai loyal de la méthode des étapes successives.
11 est bien entendu qu'on ne débutera pas par l'impôt sur le revenu, la séparation des Eglises et de l'Etat et autres pseudoréformes du même acabit : ce serait faire le tour par Pékin pour aller de Paris à Rome. On ouvrira donc le feu sur la société bourgeoise, en nationalisant la Banque de France, les chemins de fer, les mines. Voilà (jui est fait. Nous poussons même la conciliation jusqu'à admettre — pour un moment — qu'il pourra en résulter quelques heureux effets. Et après?
Après, c'est l'arrêt, ou le collectivisme complet. Personne ne voudra s'arrêter. On abordera donc le collectivisme.
Mais à ce moment on s'apercevra que la difficulté est restée aussi grande qu'avant ces réformes partielles, pour lesquelles nous aurons gaspillé en pure perte nos forces et notre temps. Elle ne nous auront nullement facilité l'entrée dans la bastille capitaliste. Nous nous serons avancés jusqu'au bord du fossé qui couvre le rempart, mais le fossé restera aussi large, le rempart aussi haut. Après comme avant, nous aurons à aborder le corps de place demeuré intact, c'est-à-dire la nationalisation des moyens de production. Ce n'est pas parce que nous aurons remis à l'Etat les chemins de fer, les mines et la Banque de France, que la tâche sera simplifiée.
Allons-nous suivre la même voie et entreprendre la nationalisation nar tranches : un jour la métallurgie, ensuite les filatures et tissages, pour continuer par les autres industries, le commerce, divisé lui-même en séries graduées, l'agriculture, etc.?
Halte-là, messieurs les timorés ! Votre sagesse et votre prudence deviennent de l'enfantillage et nous mènent en grande vitesse à l'anarchie, au chaos, à la régression.
Le capitalisme est un système: le collectivisme en est un autre. Le premier, bien qu'il ne vaille pas le second, peut servir de base à l'existence régulière d'une société. Mais est-il
possible de concevoir un système mixte, dans lequel les organes capitalistes et les organes collectivistes fonctionneraient côte à côte, se combineraient en vue d'un but commun? Le bon sens crie que les deux principes s'excluent, sont incompatibles, sentre-exterminent dès qu'ils sont en présence. Se lîgure-t-on le bonneterie nationalisée, quand l'épicerie reste individuelle, les toiles fabriquées par l'Etat et les draps par lindustrie privée? Quel absurde pot-pourri! Quelle arlequinade ridicule ! Si encore on n'avait à reprocber à cette société composite que son extérieur disparate et choquant à la vue, ce ne serait que demi-mal. Mais ce n'est pas une question d'esthétique qui nous préoccupe, c'est la question du To be or not io be. Du jour où Ion aurait entamé son monopole en nationalisant une partie, si faible fùt-elle, de son domaine industriel, commercial, agricole, le capital déserterait aussitôt. Menacé dans son existence, sachant que ses jours seraient comptés, il émigrerait en masse, laissant en suspens les services producteurs; les usines se fermeraient; le commerce s'arrêterait, et pour ne pas laisser le corps social s'en aller en lambeaux, l'Etat devrait improviser une organisation capable de suppléer celle qui aurait disparu. 11 serait donc acculé, par la force des choses, à la nationalisation complète, c'est-à-dire précisément à la mesure qu'il aurait voulu éviter. Et il devrait la prendre dans des conditions désastreuses puisqu'il lui faudrait parer au commencement de désordre qui se serait produit et résoudre, sans délai, au courant de la plume, les problèmes les plus graves.
Est-il admissible que le capital se résigne à attendre patiemment son exécution et, d'ici là, à prêter son concours au gouvernement collectiviste pour assurer la production? Le passé répond non ! Qu'on se souvienne de 184(S, de l'arrêt du travail, des ateliers nationaux et des journées de juin. Voudrait-on écrire au livre de l'Histoire une nou\elle page sanglante? En 1848, cependant, l'atTolement du capital n'était pas justifié. Personne, alors, ne songeait sérieusement à le détrôner, car ceux qui y songeaient n'avaient, pour le remplacer, que des rêveries. x\ujourd'hui, au contraire, il s'agirait pour lui d'une chute complète, certaine, définitive, puisque c'est sous les
coups de la science (ju'il devrait tomber. Si on laissait se i)rolonger son agonie, les souFjresauls en seraient elîroyablcs ; aucun régime ne pourrait résister à de telles secousses ; nos jeunes institutions socialistes seraient balayées comme un létu par la tempête.
Donc il l'aul écarter la méthode des transformations partielles ; il faut, par conséquent, que le parti socialiste soit en mesure, dès son arrivée au pouvoir, d'applicpier son programme en bloc et dans un délai extrêmement court, la période intermédiaire étant pleine de dangers. Le pourra-t-il?
Il ne s'agit de rien moins que de refaire toutes nos lois, de réglementer, dans leurs j)lus infimes détails, la production et la répartition, cnlin d'assurer, par un personnel capable, le bon fonctionnement des services, entièrement nouveaux, qui seront substitués à l'action inconsciente des producteurs et intermédiaires individuels.
Jamais, depuis que l'humanité existe, nul législateur, nul homme d'Etat, nulle assemblée délibérante ne s'est trouvé aux prises avec une tâche aussi colossale. Qu'est-ce que l'œuvre de Solon, de Lycurgue, de Moïse, de Justinien, de Mahomet, de (Lolbert, de la Convention, du Consulat, à côté de celle-là ? La vie sociale des Grecs, des Hébreux, des Arabes é-tait simple ; les compilations de Justinien, les élaborations préparatoires et les lois de la Convention, les codes et règlements du Consulat ne portaient que sur le droit civil, politique et administratif, à l'exclusion de tout côté social ; Colbert a réorganisé notre industrie sans en changer le principe, et à une épo(|ue où le machinisme n'existait pas, où les relations internationales et même interprovinciales étaient restreintes. Aujourd'hui il s'agit de refondre une société développée, compliquée, dont le fonctionnement exige une somme de connaissances prodigieuse. La difficulté n'est pas insurmontable, pourtant, grâce à la simplification apportée par le collectivisme dans l'organisme social ; mais il faut beaucouj) de temps et une bonne mélliode.
Supposons le {)ouv()ii- conslilulionnel remis aux mains dune assemblée collectiviste. Pourra-t-elle entreprendre ce vaste
travail ? Oui, si elle a la sagesse de déléguer ses pouvoirs à une commission bien composée et de ratifier sans discussion ses propositions. Non, si l'on veut tout passer au crible de la discussion publique, si chaque orateur tient à placer son discours pour faire plaisir à ses électeurs : le bavardage tue l'action. Admettons assez d'abnégation chez nos élus pour qu'ils nous fassent grâce de leur rhétorique. Il n'en faudra pas moins de longues années à leur commission pour terminer sa tâche. Croit-on que le pays patientera pendant ce temps? A supposer même — chose nullement prouvée — que le capital ne se mette pas en grève ou n'émigre pas, comme nous avons expliqué qu'il le ferait si on procédait par transformations partielles, en tout cas, il se resserrerait et restreindrait fortement le travail. Le résultat de la prise du pouvoir par les socialistes serait donc pour la classe ouvrière une augmentation de misères; peut-être même le travail se raréfierait-il au point de priver du plus strict nécessaire des millions de prolétaires ; on peut compter que messieurs les capitalistes ne négligeraient rien pour qu'il en fût ainsi, tout leur espoir résidant alors en un soulèvement populaire causé par la faim. Vainement le gouvernement exhorterait les malheureux ouvriers à la patience, leur dirait que la commission travaille activement, qu'elle aura bientôt terminé, qu'alors tout ira bien. Ventre allumé n'a pas d'oreilles. On souffrirait quelques semaines, quelques mois au plus; puis une insurrection irrésistible emporterait l'assemblée nationale et nos espérances.
Il faut donc, pour que le régime collectiviste puisse être fondé, qu'il soit substitué à la société actuelle dès le lendemain de l'occupation du pouvoir, et pour cela il faut que ses institutions soient préparées cVavance.
Cette conclusion est absolue ; nous l'avons justifiée par la démonstration de l'inapplicabilité de toutes les autres méthodes. Nous insistons, de toute l'énergie de notre conviction, sur son importance. Si nous avions le malheur de ne pas nous faire comprendre, nous désespérerions de l'avenir. Mais pourquoi la voix de la raison ne serait-elle pas écoutée? Jusqu'à présent nous n'avons eu aucun contradicteur, puisque personne ne s'est aventuré aussi loin que nous sur la terra inco-
gnita de l'application des doctrines collectivistes. Nous conjurons nos amis, ceux qui exercent une légitime influence sur notre, parti, de ne pas se prononcer légèrement contre une idée qui s'est ancrée dans notre esprit à la suite de laborieuses méditations, et du succès de laquelle dépend le triomphe ou la défaite. Qu'ils songent à letTroyable responsai)ililé qui pèserait sur leur tète si, ayant emporté d'assaut le pouvoir politique, ils se voyaient condamnés à l'impuissance, à l'avortement, si leurs ardents désirs de faire le bonheur du peuple n'aboutissait qu'à aggraver ses souffrances, si enfin, après des convulsions douloureuses, sanglantes, ils menaient le pays au despotisme! Le sacrifice de leurs vies, qu'ils feraient sans hésiter dans la lutte, serait-il pour eux une expiation suffisante devant l'histoire? C'est en frémissant qu'on envisage de telles éventualités; mais nous avons confiance dans la sasesse du parti socialiste. Nous allons d'ailleurs examiner le coté positil de la question, et quand on aura vu les avantages qui résulteraient de l'adoption de la méthode que nous venons d'indiquer, nous espérons qu'elle ne recontrera pas d'opposition.
Le but étant bien déterminé, le parti socialiste devra, pour l'atteindre sûrement et vite, porter ses elTorts de deux côtés à la fois ; il devra mener parallèlement la propagande et l'organisation.
Nous avons peu de chose à dire au sujet de la propagande ; sur ce point nos amis sont passés maitres. Ils font merveille dans la presse, dans les réunions, au Parlement. Aussi les masses viennent-elles à eux avec une rapidité qui inquiète profondément la bourgeoisie. Ils n'ont qu'à continuer leur vaillante campagne avec les armes nouvelles que ce livre leur fournira. Le principal reproche qui leur était fait jusqu'à ce jour était, en effet, de s'en tenir aux généralités doctrinales et de ne jamais présenter de vues pratiques. Cette critique trop fondée a empêché de nombreuses adhésions de nous venir. Il n'en sera plus ainsi; non seulement on nous connaîtra mieux, mais on apprendra en même temps que nous ne sommes pas si efi'rayanls qu'on l'avait cru ; on comprendra que nous ne sacrifions aucune liberté pour atteindre le bien-être. Bref, le simple exposé de notre programme concret brisera, dans les
mains de nos adversaires, toutes les armes dont ils se seront servis, parfois avec succès, contre nous.
Montrer le collectivisme tel qu'il est, en faire connaître les immenses avantages, dissiper les erreurs qu'on a accumulées sur son compte, voilà notre meilleure propagande, et nous gagnerions beaucoup à n'en pas employer d'autre, à ne pas détourner l'attention des' électeurs du but final en les amusant à des conquêtes illusoires.
Nous constatons avec satisfaction que le ton des polémiques de presse et de tribune a sensiblement baissé depuis quelques années; la discussion scientifique se substitue de plus en plus aux prises à partie violentes. Plus on ira dans cette voie et mieux, on réussira. Les collectivistes conscients savent bien que les hommes ne sont pas individuellement responsables des vices de la société, dont ils ne sont que des rouages passifs; que le plus humain des patrons est forcé, par les conditions de la lutte à laquelle il est mêlé, d'être mauvais pour ses ouvriers. Marx a proclamé celte vérité en ces termes: « Moins (|ue tout autre, mon ])oint de départ, qui comprend le développement de la formation économique de la société comme un procédé historique et naturel, peut rendre l'individu isolé responsable des conditions dont il dépend socialement, au point qu'il puisse s'élever subjectivement au-dessus d'elles )) En d'autres termes, si Marx proclame que, par suite de l'organisation actuelle du mode de production, l'enrichissement du capitaliste est basé sur la spoliation du travail, qu'il constitue une raj)ine, un vol, il nen conclut nullement que tous les patrons sont des voleurs. Nous voudrions voir propager cette doctrine de tolérance et de mansuétude, au lieu des excitations habituelles des ouvriers contre les patrons. Evidemment les auteurs de ces excitations sont de bonne foi : c'est une généreuse indignation qui les anime, en présence des souffrances des travailleurs qu'ils imputent, avec une apparente logique, à ceux qui donnent le travail. Mais ils sont injustes, en réalité, et les colères qu'ils amassent ou entretiennent dans le cœur du prolétariat leur créent une lourde responsabilité, car ce sont elles qui, les jours d'émeute, appellent la violence et le meurtre.
Nous n'ignorons pas tju "un discours enflammé exerce souvenl plus d'action dans certains milieux qu'une parole calme ; mais d'autre part il exerce un efl'el répulsiC sur les es])rits cultivés, sans le concours descpiels notre œuvre n"al)outira jamais. On perd de ce côté plus ([u'on ne gagne de l'autre, sinon en nombre du moins en (jualilé. Si les gens incapables de comprendre le langage de la raison désertent nos rangs pour passer à l'anarchie, ils nous serviront plus qu'ils ne nous nuiront.
Certains socialistes croient utile à la cause de discréditer les hommes en vue du parti bourgeois ; à cet eflet ils recherchent et étalent complaisamment les scandales dont notre société corrompue olïre si souvent le spectacle. Outre qu'il y a dans leurs attaques une grande part d'injustice, nous estimons ce moyen indigne de notre parti et dénué de toute efficacité. On se salit toujours un peu à remuer la fange. Nous devrions rester sur les sommets, au lieu de descendre dans les bas-fonds. D'autre part, où tout cela nous mène-t-il ? Nous augmentons le mépris des masses pour les gouvernants ; mais il retombera sur nous quand nous serons au pouvoir, et nous recueillerons ce que nous aurons semé. Que nous prenions acte des ignominies de la société bourgeoise, c'est notre droit et notre devoir, mais seulement pour constater qu'elles sont inhérentes au régime capitaliste, que le collectivisme, au contraire, les exclut par sa nature même, et en faisant abstraction des personnalités.
Sur le terrain parlementaire, nous pourrions aussi modifier fructueusement notre attitude. Partant de ce point de vue qu'aucun ministère ne i)eut nous donner ce que nous voulons, que les réformes partielles sont impossibles à obtenir et d'ailleurs sans utilité, nous pourrions nous dispenser de suivre une politique d'opposition et de renversement de cabinets. Nous n'avons aucun intérêt à faire de l'obstruction, à jeter dans la société actuelle des éléments de trouble, puisqu'ils ont pour etïet daugmentcr les soulfrances de la classe ouvrière sans avancer dune heiu-e son alTrancliisseinent. Nous n'avons donc (ju'une chose à demander aux ministères: ne pas nous persécuter, nous laisser bénélicicr des libertés acquises pour
répandre paisiblement nos idées. Snr ce terrain nons pouvons nous entendre avec certains d'entre eux^ leur accorder sinon notre concours, du moins une neutralité indifférente. Quant aux gouvernements de conrbat, nous devons au contraire leur faire une guerre sans merci et contracter alliance avec tous leurs adversaires pour les renverser.
Les prochaines élections feront certainement du groupe socialiste un élément avec lequel il faudra compter. Nous pourrons poser nos conditions avec chance de les faire accepter par certains ministres. Bien entendu nous n'aliénerons en rien notre liberté d'action ; plus que jamais nos vaillants orateurs occuperont la tribune : mais au lieu de batailler en faveur de réformes chimériques ou de livrer de vaines escarmouches au gouvernement, ils y affirmeront bien haut notre programme ; ils ne se lasseront jamais d'en comparer la grandeur avec les mesquineries de la politique courante. Sur chaque question qui viendra en discussion, ils indiqueront notre solution ; à chaque difficulté qui se présentera, ils montreront comment nous pourrions l'éviter. C'est ainsi que nos idées pénétreront dans les masses, qui leur sont encore réfractaires, et que nous les amènerons à nous. Cette attitude esta la fois la plus digne et la plus efficace.
Voilà pour le côté propagande ; celui-là ne nous cause aucune appréhension ; si nous éprouvions une crainte ce ne serait pas celle d'un insuccès, mais celle d'une trop prompte réussite. Ce serait une calamité pour nous d'arriver au pouvoir avant que nous n'ayons terminé notre travail de reconstruction. C'est donc sur cette partie de la tâche que nous devrons faire porter la plus grande somme d'efforts.
L'organisation de la société future, pour permettre de la substituer de toutes pièces à la société actuelle dès le jour où notre parti exercera lé gouvernement, est, comme nous l'avons dit, une œuvre immense — si immense que même après l'avoir longuement préparée, après que bien des hommes d'une haute valeur y auront pâli pendant des années, après qu'ils croiront avoir tout prévu, tout réglé, restreint à presque rien la part de l'inconnu, ces hommes n'envisageront pas sans une puissante émotion le moment de la soumettre à
la rude épreuve de la pratique ; ils douteront de leur sagesse, de leur prévo\'ance ; ils se demanderont s'ils pourront rester maîtres de la redoutable machine créée par eux lorsqu'ils lauronl mise en mouvement, et si dans une course désordonnée elle ne brisera pas tout autour d'elle.
Si la i)art de Vnléa reste redoutable a})rès une préj)aration complète, que serait-elle après une organisation insullisanle? Ce sont de tels ouvrages qu'il faut remettre vingt fois sur le métier, polir et repolir sans cesse ; jamais nous ne serons trop prêts.
Toutes nos révolutions ont avorté, au moins partiellement. Pourquoi? Parce que chacune d'elles n'avait été préparée que comme destruction de l'ordre existant ; jamais on n'a songé à dresser d'avance les plans de reconstruction. On a essa3^é de les improviser sous le feu de l'ennemi ; on a toujours échoué et il ne pouvait en être autrement. Le parti socialiste se flatte de marcher avec la 'science ; il serait impardonnable de méconnaitre les leçons de l'histoire lorsqu'elles sont aussi claires.
Nous apportons dans ce livre l'idée d'une organisation ; nous en apportons aussi l'ébauche. Notre prétention ne va pas plus loin ; mieux que personne nous connaissons les lacunes de notre œuvre, car certaines sont volontaires. Nous ne défions pas les critiques, mais nous les appelons de tous nos vœux, persuadé quelles nous mettront à même de rectifier des erreurs de détails, d'éclaircir des points obscurs. Cependant nous restons convaincu que, dans l'ensemble, il sera impossible aux législateurs collectivistes de s'écarter beaucoup des lignes que nous avons tracées et qu'après les modifications et compléments jugés nécessaires, notre projet d'organisation pourra servir de base à leurs travaux.
Qui les entreprendra, ces travaux? qui réunira, aux vastes connaissances qu'ils exigent, assez de dévouement, assez de persévérance pour les poursuivre jusqu'au bout? Nous l'ignorons encore; mais ce serait désespérer de l'humanité (|ue de penser qu'aj)rès la germination des idées cpie nous semons aujourd'hui, il ne surgira pas, de tous les points de l'horizon, une pléiade d'esprits élevés, de puissantes intelligences, de cœurs passionnés de justice, éblouis par la grandeur sans
précédenl d une telle œuvre et disposés à s'y consacrer entièrement.
En ce qui nous concerne, ayant apporté la première pierre de rédilice, nous ne considérons pas notre tache comme terminée. Notre modeste concours reste acquis, sans réserve, jusqu'à l'heure où les forces nous feront défaut, à ceux (}ui voudront en être les continuateurs. Nous nous elTorcerons de les grouper, de les aider, d'abord à organiser les travaux, puis, dans la mesure de nos moyens, à les accomplir.
Le vaste monument de législation qu'on se proposera d'élever exigera beaucoup de collaborateurs doués d'aptitudes diverses et réunissant à eux tous presque l'ensemble des connaissances humaines. Les spécialistes, dont le concours sera indispensable pour régler les détails, devront s'y rencontrer avec les synthétistes qui coordonneront leurs éléments ; les doctrinaires, les yeux fixés sur le but, y maintiendront dans la bonne voie les praticiens qui pourraient s'égarer; les juristes y traduiront, dans la langue claire et sobre du droit, les inspirations des philosophes, des économistes, des hommes politiques, des administrateurs; l'agriculture, l'industrie, la science, la littérature, les arts y seront représentés; l'abnégation, le dévouement à l'humanité seront le lien commun.
Qu'on ne nous dise pas qu'une telle réunion ne pourra se constituer ! Le pessimisme déprimant, la froide indifférence, l'égo'isme cruel, qui assombrissent si douloureusement notre XIX'' siècle à son déclin, n'ont pas envahi toutes les âmes ; les bonnes volontés, pour être éparses, latentes, n'en existent pas moins ; il suffira de leur montrer la carrière ouverte ; elles accourront. Des voix plus élo([uentes, plus autorisées que la nôtre s'élèveront sûrement jiour les appeler. A leurs accents le monde entier frissonnera en sentant l'approche des temps nouveaux. La régénération de l'humanité aura ses apôtres et au besoin ses martyrs ; un puissant courant se formera et renversera tous les obstacles.
Laissons donc ricaner les sceptiques ; ils verront bientôt ce que peuvent les forces morales dont ils nient l'existence.
Ce ne sera pas tout d'avoir élaboré les lois et règlements administratifs qui devront régir notre société nouvelle ; il
l'aiidra s'assurer un personnel capable d'en diriger l'application ; avant de donner le suprême assaut, le parti socialiste devra avoir dressé son plan de mobilisation et pouvoir, sans errer ni tâtonner, assigner à chacun son poste de combat. Les titulaires de chaque fonction devront avoir été désignés de longue main et avoir eu le temps de se bien pénétrer de la mission dont ils seront investis ; ce ne serait pas assez qu'ils fussent dévoués et fidèles ; ils devront aussi être compétents. Rien de tout cela n'est impossible ni même difficile. Mais il faut le vouloir.
Nous admettrons donc que le parti socialiste a préparé ses lois, ses règlements, son personnel, qu'il est mùr pour gouverner, qu'il s'empare du gouvernement, et nous allons voir par quelle série de mesures, également arrêtées d'avance, il réussira à effectuer sans trouble, sans hésitation, sans délai, le passage d'un régime à l'autre.