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CHAPITRE HUITIÈME

Le vieil Ulpo dit:

__ Elle veut que ce soit toi. C’est toi, le prophète!

L'Américain s’agenouilla auprès de la mendiante et tous deux prièrent. Pietro gémissait:

— Seigneur aide-moi ! Agneau de Dieu, donne-moi le courage!

Il se releva, brandit sa verge, et, fermant les yeux, la laissa retomber, à coups précipités, sur le dos de Ia pauvre vieille. Le corps paralysé se tordait, l'épaule déchirée se teignit de rouge.

Il frappait sans merci.

Alors le miracle s’accomplit…

Sybilla Madruzzo se redressa, d'abord sur les genoux, puis complètement. Son corps, déformé depuis trente ans, reprit sa hauteur, dépassa, de toute la tête, le prophète.

Il restait devant elle, tremblant. La verge s’échappa de ses mains.

Sybilla ouvrit la bouche et, nettement, prononça ces mots:

— Le Seigneur m'a bénie par ta main. Sois loué, toi l'envoyé du Seigneur !

Elle s’inclina devant lui et lui baisa la main.

Un silence effrayant régnait, Alors Giovanni Ulpo s’écria:

— Un miracle!

Et tous hurlèrent, à la fois:

— Un miracle, un miracle!

Chacun voulait voir de près la miraculée, toucher le prophète. Ils se piétinaient les uns les autres, au milieu des vociférations des femmes et des enfants.

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La voix du prophète retentit :

— À genoux, mes frères et mes sœurs! Remercions ensemble le Seigneur Jésus-Christ. Je ne suis que la main de Dieu. Chantez ses louanges pour l'Éternité !

I entonna le cantique de Pâques que redit avec lui l'assemblée entière:

O mer ififinie de délices! | Pour toi, Christ, nous sommes en lice.

Déjà la victoire est à nous.

Satan vaincu tombe à genoux!

Alleluia, alleluia!

Le Seigneur est ressuscité Et sa mort nous a rachetés, Alleluia!

Comme une vague furieuse, le Cantique déferla contre les murailles, sembla soulever la toiture et, du fond de cette vallée, le cri s’éleva jusqu’au ciel: Allleluia!

Frank Braun, emporta la jeune fille qui se laissait conduire sans volonté, prête à tomber à Chaque pas. Il réussit à gagner la porte, à travers la foule agenouillée que dominait Pietro, debout devant le CruCifix, à côté de Sybilla Madruzzo qui se redressait de toute sa taille.

Comme elle avait dû être belle jadis!

La lumière rouge des torches illuminait son visage, finement modelé, aux grands yeux gris, qui brillaient du fond des orbites. Oh! oui, elle avait été belle!

Dans le coin le plus sombre de la salle, s’était blotti Gino, le sourd-muet. II s'était emparé du bassin de cuivre et léchaïit avidement les dernières gouttes.

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Dans mainte cathédrale nichait la colombe

Et devant la légende le monde plia le genou.

La foi naïve et profonde du moyen âge,

Je le sais, c'était aussi de la poésie.

ARNO HOLIZ (Le livre du Temps).

Le vent froid du lac frappa au visage Frank Braun et Térésa. Frank Braun portait presque la jeune fille qui titubait, l’'aidant à mettre un pied devant l’autre.

Pour revenir il prit le chemin le plus court. Tout en traversant le village il cherchait vainement le banc, où elle aurait pu se reposer. En passant devant l’église il songea que ce serait le refuge désiré. Il tourna le bouton de la porte; elle s’ouvrit, n'étant pas fermée 4 Clé.

Ils entrèrent. La lune passait par les grandes verrières. Comme nulle part il n'y avait de chaises, Frank Braun conduisit son amie jusqu’à l'autel et la fit asseoir sur les marches. Il voulut rafraîchir le cher front brûlant, alla au bénitier, y trempa son mouchoir. L'eau était croupie. Il revint près de Térésa, lui caressa doucement les tempes et les mains. Elle se calma peu à peu. Jls restèrent longtemps, côte à côte, en silence. Il pensait qu’elle allait se lever pour prier. Au-dessus

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de l'autel, l'image de la Madone avec l'enfant, le cœur transpercé des sept glaives d'argent, s'élevait, dans un amas de roses fraîches. C'était Térésa qui avait apporté toutes ces roses, mais la jeune fille avait les yeux ailleurs, comme inconsciente d’être à l’église.

— Pauvre Madone! songea Frank Braun. Ce prophète t'a détronée.

Et cette idée le remplissait de joie. Son œuvre se réalisait. Il avait bien distribué les rôles et saurait parer ses poupées d’oripeaux si bigarrés et si sauvages que le monde n'aurait encore jamais assisté à un tel carnaval! Seulement Térésa devait être, en dépit du prophète, l'étoile de la troupe.

Et pourquoi ne ferait-il pas payer l'entrée? Diriger un théâtre n'est-ce pas monter une affaire ? Et ce serait un fameux commerce qui rapporterait millions sur millions!

Le nom du Val di Scodra valait bien ceux de Delphes, de Lourdes et de Pompéi. Bartolo Longo, avec sa piteuse vierge de Pompéi qui ne valait pas trois francs à l’acquisition, n’était-il pas maintenant l’homme le plus riche d'Italie? A la vérité, dès le début, il avait recruté la plus belle armée de faiseurs de miracles et un fameux personnel d'artistes!

Frank Braun réfléchissait. Il faudrait acheter tous les terrains et toutes les maïsons de la vallée de Scodra. Cela on l’aurait pour quelques centaines de mille couronnes. La réclame coûterait trois fois autant. Un million suffirait pour le tout, au moins pour commencer. Des amis intelligents le lui avanceraient. Ils fonderaient une

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