CHAPITRE DIXIÈME
Il m'a tenu un long discours. Je suis resté ferme et nous avons fini par tomber d'accord. Les chasseurs du diable doivent boire ici du lait et du sirop. De plus je vends à l'Américain des tonneaux de vin, pour sa Sainte Cène.
— Et tu bois aussi du jus de framboises? repartit Frank Braun. Descends à la cave et rapporte-nous quelques bouteilles de Vino Santo! Nous boirons un coup, tandis que tu me raconteras ce qui s’est passé,
Les verres remplis, Raimondi alluma sa pipe.
— Qu'ai-je à raconter. Térésa est devenue une sainte. Je n’y vois pas d’inconvénient, puisque cela me rapporte de l'argent. | |
Frank Braun le regarda étonné. — «Cela rapporte de l'argent!» N’avait-il pas envisagé Ia question «mi-
serait pas contenté de vendre du lait! Et n'’était-il pas juste, le point de vue? L'argent est la force suprême. S'il tirait, de cette mine d’or, des richesses infinies, ne croirait-il pas, dui-même, à la toute-puissance de sa richesse? N’arriverait-il pas ainsi à croire en lui-même? Ce vieil avare de Raïmondi ramassait des sous, à la faveur d'un événement qu'il n'avait pas provoqué. Frank Braun avait jeté la semence. L'arbre était en fleurs. Pourquoi lui, Frank Braun, n'en cueillerait-il pas les | fruits ? Se Il s'était trompé en supposant que la réalisation suffirait à le satisfaire. Son premier enthousiasme n'avait été qu'un feu de paille et sa grande magie ne Jui ferait jamais illusion. Les marchands croient-ils à la mission de leur com-
merce? Parfois, dans un banquet, ils pérorent sur la
oloire qu'ils apportent à leur patrie, en écoulant leurs
produits à l'étranger. Dans le fond, ils ne pensent qu’à gagner de l'argent. C’est là toute leur foi.
Il connaïssait bien des gens qui avaient su gagner des millions, il n’en connaissait pas un qui comprit l’art de les dépenser. C'était autrement difficile! — Lui, Frank Braun s y entendrait!
Il rêva tout un, avenir, puis se ressaisit, leva son verre et dit:
— Bois, Raïmondi, et raconte!
— Ce n’est guère facile à expliquer, Monsieur. Le jour de votre départ il n’est rien arrivé, du moins, je n'ai rien remarqué. Térésa descendit très tard et je l’ai grondée. Elle n’a rien répondu, s’est mise à l’ouvrage comme d'ordinaire et n’a pas desserré les dents.
— Elle ne m'a pas réclamé?
— Non, monsieur! Je lui ai dit que vous étiez parti pour quelques jours et elle ne m'a jamais parlé de vous, durant votre absence. Pour être plus exact, elle ne m’a Jamais adressé la parole. Elle ne s’entretint qu'avec ses irères et ses sœurs en dévoition. Le soir, elle est allée à la grange de mister Peter; il y a maintenant erande assemblée quotidiennement et Térésa n’en manque aucune, elle rentra tard, encore plus tard que la dernière fois, où vous y étiez ensemble. Le lendemain s’est passé de la même manière, seulement elle ne travailla que peu et resta dans sa chambre, à lire. |
— Que Jisait-elle? questionna Frank Braun.
— Je ne sais pas, je ne m'en suis pas inquiété. Je