‹ L'apprenti sorcierChapitre 237 sur 249 · CHAPITRE QUINZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUINZIÈME

— Allons l’homme! Vous m'allez pas passer la nuit ici!

Frank Braun jeta un regard circulaire. Il était seul.

— Non! balbutia-til, l'air hagard.

Îl se dirigea vers le guichet de la gare et se renseigna sur l'heure du prochain rapide.

L’employé répondit que celui pour Venise passait dans cinq minutes. |

Frank Braun respira, soulagé. Il prit un billet, monta dans le ttrain, réussit à se caser dans un wagondit et se

daissa tomber, comme une ma se, Sur la Couchette.

À peine installé, il eut la visite du conducteur, puis du contrôleur.

— Pourquoi me torturent-ils tous, gelgnit-il, les

larmes aux yeux?

Enfin, il put se déshabiller, se coucher.

Dormir! Dormir!

Cependant le sommeil ne venait pas. Il compta les battements de son cœur, lourds et profonds, les secousses du wagon.

Dormir! Dormir!….

Il songeait qu'une fois de plus il se retrouvait vaincu, foulé aux pieds. Encore une fois le beau masque de Danton, de César Borgia tombait et montrait le visage nu d'un Hamlet,

Le terrible signe de Caïn de la connaissance brillait à Son front...

Raison et intelligence. avec le lourd boulet de la pensée,

AB! la volonté, elle s’avançait libre et heureuse iorce stupide, aveugle et formidable.

Maintenant le merveilleux fantôme de volonté qu'al

avait patiemment créé, gisait, souillé de sang et ide boue, dans la poussière brûlante du Val di Scodra.

La volonté, la vraie, toute sa chair la réclamait, dans un besoin éperdu d'action. Et sa pensée raillait:

— Celui qui prêche la volonté est un faible. Jamais Zarathousta ne fut si tendre et si désarmé que lorsqu'il s’écria: «Devénez durs!»

Nietzsche en était si convaineu que cette tragique compréhension de sa faiblesse le conduisit à la folie. I n'était qu'un apprenti sorcier, comme lui, Frank Braun.

Une mouche chatouilla le visage de l'Allemand. Il la saisit entre deux doiats.

Devenez durs! murmura--il, avec un rire amer... À quoi bon! Que veux-tu faire de cette pauvre petite existence ?

Ïl ouvrit la fenêtre et jeta la bestiole dehors.

— Devenez durs! sanglota-t-il.

Un maître aurait écrasé l’animal, sans réfléchir. I eût agi d'instinct. Lui, Frank Braun, réfléchissait, pen- Salt... [l était incurable!

Jamais le masque de volonté me deviendrait son propre visage. Jamais il ne vivrait cette passion! Si... peut-être... dans Ia folie!

Alors serait brisée la chaîne de la raison. Et la volonté S'ébattmait, libre et joyeuse, créerait et détruirait des mondes!

La folie, n'était-ce pas le bonheur suprême?

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