CHAPITRE CINQUIÈME
les hommes méchants et cruels. Nous étions étendus sur le large lit, en désordre. La table portait encore les reliefs de notre souper de la veille. Partout il y avait des roses. Ma guitare était accrochée à l’une des colonnes dorées du lit.
— Joue et chante! dit la belle princesse Ginevra. Je piquai dans les cheveux de Ginevra des roses de 1a Malmaison et des boules de neige, puis lui chantai La Chanson de Lancelot:
Amor, che a nullo amato amar perdona, Mi prese del costui piacer’ si forte Che, come vidi, ancor’ non m'’abandonna !
«Elle prit des cerises dans une coupe, en orna ses oreils qu’elle me donna à baiser.
«Je mang'eai les cerises et baisai les pieds charmants, un baiser pour chaque cerise. Elle plaça, entre ses seins, de petites figues bleues et cacha, dans les plis de sa Chair, des fraises rouges. Je baisai les seins, je baïsai la chair duvetée, je mangeai les figues et les fraises. Sur ses lèvres pourpres je bus le vin qu’elle m'offrait.
«Elle me demanda si j'aimais encore qui que ce fût au monde, hormis Ginevra Gerelli. Je lui affirmai que non. Elle me demanda de le lui jurer sur la madone. Je le fs. Et c'était vrai. À cet instant je n’aimais rien au monde, hors cette femme, rien au monde si ce n'est toi, mon caniche noir. Je le lui avouai.
«Elle se redressa et la lumière empoisonnée du jour naissant emplit ses yeux qui devinrent verts et cruels. Elle m'ordonna d'aller, de suite, tuer le chien dans ma maison des bords du Rhin.
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«Comme je refusais, après des pleurs et des supplications, elle me déclara qu'elle irait, elle-même, te tuer.
«Je lui criai de me tuer moi-même, plutôt que de tuer mon chien. Je saisis, sur la table, un long poignard, lui mit la poignée dans da main, lui tendis ma poitrine:
— Frappe! m'écriai-je. En me tuant, tu tueras mon chien, car il mourra de chagrin s'il ne me voit plus revenir.
«La princesse Ginevra leva l'arme sur moi, puis la laissa retomber, en riant d’un rire démoniaque. Alors elle prit dans son coffret à bijou ce collier d'argent qu'elle me jeta Comme une aumône.
— Tiens, mon cher, rapporte cela à ton chien!
«Et, avec un nouveau rire, elle sortit, toute nue, sans un regard en arrière.
— Voici ton collier, mon caniche noir. Porte-le. C’est Ascanio de Tagliacozzo qui l'a ciselé, l'élève de Cellini. Et moi, ton maître chéri, je l’ai mouillé de mes larmes. Je l’aimais tant, la belle princesse! Veux-tu me consoler? Sais-tu qu’il est bon d’avoir une grande douleur, car on oublie toutes des petites.»
Frank Braun ajouta:
—— Non ce n’est pas vrai! On n'oublie rien, ni les petites ni les grandes souffrances. Elles reviennent, un jour, et leur ronde vous torture. Seules, les joies disparaissent à l'instant. L'âme humaine est un Graal res-
plendissant de pierreries où grouillent d'afireux vers
noirs. Sais-tu cela, Térésa ?
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