CHAPITRE SEPTIÈME
le lit. L’oreiller et les couvertures étaient transpercés. = Le couteau de l'Américain avait même éventré le ma- | telas, Frank Braun songea:
— Il est préférable, pour lui comme pour moi, que je ne me sois pas couché.
Une peur brusque s’empara de lui. Il posa la lampe sur la table, tant il tremblait.
Lentement, il se déshabilla et se mit au lit.
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Alors les yeux des aveugles seront ouverts et les oreilles des sourds seront débouchées. Alors le boiteux sautera comme un cerf et la langue du muet chantera avec triomphe.
(Livre d’Isaie, XXXN, 5)
Jambes nues, un fichu blanc aux épaules, coiïffé d’un grand chapeau de papier, armé d’une épée de boïs, Gino, le sourd-muet, parcourait le village, flanqué d’une chèvre, ornée de clochettes à la queue, aux pattes et au cou. La bête portait, en outre, attaché à califourchon sur son dos, un mannequin grossier d’étoupe et de chiffons noirs, avec des petites perles rouges en guise d'yeux, des cornes, une langue démesurée, une queue vefte. C’était une naïve figuration du Satan.
Les femmes et les enfants couraient derrière Gino qui, tout en poussant ses habituels cris rauques et en houspillant le diable de son sabre de bois, leur distribuait de petits papiers, tandis que da chèvre, efiarouchée, bêlait, en agitant ses onze clochettes.
Térésa, attirée à sa fenêtre par le bruit, s'exclama:
— Quel singe ont-ils fait de ce pauvre petit!
Frank Braun, qui s’approchaiït à son tour, répondit en rianf;
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— Ne vois-tu pas que Gino doit représenter l’archang'e Gabriel? Il est en progrès, Mister Peter!
lérésa sortit en hâte, débarrassa la chèvre de toute sa friperie et prit le gamin dans ses bras.
— Pauvre gosse, s’écria-t-elle, comme ils t'ont affublé!
Mais l’archange, qui ne semblait pas si avide de pitié, se mit à pleurer, lorsque Térésa, l'ayant dépouillé de sa coiffure et de son épée, lui conseilla d’aller mener Paître sa chèvre. Cependant il obéit, non sans jeter vers son Satan un regard plein de regret.
— Depuis quand es-tu chargée de la police du village et interdis-tu les cortèges? demanda Frank Braun. Rends. lui donc son sabre!
Elle répondit:
— Je vais lui donner quelque chose qu'il aimera mieux.
Elle rappela Gino et lui confectionna une grande tartine de beurre.
Le petit sourd-muet, riant d’aise, y. mordit à ‘belles dents, puis il fouilla dans sa poche et remit à Térésa tous les prospectus qu’il possédait encore. |
Elle y jeta-un coup d'œil et les lanca à terre.
— Pourquoi tant de violence? dit Frank Braun.
Il ramassa une feuille et la lut:
Ce soir à 8 heures précises, dans notre salle de réunion. GRANDE BATAILLE CONTRE LE DIABLE !
Tous les chrétiens sont cordialement invités. | ÉLIE, «Le Prophète».
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Il ajouta: | — Eh! bien, notre Américain se lance! Si nous y |
allions, Térésa? SS — Non! Et -— Pourquoi? Puisque tout le village y sera! Ée— — Mon père n'y sera pas. ( — Ton père? Je lui donnerai vingt couronnes et Æ&
il ira. ® Térésa rougit brusquement et garda le silence. be
L’Allemand insista. | — Tu ne crois pas qu'il viendra? ie La jeune fille releva la tête: ES
— Si, si, il fait tout pour de l'argent. Je sais aussi qu'il en accepta de toi pour.
Elle haleta. Frank Braun en éprouva du plaisir et
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prolongea le supplice. | — N'était-ce pas son bon droit de faire argent < de toi?
Elle recula d’un pas, se boucha les oreilles des deux mains, en criant, toute secouée de sanglots:
— Tais-toi, je ne veux pas t’entendre. C'ést mon père. Et pourquoi t'occupes-tu de ce vilain Américain? Est-ce que je ne te suffis pas? :
Il demanda:
— Veux-tu venir avec moi, ce soir?
Elle acquiesça de la tête. | | | Ê |